‹ Pensées de J. JoubertChapitre 80 sur 94 · CXCI1I · texte numérisé non relu

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Décomposez un poème excellent; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien, il est impossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder; démolissez, ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d'un observateur.

Il n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.

Il est beaucoup d'écrits dont il ne reste, comme du spectacle d'un ruisseau roulant quelqaes eaux claires sur de petits cailloux, que le souvenir des mots qui ont fui.

Rien n'est pire au monde qu'un ouvrage médiocre qui fait semblant d'être excellent.

vu.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur

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affaire, leur vie; en quelques autres, leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là, c'est magistrale, fonction, devoir, inspiration; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres fa^e à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profit.

Les vrais savants, les vrais poètes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n'est pas leur ambition, mais leur génie.

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