‹ Pensées de J. JoubertChapitre 63 sur 94 · DE L ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

DE L ANTIQUITÉ

elle était aisée, parce que les constructions élégantes y étaient triviales ; le peuple et les auteurs la parlaient avec la même pureté. Aussi les allusions aux proverbes populaires sont-elles fréquentes dans les écrivains les plus polis; Platon en est plein. Or, les allusions sont ce qui donne le plus de magie au style et d'amusement à l'esprit. Il s'y égayé, s'y délasse et s'y ranime. En France, nous avons dit que les maximes étaient les proverbes des honnêtes gens. A Athènes, les maximes des honnêtes gens et les proverbes de la halle étaient une même chose.

Le rhythme s'opère par des cadences, comme l'harmonie par des sons. C'étaient des cadences et non des sons, du rhythme et non de l'harmonie, qu'opéraient les accents et la mesure des syllabes longues ou brèves dans la langue des Grecs et des Latins.

Les Latins s'écoutaient parler, et les Grecs se regardaient dire, car ils voulaient que leurs paroles ressemblassent à leurs pensées. Les premiers aspiraient au nombre, à la pompe, à la dignité, à l'éloquence; les seconds, à la clarté et à la grâce.

Il y a de la rudesse dans les Latins. Une modération noble et de bon goût distingue les Grecs, et surtout les Athéniens.

Ces fiers Romains avaient une oreille dure, et qu'il fallait caresser longtemps pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu'on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les Grecs, au contraire , étaient doués d'organes parlaits , faciles à

mettre en jeu, et qu'il ne fallait qu'atteindre pour les émouvoir. Aussi, la plus simple parure suffisait à une pensée élégante pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : Rien de trop. Beaucoup de choix et de netteté dans les pensées , des paroles assorties et belles de leur propre harmonie, enfin, la sobriété nécessaire pour que rien ne retardât une impression, forment le caractère de leur bonne littérature. Ce n'est (me chez les Grecs gâtés par la vie romaine que vous trouverez cette abondance de discours opposée à la pureté. Jamais une expression oratoire ne se présente dans leurs meilleurs historiens, et l'éloquence, dans leurs grands orateurs, est plus voisine de l'histoire que, dans leurs bons conteurs, l'histoire n'est voisine de l'éloquence.

xxxn.

Les anciens, dans leurs compositions, avaient l'esprit plus à l'aise que nous. Ils n'étaient pas embarrassés de mille égards auxquels nous sommes forcés envers une foule d'ouvrages que nos lecteurs connaissent . et que nous ne pouvons nous dispenser de combattre ou de rappeler perpétuellement. Obligés ainsi de nous tenir en harmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie; eux chantaient en paix leur solo.

C'est surtout du langage des anciens qu'il faut être scrutateur studieux.

Les livres des anciens sont une encyclopédie de style, où l'on trouve en exemples l'art de tout dire avec délicatesse, avec bon goût, avec beauté; car ils parlent de tout avec un accent doux et un beau langage. Leurs

de l'antiquité. 2H

ouvrages, même les médiocres, sont tous empreints d'un beau type. Ils n'avaient pas plus de génie que nous, mais leur art valait mieux que le nôtre; il y avait dans leur pays un meilleur goût, et ils avaient hérité d'habitudes meilleures.

Il est oratoire d'employer dans le discours l'autorité des anciens, et moral de la respecter. La philosophie qui s'en sert dans ses raisonnements est plus douce, plus persuasive et plus propre à rendre meilleur. Un esprit de sagesse s'exhale de la lecture des anciens, et pénètre l'âme ravie.

La lie même delà littérature des Grecs, dans sa vieillesse, offre un résidu délicat

xxxvn.

11 faut lire les anciens lentement : on a besoin de beaucoup de patience, c'est-à-dire de beaucoup d'attention, pour avoir beaucoup de plaisir, quand on parcourt les beaux ouvrages.

XXX VI II

L'antiquité ! J'en aime mieux les ruines que les reconstructions.

Les anciens avaient remarqué de la prolixité dans Euripide, et des inégalités dans Sophocle; mais ils ne s'étaient pas permis de le leur reprocher, regardant, en quelque sorte, les fautes des grands écrivains comme un accident plutôt que comme un défaut. Leurs livres sont de beaux volumes où il n'y a que des taches d'eau

« Ce n'est pas l'auteur qui a fait la faute , c'est le « temps », disait Aristarque, en parlant de ces beautés

212 T1TIŒ \MI.

des vieux écrits auxquelles les générations postérieures ne peuvent plus être sensibles; prétendant ainsi, et avec raison , que les mets et leurs saveurs n'avaient pas changé, mais les goûts.

Les anciens se laissaient plus éprendre que déprendre. Jamais leur esprit ne regimbait contre son plaisir, et ne contestait ce qui était ingénieux. Il semble que, chez eux, les lettres qu'ils appelaient humaines étaient en effet plus humaines que parmi nous. Leur critique était plus indulgente, plus douce, plus favorable quelanùtre; elle était plus disposée à approuver. Ils admettaient trois genres : le sublime, le simple et le tempéré. « Tous ceux, » dit Cicéron, « qui se sont distingués chez les Grecs , dans quelqu'un de ces genres , ont acquis un grand nom. » Ces hommes, qui faisaient de si grandes choses avec la parole, et pour qui l'art de parler était une si grande puissance, n'accordaient peu d'estime à aucun ouvrage où la parole était employée avec habileté. Ils admiraient l'art avant tout, et tout ouvrage dont ils pouvaient dire : L'art y surpasse la matière, était à leurs yeux un chef-d'œuvre ; ils ne le mettaient au-dessous de rien, et le plaçaient à côté de tout. Et, en effet, pour la pratique et pour l'utilité, l'art, dans un ouvrage, est fort au-dessus du sujet. C'est l'art qui instruit ; c'est de lui qu'il est permis de s'enrichir. On peut enlever ses beautés et les placer ailleurs, sans rien ôter aux ouvrages où elles se trouvent. Les pots de terre des Étrusques nous ont appris à modeler l'or et l'argent.

Nous ne savons rien dire sans le brouiller et le chiffonner. Les anciens, au contraire, déplissaient et déployaient tout.

DE l'antiquité. Ê\3

Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire, même dans une harangue, il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d'où partît le mouvement, un autre où il allât aboutir et d'où il revînt, par une circulation qui s'étendît à tout et qui passât par tous les points.

Dans nos écrits, la pensée semble procéder par le mouvement d'un homme qui marche et qui va droit Dans les écrits des anciens, au contraire, elle semble procéder par le mouvement d'un oiseau qui plane,' et avance en tournoyant. Ils cherchaient plus la grâce, « quid deceat, quid non, » que la force et l'exactitude. Remarquez la liberté d'esprit et d'imagination particulière aux Grecs. Nous avons, en comparaison, dans nos écrits, l'air de forçats attachés à la chaîne, d'esclaves à la tâche, d'idiots en extase.

Les anciens avaient dans l'esprit beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous. De là vient la modération de leurs discours et l'excellence de leur goût.

Les Athéniens avaient l'esprit naturellement noble et pathétique, comme les Français l'ont naturellement plaisant.

ï,es anciens n'avaient pas l'esprit dressé comme nous à la contention, à l'effort. Ils en étaient d'autant plus propres à faire passer leurs idées dans les esprits vulgaires, incapables en général d'une attention très-soutenue, ou peu propres à soutenir une atter'ion pénible.

Le style pathétique, élevé, harmonieux, et propre à l'éloquence de la tribune, était aussi facile à un ; ou à un Romain que le style spirituel et poli, vif et court, badin et flatteur, est facile à un Français. Le génie de la vie intérieure et sociale domine parmi nous, comme celui de la vie publique dominait chez les anciens. Ils étaient instruits, dès l'enfance, et exercés, dès la jeunesse, à parler à la multitude; nous le sommes à parler aux individus. Ils avaient un langage abondant en figures et en paroles solennelles ; le nôtre abonde en mots à double face et en tournures ingénieuses. Il leur était aisé de faire longuement des discours graves et touchants , comme il nous l'est de dire longtemps des choses agréables. Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s'y trouve très-peu d'agréments. Ses oraisons', au contraire , en offrent une source inépuisable; son esprit s'y montre toujours varié, fécond, et semble n'être jamais las. Il eût été aussi difficile à Cicéron d'écrire une lettre comme Voltaire qu'à Voltaire de faire un discours comme Cicéron. Il aurait même fallu de grands efforts à un Romain, homme d'esprit, pour écrire une lettre telle que celles que Caraccioli prête à Clément XIV. Jamais une Romaine, Véturie, mère de Coriolan, par exemple, ne fût parvenue à contrefaire un billet digne de madame de Sévigné. Peut-être, pourtant, une bouquetière d'Athènes y aurait-elle réussi. Chaque langue, dit-on fort bien, a son caractère; mais, comme toutes les autres richesses des peuples, les richesses de chaque langue proviennent du commerce que les hommes en ont fait entre eux.

Civilisation î grand mot dont on abuse, et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il va donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice ; car tout cela unit les hommes ; et incivilisation, ou retour à la barbarie, par l'esprit de contestation, l'irréligion, l'impudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour constant de son bien-être, l'ardeur du gain ; car tout cela désunit les hommes, et ne nous attache qu'à nous-mêmes.

Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent, et qui n'a pas les idées nécessaires.

Quand je vois des jeunes gens tels que ceux de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le monde.

Faire de son humeur la règle de ses jugements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une affreuse habitude du siècle.

2l6 TITRE XVIII.

La coutume et l'autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel; grossières, s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe !

Peu d'idées et beaucoup d'appréhensions ; beaucoup d'émotions et peu de sentiments; ou, si vous l'aimez mieux, peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes; des sentiments très-vifs et point de sentiments constants; l'incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés; des esprits décidés et des opinions flottantes; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-même et la défiance d' autrui; la science des folles doctrines 3t l'ignorance des opinions des sages : tels sont les maux

du siècle.

vu.

Pourquoi sommes-nous tous si sensibles à l'impression des choses agréables ou pénibles ? Nos pères l'étaient moins. C'est que notre esprit est plus vide, et notre faiblesse plus grande. Nous sommes plus désoccupés de sentiments sérieux ou de solides pensées. L'homme qui n'n que son devoir en vue et qui y court prend moins g^rde à ce qui est sur son chemin .

L»-s esprits propres à gouverner, non-seulement les grands Etats, mais même leur propre maison, ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.

iln'y a plus aujourd'hui d'inimitiés irréconciliables,

parce qu'il n'y a plus de sentiments désintéressés ; c'est un bien né d'an mal.

On a aujourd'hui non-seulement la cupidité, mais l'ambition du gain.

Le même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature, dans l'Etat et dans la religion. Les philosophes ont voulu substituer leurs livres à la Bible, comme les jacobins leur autorité à celle du roi.

Chacun, Jans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête. Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé, jusque-là que l'instrument du supplice des innocents se forgeait d'après les dessins et sous l'inspection de la chirurgie.

Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions. Ce n'est pas la liberté religieuse, mais la liberté irréligieuse qu'il demande.

On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait; il faut se faire des échelles.

L'hérésie est moins à craindre aujourd'hui que l'irréligion; l'Église a changé d'ennemis et de dangers; elle doit changer de sollicitudes et de combats.

L'irréligion n'est plus dans le monde qu'un préjugé,

218 TI'lRE WIII.

car s'il en est qui Tiennent des hommes et du temps, il en est d'autres qui naissent des livres et de la nouveauté.

xvn.

La politique appartient à la prudence plutôt qu'à h science, à la faculté élective plus qu'à la rationatrice, su judiciaire plus qu'au démonstratif. Ains*i, dans la manière dont elle est traitée aujourd'hui, on se trompe sur sa nature, sur son genre, sur son classement, et l'on se sert d'une méthode et d'un instrument non convenables.

xvm.

Le philosophe, chez les Grecs, était le métaphysicien ; en France, dans l'acception que l'on donne à ce mot, c'est le réformateur; c'est un homme qui aspire à se conduire par sa propre raison, et jamais par la raison d' autrui; qui érige, dans son esprit, un tribunal où il fait comparaître tout ce que les hommes respectent, et qui préfère ses pensées particulières et les règlements qu'il s'impose aux mœurs, aux lois et aux usages qu'il trouve établis.

L'esprit philosophique du dernier siècle n'a été qu'un esprit de contradiction appliqué aux mœurs et aux lois. L'esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie; il est commode, car il n'exige aucun travail; mais en même temps il est funeste, destructeur. L'esprit d'assentiment demande bien plus d'intelligence, d'examen et de savoir; il est pénible, mais bienfaisant, conservateur, réparateur.

Nos réformateurs ont dit à l'expérience : Tu radotes, et au temps passé : Tu es un enfant.

Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.

Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.

La commodité a détruit la religion, la morale et la politesse.

Toutes les fois que les mots autel, tombeaux, héritage, terre natale , mœurs anciennes, nourrice, maître, piété, sont entendus ou prononcés avec indifférence, tout est perdu.

Nous sommes gouvernés par des erreurs et des prestiges : erreurs dans les opinions, prestiges dans les hommes. La liberté, le jury, l'utilité supposée des représentations nationales sont des erreurs. Mirabeau et Napoléon lui-même furent des prestiges. Il plut au ciel d'envoyer le prestige au secours de l'erreur.

Il y a , dans tous nos plans d'amélioration ou de réforme, une perpétuelle hyperbole d'intention qui nous fait viser au-dessus et au delà du but.

Rempli d'un orgueil gigantesque, et, comme les géants, ennemi des dieux, ce siècle a eu, dans toutes ses ambitions, des proportions colossales; vrai Léviathan entre les siècles, il a voulu les dévorer tous.

Nous vivons dans des conjonctures si singulières , que les vieillards n'y ont pas plus d'expérience que les

jeunes gens. Nous sommes tous novices, parce que tout est nouveau.

Tout ce à quoi on nous délie, nous le faisons et au delà; et, comme de vrais écoliers, nous avons tout brisé chez nous, pour montrer que nous étions les maîtres.

Nous ressemblons un peu à des gens qui , lorsqu'on met le feu à la maison, s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire, et bornent là leur pruden ce.

Il es dans le monde beaucoup de gens qui ont de mauvaises opinions, et qui sont faits pour en avoir de bonnes; et d'autres qui ont de bonnes opinions, et qui sont faits pour en avoir de mauvaises.

Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d'endurcissement. Les tableaux trop énergiques de l'humanité souffrante rendent les cœurs inhumains, et la haine du mal même, quand elle est trop Porte, peut rendre les hommes méchants. Ainsi, de la haine du mal qu'inspiraient les livres du dernier siècle, en n'offrant à notre attention que les malheurs attaches à quelques abus , vinrent les événements monstrueux dont nous avons été témoins, et les plus grandes inhumanités qui aient souillé l'histoire des hommes. L*n excès en amène un autre. A cette opinion : tout accusé est innocent, succéda bientôt celle-ci : tout accusateur est vertueux.

Quand on a accoutumé les esprits à des idées de crime, on y accoutume bientôt les mœurs.

On craint aujourd'hui l'austérité de mœurs et d'opinions dans le prince, plus qu'on n'y craindrait la rapacité, la cruauté, la tyrannie.

Nous sommes, en politique, presque tous remplis d'un feu qui ne fait que nous agiter, et d'une lumière qui ne fait que nous éblouir.

Pouvoir législatif, exécutif, etc., ce ne sont là que des chiffres. On a porté dans la politique, et jusque dans la morale, les procédés et presque le langage de l'algèbre; on se sert de mots abstraits au lieu de lettres; on les combine, et l'on croit s'entendre et s'éclairer, parce qu'on a remué des ombres. Et, en effet, ces mots nouveaux, ces notions obscures ne sont pour l'esprit que des ombres sans corps, sans réalité, sans beauté. Dans les démonstrations géométriques , du moins, si l'axiome est dans notre tête, la figure est devant nos yeux, et, entre elle et nos yeux, il y a la lumière de tout le soleil pour éclairer les erreurs que nous pourrions commettre, en appliquant le principe au fait. Mais dans les prétendues démonstrations politiques, nous ne voyons le fait que dans notre esprit, ou dans notre mémoire, puisqu'il est historique, et nous ne le voyons qu'à notre lumière, lumière vague et tremblotante.

C'est un grand malheur quand la moitié d'une nation est mépr^ée par l'autre; et je ne veux pas seulement

parler du mépris des grands pour les petits, mais du mépris des petits pour les grands.

Etre capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare qu'en être digne.

Il serait politique d'embellir les grandes familles, en forçant leurs héritiers à n'épouser que de belles femmes. Les nôtres n'eurent pas ce soin. Nos grands n'avaient plus même sur le peuple ces avantages de la bonne mine qui donnent tant d'autorité.

Où le siècle tombe, il faut l'appuyer.

Ce sont les erreurs de 1* esprit qui seules ont fait tous nos maux. Les plus entêtés ont été les plus scélérats.

Ces Grecs et ces Romains étaient de grands personnages, sans doute; mais en admirant leurs actions, leurs paroles, leurs gestes et leurs attitudes, n'envions pas leur sort; n'aspirons pas à nous faire une histoire qui nous rende semblables à eux; traitons-les comme ces acteurs dont on aime le jeu, mais dont on n'aime pas le métier. Savez-vous ce que vous désirez, à votre insu, dans l'établissement d'un corps législatif? Vous désirez un théâtre, et vous voulez vous faire acteurs. Avec le meilleur gouvernement représentatif possiblevous n'aurez encore qu'un mauvais peuple et un so'„ public.

Ayons le mérite du siècle, si nous en avons les défauts; frappés du mal, aimons les dédommagements.

Il faut opposer aux idées libérales du siècle les idées morales de tous les temps.

Le siècle a cru faire des progrès en allant dans des précipices.

Sans l'ignorance qui s' approche, nous deviendrions bientôt un peuple absolument ingouvernable.

XLYII.

Si les peuples ont leur vieillesse, qu'au moins elle soit grave et sainte, et non frivole et déréglée.

Malheureux le sage qui vivrait au milieu d'un peuple vieilli dans ses habitudes perverses, gâté, flatté, endurci, incorrigible! Il serait privé du plus grand de tous les plaisirs., celui d'aimer et d'estimer la multitude, Les vices des rois donnent aux grands hommes de saintes et vives colères ; mais ceux du peuple les désolent, quand ce peuple est son propre maître, et qu'on ne peut s'en prendre qu'à lui de ses malheurs et de ses fautes.

Il est lâche et tyrannique d'attaquer, dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre, des opinions qui ont régné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. C'est se battre à jeu sûr et chercher un triomphe honteux.

Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien; si vous flétrissez d'un nom qui porte avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain tout ce qui a été

consacré et rendu plus fort par le temps, vous le profanez et! affaiblissez; la décadence vient de vous.

Ayons une philosophie amie de l'antiquité, et non pas de la nouveauté, qui se propose l'utilité plus que l'éclat, et qui aime mieux être sage que hardie. La présomption est toujours en faveur de ce qui a été; car s'il a été, s'il a subsisté, il y a eu quelque raison de son existence et de sa durée, et cette raison n'a pu être que sa convenance avec ce qui existait déjà, ou un besoin du temps, ou un besoin de la nature, quelque nécessité enfin qui le ramènera, si on le détruit, ou qui en fera sentir l'absence par quelque grave inconvénient.

lu.

Il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés.

lui.

Le temps nous entraîne et, avec nous, nos bonnes mœurs, nos bons usages, nos bonnes manières, et nos bonnes opinions. Pour ne pas les perdre et ne pas nous perdre nous-mêmes, il faut nous attacher à quelque époque dont nous puissions ambitionner de faire revivre en nous les mœurs, les opinions, les usages et les manières.

Dieu a laissé engendrer les sciences physiques aux temps; mais il s'est réservé les autres : lui-même a créé la morale, la poésie, etc. Les premiers germes, récemment produits par ses mains, furent déposés par lui dans les âmes et dans les écrits des premier^ hommes. De là vient que l'antiquité, plus voisine de toutes les créations, doit nous servir de modèle dans ces choses

dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des siens, insistere vestigiis.

Une voix trompeuse a perdu le monde et les arts, en nous criant : Invente, et tu vivras. Ce qui était ancien n'a plus suffi au genre humain ; il a voulu des nouveautés, et s'est forgé des monstres qu'il s'obstine à réaliser

En littérature, rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis que l'ignorance des temps passés et le mépris des anciens livres.

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