‹ Pensées de J. JoubertChapitre 70 sur 94 · XXI II · texte numérisé non relu

XXI II

Pour qu'une expression soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il n'est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu'il faut; qu'il y ait en elle abondance et économie; que l' étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce eui est lumineux a ce caractère. Une lampe

éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.

Que de soin pour polir un verre! Mais on voit clairet on voit de loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l'esprit; l'esprit en fait ses dél et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir»

Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots,

ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user;

mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en

sont les tyrans.

Il faut assortir les phrases et les mots à la voix, et la

voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous, et

les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu'on

ne'doit parler qu'aux yeux et, pour ainsi dire, à l'oreille

de son lecteur.

Il y a harmonie pour l'esprit toutes les fois qu'il y a parfaite propriété dans les expressions. Or, quand l'esprit est satisfait, il prend peu garde à ce que désire l'oreille.

Quoi qu'on en dise, c'est la signification surtout qui fait le son et l'harmonie; et comme, dans la musique, c'est l'oreille qui flatte l'esprit, dans l'harmonie du discours, c'est l'esprit surtout qui fait que l'oreille est ilat-

tée. Exceptez-en un petit nombre de mots très-rudes et d'autres qui sont très-doux, les langues se composent de mots d'un son indifférent, et dont le sens détermine l'agrément, même pour l'ouïe. Dans le vers de Boileau par exemple,

Traçât à pas tardifs un pénible sillon,

on remarque peu, ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-çata-pas-tar....; tant il est vrai que le sens fait le sonl

Moi, j'en étais haïe et ne puis lui survivre 1

La douceur du son, dans le mot haïe, en tempère le sens et adoucit ce qu'il a de rude. De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son il ne résulte qu'un mot triste : et les mots tristes sont beaux.

Ce n'est pas tant le son que le sens des mots qui tient si souvent.en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L'habile écrivain s'attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D'autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu'on puisse les lire sans obstacle, et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit; ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce tirssein. Elles amusent la voix, l'oreille, l'attention même. et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d'un papier feuilleté.

xxx II.

Il serait singulier que le style ne fût beau que lorsqu'il a quelque obscurité, c'est-à-dire quelques nuages; et

peut-être cela est vrai quand cette obscurité lui viert, de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi

xxx ni.

C'est un grand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.

Quelquefois le mot vague est préférable au terme propre. Il est, selon l'expression de Boileau, des obscurités élégantes; il en est de majestueuses; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l'esprit ce qu'il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir*

Bannissez des mots toute indétermination, et faites-en des chiffres invariables : il n'y aura plus de jeu dans la parole, et dès lors plus d'éloquence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable, dans les affections de l'âme, demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus, il n'y aura plus même d'axiomes. C'est l'équivoque, l'incertitude, c'est-à-dire la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages, et qui permet d'en faire un usage exact.

Le sens caché des mots dont on fait usage, sens souvent très-étendu et très-important, mais d'une importance et d'une étendue qu'on sent et qu'on n'aperçoit pas, est comme une lueur dans un brouillard. C'est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais

qui l'éclairé sûrement. Elle est en lui, mais loin de ses yeux, et lui fait tout voir, sans qu'il la voie.

Il y a des mots qui sont à d'autres ce que le genre est à l'espèce, ou ce que l'espèce est au genre. Les mots genre ont un sens plus large et plus vague; ils ont de l'ampleur et sont flottants. C'est pour cela qu'ils conviennent au style très-noble. Les mois espèce conviennent au style concis, parce qu'ils pressent le sens, le serrent et s'y ajustent. C'est le justaucorps, le vêtement d'utilité. Les autres sont toges et manteaux, habits de décence, de dignité et de parade.

xxx vin.

Que le mot n'étreigne pas trop la pensée; qu'il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste! grande règle pour la grâce, dans les ouvrages et dans les mœurs.

Nous bégayons longtemps nos pensées avant d'en trouver le mot propre, comme les enfants bégayent longtemps leurs paroles avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.

Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier. Ils s'en détachent, pour ainsi dire, dès qu'une vive attention les fixe, et, accoutumés qu'ils étaient à se promener dans la mémoire de l'auteur, ils s'élancent vers celle du lecteur, par une sorte d'attraction que leur imprima l'habitude.

Jamais les mots ne manquent aux idées; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que Vidée en est

venue à son dernier degré de perfection, le mot éclôt, se présente et la revêt.

Rejeter une expression qui ne blesse ni le son, ni le sens, ni le bon goût, ni la clarté, est un purisme ridicule, une pusillanimité.

Quand on se contente de comprendre à demi, on se contente aussi d'exprimer à demi, et alors on écrit facilement.

Il est des écrits et des sortes de style où les mots sont placés pour être comptés. Il en est d'autres où ils ne doivent être pris qu'au tas, au poids, et, pour ainsi dire, en sacs.

Les meilleurs temps littéraires ont toujours été ceux où les auteurs ont pesé et compté leurs mots.

« Le style, dit Dussault, est une habitude de l'esprit. » Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l'âme!

Chez les uns, le style naît des pensées; chez les autres, les pensées naissent du style.

La Bruyère dit qu'il faut prendre ses pensées dans •on jugement; oui; mais on peut en prendre l'expression dans son humeur et dans son imagination.

L'art de bien dire ce qu'on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très-grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l'autre ne pas

exister. Le talent de bien exprimer n'est pas celui de concevoir; le premier fait les grands écrivains, et le second les grands esprits. Ajoutez que ceux même qui ont les deux qualités en puissance ne les ont pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l'une agi sans l'autre. Que de gens ont une plume et n'ont pas d'encre! Combien d'autres ont une plume et de l'encre, mais n'ont pas de papier, c'est-à-dire de matière où puisse s'exercer leur style !

Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.

Il y a des pensées qui n'ont pas besoin de corps, de forme, d'expression. Il suffit de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.

LU

Il est une classe d'idées tellement belles par ellesmêmes que , quoique susceptibles d'être produites par la plupart des esprits, elles mettent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. Il suffît qu'elles soient exprimées avec clarté pour plaire, satisfaire et charmer. La grandeur, l'énergie, l'originalité de l'expression, n'en augmentent que peu le mérite, et leur beauté native semble rendre inutile l'agrément de la draperie. Appliquez cette observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si l'on veut que ces belles idées soient répandues et citées, et l'on doit en rendre digne tout ce qui est digne d'être connu, il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L'art seul impose aux hommes; ils n'osent ignorer rien de ce qui

peut être loué comme chef-d'œuvre, et méconnaissent même ce qui est beau, s'il n'a l'empreinte d'un talent extraordinaire.

LUI

Il faut que les pensées naissent de l'âme, les mots de? pensées, et les phrases des mots.

On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu'ils expriment.

Il est beaucoup d'idées et de mots qui ne servent de rien pour s'entretenir avec les autres, mais qui sont excellents pour s'entretenir avec soi-même; semblables à ces choses précieuses qui n'entrent point dans le commerce, mais qu'on est heureux de posséder.

Quand une fois il a goûté du suc des mots, l'esprit n^ peut plus s'en passer; il y boit la pensée.

On dirait qu'il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l'expression Dortent leur semence avec elles; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe charment l'esprit, mais ne produisent rien.

Lorsque la forme est telle qu'on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase, le fait pour le récit, le blâme pour l'épigramme, l'éloge pour le madrigal, et le jugement pour le bon mot.

Il y a, dans l'art d'écrire, des habitudes du cerveau, comme il v a des habitudes de la main dans l'art de

peindre; l' important est d'en avoir de bonnes. Un esprit trop tendu, un doigt trop contracté nuisent à la facilité, à la grâce, à la beauté. L'habitude d'esprit est artifice l'habitude d'âme est excellence ou perfection.

11 y a des formes de pensées et des formes de phrases; celles-ci, quand elles sont seules, forment les écrivains inférieurs; parmi les autres, il faut distinguer celles qui viennent de la mémoire seulement de celles qui viennent de l'âme. Ces dernières font les écrivains excellents.

Il y a un style qui ruine l'esprit, tant il consomme de pensées, tant il met de forces en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, pour l'entretenir, souffrir de déperditions.

Chaque auteur a son dictionnaire et sa manière. Il s'affectionne à des mots d'un certain son, d'une certaine couleur, d'une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l'on reconnaît sa main, et dont il s'est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, sa grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.

Il est des mots saillants qui s'emparent de l'attention au point de la détourner de la pensée. Ils sont propres surtout à manifester les attitudes et les mouvements de l'esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.

On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu'il dise, au mouvement de sa phrase et à l'allure de son

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style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu'il aille.

Quand votre phrase est faite, il faut lui ôter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier. Il faut l'arrondir, afin qu'elle puisse entrer facilement dans les autres esprits, dans les autres mémoires.

Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu'elles soient employées avec goût; il y a une foule d'expressions qui sont défauts chez les uns, et beautés chez les autres.

Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j'appellerais volontiers langue historique, parce qu'elle n'exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable ne doit en user qu'avec une extrême sobriété.

Il est un style qui n'est que l'ombre, la vague image, le dessin de la pensée; un autre qui en est comme le corps et le portrait en sculpture. Le premier convient à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux sentiments de piété, qui ont quelque chose d'infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent, et à ceux qui veulent exprimer. De même donc qu'il y a deux sortes de styles, il y a deux sortes d'écrivains; les uns qui dessinent ou peignent leur pensée, la laissant, pour ainsi

dire, collée à leur papier, comme un tableau à la toile; les autres qui y gravent la leur, l'y enfoncent ou l'en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, offertes à tous, et exposées, comme en une place publique, à l'attention universelle; de cette espèce sont les lois, les inscriptions, les maximes, les proverbes; tout ce qui, chez les anciens enfin, pouvait être appelé nomes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.

On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poètes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi.

La logique du style exige une droiture de jugement et d'instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu'on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d'innombrables détails. Ajoutez que les pensées offrent une certaine étendue, par conséquent une multitude de points, et qu'il suffit qu'elles se touchent par un point. Dans le style, au contraire, chaque chose est si déliée et si fine, qu'elle échappe, en quelque sorte, au contact. Et cependant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu'entier ou nul. Il n'y a qu'un seul point par lequel, selon l'occurrence, un mot corresponde avec un autre mot. Il faut, pour être un grand écrivain, une perspicacité d'esprit, une finesse de tact plus grandes que pour être un grand philosophe.

L'art de grouper ses paroles et ses pensées exige que la pensée, la phrase et la période s'encadrent de leurs propres formes, subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau, s'était épargné la peine des transitions. Oui; mais il s'en était donné une autre, celle des agroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit; mais, pour l'agrégation, il en faut mille; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.

Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. Voltaire l'avait ; les anciens ne l'avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable; mais ils n'avaient pas un style franc. Cette qualité est d'ailleurs incompatible avec d'"a*tres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s'allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi , mais aussi quelque choseed'un peu brusque et d'un peu pétulant. Le seul Drances, dans Virgile, a le style franc; et en cela il est moderne, il est Français.

La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau aurait raison, quoiqu'il ne soit pas

Boileau, parce qu'il ne s'agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un person. nage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné serait ridicule, parce qu'elle n'est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l'homme, aux mœurs du temps, plus le style doit s'écarter de celui des écrivains qui n'ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu'on s'écarte du meilleur goût, car le goût change avec les. mœurs, même le bon goût. Quant à ce qui ne peut être dit et peint que par le mauvais goût, on doit s'abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, ioivent toujours être les mêmes, car il ne s'agit point là d'humeurs; et je crois qu'un orateur sacré ferait bien d'écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.

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