‹ Pensées de J. JoubertChapitre 55 sur 94 · DES MŒURS PUBLIQUES ET PRIVÉES, DU CARACTÈRE DES NATIONS · texte numérisé non relu

DES MŒURS PUBLIQUES ET PRIVÉES, DU CARACTÈRE DES NATIONS

Les mœurs se composent de coutumes et d'habitudes. Les coutumes font les mœurs publiques, et les habitudes les mœurs individuelles. Si les mœurs publiques sont bonnes, les mœurs individuelles comptent pour peu, parce que la diffamation, qui les punit, en arrête les inconvénients. Mais, quand les mœurs publiques sont mauvaises, les bonnes mœurs particulières acquièrent une importance extrême. Elles en deviennent la censure, et quelquefois le correctif. Elles sauvent les principes par une sorte de protestation contre le siècle; elles conservent le feu sacré, et le transmettent, comme un dépôt, à la génération qui suit.

Les mœurs publiques sont un chemin que les successeurs trouvent frayé dans la course de la vie. Où il n'y a pas de mœurs, il n'y a pas de chemin; chacun alors est obligé de frayer le sien, et, au lieu d'arriver, il s'épuise à chercher la route

L'erreur principale ou la principale faute de la morale, comme doctrine veillant sur les institutions et les habitudes de la société, consiste à laisser subsister comme innocent ce qui est funeste aux mœurs publiques

Les mœurs poétiques conviennent à l'individu isolé, les mœurs patriarcales à la famille, les mœurs graves à l'homme public, et les mœurs saintes au prêtre, au vieillard, au malade et au chrétien. Les mœurs poétiques sont celles de l'âge d'or, les mœurs patriarcales celles de la Bible, les mœurs graves ou austères celles de l'histoire, les mœurs saintes ou religieuses celles des légendes. Si donc nous voulons connaître tout ce qui est digne d'être imité, il faut faire des légendes une partie de nos études et de nos observations. Les merveilles de la vie des saints ne sont pas leurs miracles, mais leurs mœurs. Ne croyez pas à leurs miracles, si vous le voulez, mais croyez du moins à leurs mœurs, car rien n'est mieux attesté.

Il y a des mœurs et des coutumes attachées à la nature humaine, et qui se trouveront toujours partout. On dit de tel usage qu'il est grec, romain ou barbare; moi, je dis qu'il est humain, et que les hommes s'en avisent et l'inventent partout où ils en ont besoin.

Le genre humain est, dans sa masse, une chose mobile qui cherche à se mettre de niveau.

vu.

11 s'agit, en histoire, d'apprécier les hommes; en politique, de pourvoir aux besoins de l'âme et du

corps; en morale, de se perfectionner ; en littérature, de réjouir et d'embellir son esprit par les clartés, les figures et les couleurs de la parole; en religion, d'aimer le ciel; en toutes choses, de connaître et d'améliorer toutes choses en soi. Cherchez donc dans l'histoire des hommes ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ; dans la politique ce qui est utile et ce qui ne l'est pas; dans la morale, ce qui est juste et ce qui ne Test pas ; dans la littérature, ce qui est beau et ce qui ne l'est pas; dans les matières religieuses , ce qui est pieux et ce qui ne l'est pas : en toutes choses enfin, ce qui rend meilleur ou ce qui rend pire.

vin.

Les temps sont pour nous comme les lieux; nous vivons dans les uns comme dans les autres; nous en sommes environnés ; ils nous touchent , nous emboîtent , et font toujours sur nous quelque impression. Des lieux malsains et des temps corrompus nous infectent de leur contagion.

11 faut être caillou dans le torrent, garder ses veines, et rouler sans être ni dissous, ni dissolvant.

Nous sommes tous plus ou moins échos, et nous répétons, malgré nous, les vertus, les défauts, les mouvements et le caractère de ceux avec qui nous vivons.

L'exemple descend et ne monte pas.

Nous avons reçu le monde comme un héritage qu'il nVst permis à aucun de nous de détériorer, mais que iliaque génération au contraire est obligée de laisser meilleur à la postérité.

Peu d'hommes sont dignes de l'expérience La plupart s'en laissent corrompre.

xrv.

Demander la nature humaine infaillible, incorruptible, c'est demander du vent qui n'ait point de mobilité

Attacher ses pensées à des événements passagers, qui les emportent avec eux, c'est graver sur le sable, écrire sur les ondes, et bâtir sur l'aile des vents

Les véritables opinions et les véritables sentiments des hommes se forment lentement , de quelque chose d'habituel, et non pas de quelque chose de subit. La contrainte, ou, pour mieux dire, la retenue, est trèspropre à les rendre plus sincères, plus vives, plus complètes et plus durables.

L'expérience de beaucoup d'opinions donne à l'esprit beaucoup de flexibilité, et l'affermit dans celles qu'il croit les meilleures.

Dans l'embarras de savoir quelle est l'opinion la plus vraie, il faut choisir la plus honnête.

Il y a des opinions qui viennent du cœur, et quiconque n'a aucune opinion fixe n'a pas de sentiments constants.

y ayons que les opinions compatibles avec d'excellents sentiments. Le sentiment est juge en bonne logique, même daas les choses intellectuelles.

Il y a uniformité dans les mœurs , quand les proverbes sont cités, avec la même révérence, par )es prudents de toutes les classes de la société.

Le peuple est capable de vertu , mais incapable de sagesse. Plus infaillible dans son estime que clans ses préférences, il sait connaître, mais ne sait pas choisir. Il y a plus de sens qu'on ne croit dans cette épigramme contre un boucher qui, ayant besoin d'un avocat, se rendit au palais, en la grand'salle, et y fit choix du plus gras.

« Je pense comme ma terre », disait un propriétaire; mot plein de sens , et dont on peut faire l'application chaque jour. Les uns pensent en effet comme leur terre, les autres comme leur boutique, quelques-uns comme leur marteau, quelques autres comme leur bourse vide et qui aspire à se remplir.

Le vrai bourgeois est, par caractère, possesseur paisible et paresseux de ce qu'il a; il est toujours content de lui, et facilement content des autres.

Dans les classes sans éducation , les femmes valent mieux que les hommes : dans les classes distinguées , au contraire, on trouve les hommes supérieur; aux femmes. C'est que les hommes sont plus susceptibles d'être riches en vertus acquises, et les femmes en vertus natives.

Le public vertueux et judicieux est seul le véritable

public, le seul dont les suffrages puissent compter, et dont les jugements fassent loi.

La voix du peuple n'a d'autorité que lorsqu'elle est celle d'un peuple contenu.

L'idée deia perfection est plus nécessaire aux hommes que les modèles, je ne veux pas dire seulement dans les arts, mais aussi dans les mœurs.

Il faudrait qu'il y eût, pour le peuple, une histoire secrète des bienfaits des rois, et, pour ceux-ci , une histoire secrète des justes châtiments que les peuples ont quelquefois infligés aux rois. Les rois ne devraient lire que celle-ci, et les peuples que celle-là.

Jamais les hommes, même malgré d'immenses bienfaits, n'aiment invariablement ceux qui les dépravent.

Le peuple hait ses vices dans les grands ; mais il

aime dans les rois une bonté qui ressemble à la sienne.

C'est que la sienne est la meilleure, comme ses vices

sont les pires.

xxxn.

On veut que le pauvre soit sans défauts; c'est que peut-être il lui serait facile d'être parfait. La misère éteint les passions, et l'abondance les nourrit. Les petits n'ont guère que des besoins.

Une belle conduite est plus aimable avec des hommes innocents, comme une belle voix a plus d'éclat dans les lieux où il y a de l'écho.

DES MOEURS PUDLI^UES ET PRIVEES. 1 ÏM

Il convient aux hommes savants d'être populaires, comme cela convient aux rois.

L'opposé des défauts de chaque siècle plaît dans ce siècle-là, lors même que c'est un défaut.

Toujours prête à condamner ses défauts dans les autres, la grossièreté ne pardonne qu'aux vices raffinés.

Le luxe des petits ruine l'État.

Tout luxe corrompt ou les mœurs ou le goût.

Ce n'est pas le désir des vrais biens qui déprave l'homme, mais le désir de ceux qu sont faux. Jamais un peuple ne s'est corrompu, pour avoir du blé, des fruits, un air pur, des eaux meilleures, des arts plus parfaits, des femmes plus belles, mais pour avoir de l'or, des pierreries, des sujets, de la puissance, un faux renom et une injuste supériorité.

Une idée de paix, aussi bien que d'intelligence, se mêle à celle de l'étude, qui la fait respecter et presque envier comme une félicité car les hommes même grossiers.

Rien n'est beau , après les armes , que l'étude ou la piété.

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