‹ Pensées de J. JoubertChapitre 56 sur 94 · XI.1I · texte numérisé non relu

XI.1I

Quand on vous dira qu'un peuple est savant, examinez toujours à quel p mit il connaît le beau dans les arts.

Un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement porté à se jeter dans le savoir; c'est sa ressource. La nature donne plus de patience aux esprits qu'elle a créés moins pénétrants.

Plus un peuple est humoriste, plus il est vif et brusque, plus il a d'accent. Son accent annonce en quoi il est peu contenu. Les courtisans, habitués à se contraindre, n'ont point d'accent. Des âmes toujours égales, toujours calmes, toujours élevées, expriment aussi sans accent leurs sentiments et leurs pensées. Jamais homme éminent n'a gardé pur, c'est-à-dire entier, l'accent de ses compatriotes.

Quand les peuples ont perdu cette heureuse disposition de l'enfance à craindre et honorer les pouvoirs qui sont invisibles, et qu'une audace d'esprit excessive les a mis au-dessus de toute crédulité, ils sont alors sortis de la sphère de l'ordre accoutumé; ils ont dépassé les bornes en deçà desquelles leur nature est bonne; ils deviennent méchants.

Les peuples qui ont perdu la vertu et le vrai savoir ne peuvent plus les recouvrer. Personne, à l'exception des véritables sages, ne veut retourner en arrière, même pour reprendre le bon chemin.

Tout ce qui se corrompt fermente.

Il y a des destructions fatales. Notre sagesse en cherche le remède, et c'est un de nos devoirs. Mais

quand le remède est trouvé, il survient d'au***1* maux. Le ciel fait ce qu'il veut et ce qu'il faut.

Le même sang-froid qui nous fait dire : « L'Etat est vieux, et il doit périr , » serait propre à nous faire dire aussi : « Mon père est âgé, et il doit mourir. » C'est un sang-froid qui n'est pas permis.

H y a dans chaque siècle, même dans les siècles les plus éclairés, ce qu'on peut, ajuste titre, appeler l'esprit bdu temps, sorte d'atmosphère qui passera, mais qui, pendant sa durée, trompe tout le monde sur l'importance et sur la vérité même de la plupart des opinions dominantes.

Le peuple veut voir le prince au visage, c'est-à-dire examiner le lot qui lui est échu dans la loterie des destinées.

lu.

Il y a des hommes qui respectent la puissance, comme d'autres respectent la vertu; ceux qui en sont revêtus leur inspirent la même estime, le même amour, la même admiration.

LUI

Le pouvoir est une beauté ; il fait aimer aux femmes la vieillesse même.

La noblesse est une dignité due à la présomption que nous ferons bien, parce que nos pères ont bien fait.

Il y a dans le naturel des hommes et des peuples quelque chose de querelleur. Quand cet esprit de dispute et de contestation s'exerce sur dps minuties, pour-

quoi gémir? Ce sont lu les siècles heureux. Le mal à craindre est celui qui attaque et qui dérange ce qu'il y a de fondamental dans Tordre de la société.

En politique, il faut toujours laisser un os à ronge aux frondeurs.

Il semble que les peuples aiment les périls, et que lorsqu'ils en manquent, ils s'en créent.

Il s'exhale de tous les cris et de toutes les plaintes une vapeur; de cette vapeur il se forme un nuage, et de ce nuage il sort des foudres et des tempêtes.

Les révolutions sont des temps où le pauvre n'est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune, et l'innocent de sa vie.

Établissez la communauté, et vous aurez bientôt un peuple chasseur, guerrier, dévastateur, et une agriculture abandonnée aux esclaves.

Ce qui rend les guerres civiles plus meurtrières que les autres, c'est qu'on se résout plus facilement à avoir son ennemi pour contemporain que pour voisin : on ne veut pas risquer de garder la vengeance si près de soi.

Flatter le peuple dans les tempêtes politiques , c'est dire aux flots de gouverner le vaisseau, et au pilote de céder aux ilôts.

Ce qui v*ent par la guerre s'en retournera par la

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