CLX VI
Les livres qu'on se propose de relire dans l'âge mûr sont assez semblables aux lieux où l'on voudrait vieillir.
CLX vu.
Recherchons les écrits qui, participant aux plus exquises qualités des choses agréables, l'odeur, la saveur, les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux trois
facultés de l'esprit qui correspondent à l'ouïe, à la vue et au goût : l'attention, l'imagination et le discernement.
Les beaux ouvrages n'enivrent pas, mais ils enchantent.
Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l'homme, développées dans toute leur étendue; il en résulte un plaisir que toute l'âme approuve.
Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle qui s'attache aisément à la mémoire.
Ce ne sont pas les opinions des auteurs, et la partie de leurs doctrines qu'on peut appeler des assertions, qui instruisent et nourrissent le plus l'esprit. Il y a, dans la lecture des grands écrivains, un suc invisible et caché; c'est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste.
Il est des poëmes et des tableaux où il n'y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l'idée, et tout ce qui donne l'idée du beau charme l'esprit On rencontre dans l'art et dans la nature des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu'eux-mêmes en quelque sorte, parce qu'ils appartiennent visiblement à un beau genre; c'est l'espèce alors qui, ôelle par elle-même, embellit seule la personne ou la chose qui en est empreinte. Anacharst's, par exemple, donne l'idée d'un beau livre et ne l'esi pas. Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leui
génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu'ils en laissent voir.
Il est des livres où l'on respire un air exquis.
Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujour' dans l'esprit une netteté de plus, ne fût-ce que pat l'idée ou le souvenir que l'on en garde.
Il faut, si l'on veut lire avec fruit, rendre son attention tellement ferme qu'elle voie les idées comme les yeux voient les corps.
Entre l'estime et le mépris, il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu'on obtient aussi sans mérite.
Peu de livres peuvent plaire toute la vie. Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.
La vogue des livres dépend du goût des siècles. Même ce qui est ancien est exposé aux variations de la mode. Corneille et Racine, Virgile et Lucain, Sénèque et Cicéron, Tacite et Tite-Live, Aristote et Platon n'ont eu la palme que tour à tour. Que d i s-j e ? Dans la même vie, selon les âges, dans la même année, selon les saisons, et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous préférons un livre à l'autre, un style à un autre style, un esprit à un autre esprit.
Le talent va où est la voix de la louange; c'est la syrène qui l'égaré.
L'esprit, dans nos ouvrages, s'évapore en passant à travers les siècles : il n'y a que ce qu'ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C'est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s'accoutument successivement à les transmettre comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu'à la fin, un bien présent.
L'esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces, mais non pas la même industrie, ni d'aussi heureuses directions. Il est des siècles où règne une température qui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.
Il faut entrer dans les idées des autres, si l'on veut retirer quelque profit des conversations et des livres. Quand il y a, dans un ouvrage dogmatique, des clartés qui pourront nous plaire, il importe de souffrir les obscurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.
Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d'un ouvrage, même d'un ouvrage d'esprit, d'un mot, d'un livre, d'un discours.
En littérature, et dans les jugements établis sur les luteurs, il y a plus d'opinions convenues que de vérités. Que de livres, dont la réputation est faite, ne l'obtiendraient pas si elle était à faire!
Le médiocre est l'excellent pour les médiocres.
« Ton sort est d'admirer, et non pas de savoir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l'homme qui peut, à la fois, et savoir et admirer. Le savoir qui ôte l'admiration est un mauvais savoir : par lui la mémoire se substitue à la vue, et tout est interverti. Un homme devenu tellement anatomiste qu'il a é d'être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche, qu'un jeu de muscles, comme un facteur d'orgues qui n'entendrait, dans la plus belle musique, que les petits bruits du clavier.
Naturellement, l'esprit s'abstient déjuger ce qu'il ne connaît pas. C'est la vanité qui le force à prononcer quand il voudrait se taire.
Les esprits faibles demandent si le conte est vrai; les esprits sains examinent s'il est moral, s'il est naïf, s'il se fait croire.
Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l'auteur; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.
On dit que les livres sont bientôt lus; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.
L'abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.
Même pour le succès du moment, il ne suffit pas
DES QUALITÉS DE l'ÉCIUVÀIN. 335
qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu'un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peut le rappeler que par l'agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.