‹ Pensées de J. JoubertChapitre 71 sur 94 · LXX1V · texte numérisé non relu

LXX1V

Tout son dans la musique doit avoir un écho ; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.

L'esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l'effet.

Dans le style, il faut que les tours se lient aussi biet que les mots.

Prendre garde, en écrivant, d'enfoncer tellement le soc qu'on ne puisse plus le retirer d'un sillon, pour le transporter dans un autre : c'est un principe important, mais difficile à observer , pour peu qu'on écrive avec force.

Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.

L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte.

C'est un grand art que de savoir darder sa pensée et V enfoncer dans l'attention.

Il y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l'oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l'odorat et insipides au goût.

Le plus humble style donne le goût du beau, s'il exprime la situation d'une âme grande et belle

Le style tempéré seul est classique.

Il en est des expressions littéraires comme des couleurs : il faut souvent que le temps les ait amorties , pour qu'elles plaisent universellement.

Une mollesse qui n'attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits , un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées, ne sont d'aucun mérite.

Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées, dans toutes les choses solides, comme dans l'architecture, et dans les pensées trèsdécidées, comme les maximes et la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchement, abandon, mollesse, il vaut mieux qu'elles soient indiquées seulement que parfaites.

Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l'attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues, comme on peut l'observer dans quelques airs champêtres, et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve, et au style de la douceur.

LXXXV m.

Mêlez, pour bien écrire, les métaphores trop vives à des métaphores éteintes, et les symétries marquées à des symétries effacées.

Le style concis appartient à la réflexion. On moule ce qu'on dit, quand on l'a pensé fortement. Quand on ne songe pas, ou quand on songe peu à ce qu'on dit, l'élocution est coulante et n'a pas de forme; ainsi ce qui est naïf a de la grâce et manque de précision.

Concision ornée, beauté unique du style.

Ceux qui ne pensent jamais au delà de ce qu'ils disent, et qui ne voient jamais au delà de ce qu'ils pensent, ont le style très-décidé.

xcn.

Remarquez comme, dans la dispute, chacun donne à son opinion un tour sentencieux. C'est que, de toutes les formes du discours, c'est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme, dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun assoit son opinion de la manière que l'instinct lui indique être la plus propre à résister à l'attaque. Quant aux choses d'une vérité reconnue, et qui n'ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité, si j'ose ainsi dire, on leur donne ordinairement une certaine rondeur, une expression à contours, forme qui réunit la grâce à la solidité, et la simplicité à la richesse. Or, dans le style, il faut établir les vérités comme si elles étaient universellement reconnues.

xcm.

L'urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c'est le seul qui convienne à un homme de lettres parlant à des hommes de lettres.

Il est un style Livrier, qui sent le papier et non le inonde, les auteurs et non le fond des choses.

Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d'entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit, et le fait se mentir à lui-même,

DU STYLE. 29â

comme il entraîne celui aui lit, et le dispose à se laisser tromper.

Défiez-Trous des piperies du style.

xcvn.

Le vrai caractère du style épistolaire est l'enjouement et l'urbanité.

Le style familier est ennemi du nombre, et i V faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.

C'est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l'or et l'argent marqués d'une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune un homme qui sait la vie et les choses, et qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s'est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu'il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin, ce qu'on dit en parait plus vrai ; car rien n'est aussi clair, parmi les mots, que ceux qu'on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité que souvent on la prend pour elle.

Les idiotismes semblent, par leur familiarité même, témoigner une plus grande sincérité. Ils plaisent parce qu'ils montrent encore plus l'homme que l'auteur. Mais

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»ls doivent se placer dans le style, comme des plis dans une draperie ; des largeurs autour d'eux peuvent seules les excuser.

Le style boursouflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet , et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. L'épithète boursouflé, appliquée au style, est une des plus hardies , mais des plus justes métaphores qu'on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l'entend, et personne ne s'en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre, il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme , ou du moins excessive. Il est trop gros, ou trop gras, ou même trop grand.

en.

Il est tel auteur qui commence par faire sonner son style, pour qu'on puisse dire de lui : Il a de l'or.

cm.

Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses, mais de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s'imite, la force, la gravité, la véhémence, la légèreté même; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles, un style sain n'annonce rien qu'un esprit droit

Ce n'est pas assez de faire entendre ce qu'on dit , il faut encore le faire voir: il faut que la mémoire, l' intelligence et l'imagination s'en accommodent également.

Si l'on veut rendre apparent ce qui est très fin, il faut le colorer.

Les images et les comparaisons sont nécessaires, afin de rendre double l'impression des idées sur l'esprit, en leur donnant à la fois une force physique et une

force intellectuelle.

cvn.

Il faut, dans les comparaisons, passer du proche au loin, de l'intérieur à l'extérieur, et du connu à l'inconnu. Il ne suffît pas, en effet, qu'elles soient justes, il faut encore qu'elles soient claires, et elles ne peuvent le devenir que lorsque l'objet auquel on compare est plus familier, plus apparent que l'objet comparé.

cvm.

La figure qui résulte du style doit entrer dans l'esprit tout à coup, et tout entière, dès qu'elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s'en détacher de luimême, pour s'appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit, et quelque achevé que cela paraisse d'abord.

Lorsqu'au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images, on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on rend moins clairvoyants l'esprit des autres et le sien.

ex.

Quand l'image masque l'objet, et que l'on fait de l'ombre un corps; quand l'expression plaît tellement qu'on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu'au sens; quand la figure enfin absorbe l'attention tout entière, on est arrêté en chemin, et la route est prise pour le gî'e, parce qu'un mauvais guide nous conduit.

296 TITRE XXTI.

On peut concevoir et s'expliquer par les images, mais ion pas juger et conclure.

cxu.

Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux

tableaux; ils le conservent, le font durer, l' éternisent

en quelque sorte.

cxin.

On n'est correct qu'en corrigeant.

Le style recherché est bon, quand on le trouve; mais j'aime mieux le style attendu.

La netteté, la propriété dans les termes, la clarté sont le naturel de la pensée. La transparence est sa beauté. Il en résulte que, pour se montrer naturelle, il faut de l'art à la pensée. Il n'en faut pas au sentiment : il est chaleur, l'autre est lumière.

Souvent les pensées ne peuvent toucher. l'esprit que par la pointe des paroles.

cxvn.

Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l'esprit.

cxvm.

Quand il y a du recherché dans un bon style, c'est plutôt un malheur qu'un défaut; car cela vient de ce que l'auteur n'a pas eu le temps ou la bonne fortune de trouver ce qu'il cherchait. Ce n'est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.

Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu'il écrit à petits plis.

Le tour antithétique, énigmatique, recherché, est indispensable au raccourci dont on est obligé d'user, quand on veut faire tenir sa pensée, son humeur ou son sentiment, dans un espace trop borné de paroles et de temps. Ce tour est alors naturel, et sa nécessité er fait l'excuse et ïe mérite.

Les saillies naissent quelquefois parce que l'esprit, après avoir vu tous les côtés, saisit rapidement celui qu'il faut choisir pour piquer la curiosité, et abandonne tous les autres à l'attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d'être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d'un grand besoin d'être compris, en s'expliquant très-vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l'intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent, parce qu'elle rend ce talent nécessaire.

cxxn.

Dans le style, le substantif est de nature et de nécessité, l'épithète de réflexion et d'ornement. 11 y a, dans l'emploi de l'un, quelque chose de sobre et de suffisant, et, dans l'usage fréquent de l'autre, de la pompe, de l'ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les épithètes ne sont pas rares et clair-semées. Les écrivains qui en font abus n'ont rien ou ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouj'e chez eux que de l'éclat; aucune nature ne s'y rencontre dans sa propre sincérité. Ils teignent tout des couleurs naturelles à leur esprit; proprio fucata succo depromunt.

Un assez bon nombre de nos poètes ayant écrit en

prose, le style ordinaire en a reçu un éclat et des hardiesses qu'il n'aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poètes, sans naître versificateurs, ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de cette pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l'idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poètes, Platon, Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poètes par l'extase, tandis que les modernes le sont par la vivacité et la rapidité des aperçus. Ce n'est pas là ce que le génie poétique a de plus beau. Un œil contemplatif a un caractère plus réleste qu'un œil perçant.

Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose, il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée, a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art, mais à l'influence, à la domination du caractère sur le talent.

Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.

11 faut aux phrases leur nombre, leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble arfait.

cxxvn.

Lorsque le langage, dans les livres, n'a pas de pompe ou d'harmonie, et souvent il ne doit point en avoir, il faut qu'il ait au moins du mouvement ou delà cadence,

de Fonction ou de l'abandon, de l'épanchement ou du flottant, comme les nuages dans le ciel.

Le style qui sent l'encre, c'est-à-dire celui qu'on n'a jamais que la plume à la main, se compose de mots qui paraîtraient étranges hors du discours où ils sont contenus, et qui, n'existant point dans le monde, ne se trouvent que dans les livres, et n'ont d'utilité que par l'enchaînement. Ces mots n'ont pas naturellement d'accès dans la mémoire, parce qu'elle aime la netteté, et que, dem-i-clairs et demi-obscurs, ils n'y porteraient qu'un nuage, une figure informe. Comme ils sont nés de l'écritoire, leur seul terrain est le papier. Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'âme, de l'espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place.

Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance , il

faut qu'elle soit employée par un homme qui connaît

l'harmonie, et qui y pense en la fuyant; comme il faut,

pour le mérite de la caricature, qu'elle soit traitée par

un homme qui a en lui le type du grand, et qui y pense

en s'en écartant.

Pour conserver aux pensées et aux phrases, dans l'enchaînement du discours, leur liberté, leur air dégagé et mobile, il faut donner à chacune son orbite et son disque, son étendue et ses limites. Il faut que la phrase soit semblable à la pensée, c'est-à-dire qu'elle n'en excède pas les dimensions , qu'elle n'en altère point la forme, qu'enfin elle ne reste en deçà et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui l'ait le vers

300 TITHE XXII.

de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire

Achever sa pensée ! cela est long, cela est rare, cek cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n'ont pas même besoin d'être belles pour plaire ; il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes, et y transporte son repo.->.

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