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On demande sans cesse de nouveaux livres, et il y a, dans ceux que nous avons depuis longtemps, des trésors inestimables de science et d'agréments qui nous sont inconnus, parce que nous négligeons d'y prendre garde. C'est le grand inconvénient des livres nouveaux : ils nous empêchent de lire les anciens.
On n'aime dans ce siècle, en littérature, ni le simple bon sens, ni l'esprit tout seul, ni le raisonnement soutenu. On veut plus que du bon sens; on n'aime que l'esprit colossal, et, quant au raisonnement, il a trompé tout le monde; on s'en souvient, et l'on s'en défie.
Les anciens étaient éloquents parce qu'ils parlaient à des peuples ignorants et avides de savoir. Mais qu'espérer de persuader et d'apprendre à des hommes qui croient tout connaître? C'est à des critiques armés que nous parlons, plutôt qu'à des auditeurs bénévoles.
Le jugement littéraire de nos pères était plus timide et plus tardif que le nôtre; mais, nourri de graves maximes, leur sens moral était plus tôt formé. Ils ne savaient bien juger ni d'un air, ni d'un édifice, ni d'un tableau ; mais ils savaient ce qu'il fallait faire. On parle aujourd'hui : on agissait alors; on s'entretient des arts: alors on s'occupait des mœurs.
Nous n'avons plus de bonhomie dans la pensée.
Nos pères jugeaient des livres par leur goût, parleur conscience et leur raison : nous en jugeons par les émotions qu'ils nous causent. Ce livre peut-il nuire ou peut-il servir? est-il propre à perfectionner les esprits, ou à les corrompre? fera-t-il du bien ou du mal? Grandes questions que se faisaient nos devanciers! Nous demandons : fera-t-il plaisir?
Jl fut un temps où le monde agissait sur les livres. Maintenant ce sont les livres qui agissent sur lui.
Après la Nouvelle Héloïse, les jeunes gens eurent des prétentions à être amants, comme ils en avaient auparavant à être buveurs. ou bretteurs. C'est à la honte du siècle, plus qu'à l'honneur des livres, qu'il arrive que des romans exercent un tel ascendant sur les habitudes et les mœurs.
Les auteurs français pensent, écrivent, parlent, jugent et imaginent trop vite. Et cela vient du vice radical de nos mœurs : nous sommes trop pressés de vivre et de jouir; nous jouissons et nous vivons trop vite.
Nous n'écrivons pas nos livres quand ils sont faits; mais nous les faisons en les écrivant. Aussi, ce qu'ils ont de meilleur est-il masqué d'échafaudages. Ils sont pleins de ce qu'il fallait prendre et de ce qu'il fallait laisser.
Notre éloquence a pris l'habitude de parler en l'air. On entend, dans tous nos discours, une voix qui s'enfle et qui se perd.
Le style de la plupart des écrivains du jour est bon pour les affaires et pour la controverse; mais il ne va pas au delà. Il est civil, et non pas littéraire.
Je vois partout dans les livres la volonté, je n'y vois pas l'intelligence. — Des idées ! qui est-ce qui a des idées? on a des approbations et des improbations ; l'esprit opère avec ses consentements ou ses refus; il juge, mais il ne voit pas.
Nous avons trop l'habitude et trop la facilité des abstractions ; notre esprit se paye de mots qui, comme une espèce de papier-monnaie, ont une valeur convenue, mais n'ont aucune solidité. Voilà pourquoi il y a si peu d'or dans notre style et dans nos livres.
Toutes les choses qui sont aisées à bien dire ont été parfaitement dites; le reste est notre affaire ou notre tâche : tache pénible !
Pendant le siècle dernier, les écrivains médiocres s'exprimaient trop lentement; le contraire arrive au-
jourd'hui. Les uns parlent trop bas; d'autres trop vite; quelques-uns semblent s'exprimer en termes trop menus. Notre style a plus de fermeté , mais il a moins de grâce : on s'exprime plus nettement et moins agréablement. On articule trop distinctement, pour ainsi dire.
Presque tout le monde excelle aujourd'hui aux raffinements du style; c'est un art devenu commun. L'exquis est partout, le satisfaisant nulle part. « Je vou- « drais sentir du fumier , » disait une femme d'esprit.
Le style frivole a depuis longtemps atteint parmi nous sa perfection.
En littérature, aujourd'hui, on fait bien la maçonnerie, mais on fait mal l'architecture.
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Nous ne prenons plus garde, dans les livres, à ce qui est beau ou à ce qui ne l'est pas, mais à ce qui nous dit du bien ou du mal de nos amis et de nos opinions.
On ne saurait dire à quel point l'esprit est devenu sensuel en littérature. On veut toujours quelque beauté, quelque appât dans les écrits les plus austères. On confond ainsi ce qui plaît avec ce qui est beau.
Le style philosophique, né parmi nous déclamatoire fit violent, est demeuré depuis emphatique ou enflé. Même quand il se borne à disserter, il participe de ces défauts ; seulement, son emphase est plus froide et son enflure plus sèche. Il y a , dans toutes nos disserta-
tions, l'accent delà querelle, et un ton hargneux déguisé.
Au lieu de ce langage poétique et mathématique «out à la fois qu'on doit employer dans les matières métaphysiques, et dont les anciens nous ont laissé quelques exemples, nos idéologues modernes se sont fait une espèce de style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent à ce qui est spirituel une position et des dimensions fixes. Malheureux, qui durcissent tout et changent l'âme elle-même en pierre!
L'école avait trouvé l'art d'embrouiller avec des mots, et nous avons l'art d'embrouiller avec des pensées. Nos devanciers se trompaient avec du vide ; nous nous trompons avec du plein et de fausses solidités.
Ce qui fait que nous n'avons pas de poètes, c'est que nous pouvons nous en passer. Ils ne sont pas nécessaires à notre goût, parce qu'ils ne le sont ni à nos mœurs, ni à nos lois, ni à nos fêtes politiques, ni à nos plaisirs domestiques.
Les premiers poètes ou les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous. Les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages.
Les dramatiques modernes ont fait de leur art un >eu où, pour remporter le prix, ou se trouver hors de perte, il faut observer certaines règles, certaines formules difficile i et inutiles, dont ils sont convenus entre euy-
230 Hun; xmii.
Le goût, en littérature, est devenu tellement domestique, et l'approbation tellement dépendante du plaisir, qu'on cherche d'abord dans un livre l'auteur, et, dans l'auteur, ses humeurs et ses passions. Nous voulons que l'âme des écrivains se montre avec la force et *es faiblesses, le savoir et les erreurs, la sagesse et les illusions, qui peuvent rendre les hommes propres à notre usage, et que nous aimons à trouver dans les liaisons que nous formons. Ce n'est plus un sage que •nous demandons, mais un amant, un ami, ou du moins un acteur qui se représente lui-même, et dont le rùle et le jeu charment nos goûts, beaucoup plus que notre raison. Nous voulons que les livres nous rendent, non pas meilleurs, mais plus contents; que ceux qui les ont faits excitent en nous une sorte de goût sensible; qu'ils aient, enfin, de la chair et du sang. Nous ne saurions plus admirer de purs esprits. Cependant, la lumière est le bien des yeux; et, comme nous sommes sensibles, si quelque intelligence céleste venait à nous inonder tout à coup de ses rayons, peut-être nous trouverions des délices inconnues dans le jour plus éclatant qu'elle ferait luire devant nous.
Un des maux de notre littérature, c'est que nos savants ont peu d'esprit, et que nos hommes d'esprit ne sont pas savants.
Des esprits rudes, et pourvus de robustes organes, sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.
La multitude des paroles qui remplit nos livres an-
nonce notre ignorance et les obscurités dont nos savoirs sont remplis.
Les anciens critiques disaient : Plus offendit nimiwn guamparum. Nous avons presque retourné cette maxime en donnant des louanges à toute abondance.
On ne trouve presque partout que des paroles qui sont claires et des pensées qui ne le sont pas.
Il est des découvertes où l'on ne peut arriver que par un détour. Les modernes s'obstinent à procéder par leurs lignes droites; les circuits platoniciens étaient
une méthode plus sûre.
Je suis las de ces livres où il n'est jamais question que de la matière. On dirait que les sciences ne sont étudiées et traitées que par des exploiteurs de mines, des maçons, des charpentiers, des tisserands, des arpenteurs ou des banquiers. Je ne sais si cette manière de s'instruire et d'instruire les autres est favorable à la prospérité des arts; mais à coup sûr elle est funeste à l'élévation de l'esprit et pernicieuse aux
mœurs.
xcn.
La physique, aujourd'hui, a une telle étendue et occupe une telle place dans l'esprit qui veut l'étudier, qu'elle en remplit toutes les capacités et en absorbe toutes les pensées.
xcin.
Que de savants forgent les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infatigables, mais qui n'ont qu'un œill
La science confond tout; elle donne aux fleurs un appétit animal; elle ôte aux plantes mêmes leur chasteté.
« Progrès des sciences! » dit-on sans cesse; et l'on ne s'occupe pas, on ne dit rien de la possibilité et du danger de leur dégénération. Des lueurs utiles et qui dirigent vers le gîte valent mieux que des lumières éclatantes, qui nous éloignent du chemin. Le siècle des h nières! Souhaitons le siècle des vertus.
Dans le luxe de nos écrits et de notre vie, ayons du moins l'amour et le regret de cette simplicité que nous n'avons plus, et que peut-être nous ne pouvons plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques. Enfin, pour ne pas être corrompus en tout, chérissons ce qui vaut mieux que nous-mêmes, et sauvons du naufrage, en périssant, nos goûts et nos jugements.