‹ Pensées de J. JoubertChapitre 82 sur 94 · CC1V · texte numérisé non relu

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La littérature, que M. de Bonald appelle l'expression de la société, n'est souvent que l'expression de nos études, de notre humeur, de notre personnalité; et cette dernière est la meilleure. Il y a des livres tellement beaux que la littérature n'y est que l'expression de ceux qui les ont faits.

Il vaut cent fois mieux assortir un ouvrage à la nature de l'esprit humain qu'à ce qu'on appelle l'état de la société. Il y a quelque chose d'immuable dans l'homme; c'est pour cela qu'il y a des règles immuables dans les arts et dans les ouvrages de l'art, des beautés qui plairont toujours, ou des arrangements qui ne plairont que peu de temps.

ce VI.

C'est à la mode des portraits qu'on doit les Caractères de la Bruyère. Plus d'un mauvais genre a été, en littérature, l'origine d'un chef-d'œuvre.

ce vu.

La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans.

ce VIII.

Hélas ! ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées consolent des choses , et les livres consolent des hommes.

Il y a des livres plus utiles par l'idée qu'on s'en fait que par la connaissance qu'on en prend.

Une suflit pas qu'un ouvrage soit bon : il faut encore

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qu'il soit fait par un bon auteur, et qu'on y voie, nonseulement la beauté qui doit lui être propre, mais re l'excellence de la main qui l'a fait. C'est toujours Vidée de l'ouvrier qui cause l'admiration. La trace du travail, l'empreinte de l'art, si tout le reste est achevé, sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets . et disposer toutes ses œuvres de manière à pouvoir s'y montrer sans affectation : Simul denique eluceant npvs et artifex.

Il n'est rien de plus beau qu'un beau livre

xn.

On De trouve guère dans un livre que ce qu'on y met. Mais dans les beaux livr prit trouve une place

ou il peut mettre beaucoup de chos-

Il faut être capable du trop et n'en être jamais coupable; car si le papier est patient, le lecteur ne l'est pas. et sa satiété est plus à craindre que son regret.

La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais L'excellence qui est richesse. L'économie en littérature annonce le grand écrivain. Sans bon ordre et sans sobriété, point de sagesse; sans sagesse point de grandeur.

Gardez-vous de trop étendre ce qui est très-clair. Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n'offrent que l'uniforme blancheur d'une longue muraille et noue en causent tuut l'ennui. On rie-A pas architecte parce qu'on a construit un grand mur, et n'a pas fait un ouvrage parce qu'on a écrit un gros livre, Ecrire un livre uu écrire un ouvrage sont deux

DES QUALITÉS DE l'ÉCKIVAIN. 339

choses. On fait un ouvrage avec l'art, et un livre avec de l'encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages, et ne faire qu'un livre en dix volumes in-folio.

L'étendue d'un palais se mesure d'orient en occident, ou du midi au septentrion; mais celle d'un ouvrage, d'un livre, se toise delà terre au ciel; en sorte qu'il peut se trouver autant d'étendue et de puissance d'esprit dans un petit nombre de pages , dans une ode , par exemple, que dans un poème épique tout entier

ccxvn.

Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il y a telle pensée qui contient l'essence d'un livre tout entier; telle phrase qui a les beautés d'un vaste ouvrage; telle unité qui équivaut à un nombre; enfin telle simplicité si achevée et si parfaite, qu'elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.

ccxvni.

Etre aigle ou fourmi, dans le monde intellectuel, me paraît à peu près égal ; l'essentiel est d'y avoir une place marquée, un rang assigné, et d'y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent, s'il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tâche, peut atteindre le but comme un plus grand. Il n'y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu et durable. Tous les autres ne font qu'occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les hommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l'argent, en leur faisant goûter les choses de l'esprit, me paraît en effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos pro~

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ductions littéraires. Quand elles ont d'autres effets, c'est par hasard, et c'est tant pis. Celles qui s'emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses. Elles n'introduisent dans la société que des singularités et des sectes; elles y jettent une plus grande variété de poids, de règles et de mesures; elles y troublent la morale et

la politique.

ce xix.

Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu ; il choisit les plus importantes, les livre telles qu'elles sont, et ne perd point son temps aux déductions. Triptolème, quand il donna le blé aux hommes, se contenta de le semer; il laissa à d'autres le soin ce le moudre, de le bluter et de le pétrir.

Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres ; mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Virgile et Horace n'ont qu'un volume. Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Térence n'en ont pas davantage. Ménandre, qui nous charme, est réduit à quelques feuillets. Sans Télémaque, qui connaîtrait Fénelon? Qui connaîtrait Bossuet, sans ses Oraisons funèbres et son Discours sur l'histoire universelle? Pascal, la Bruyère, Yauvenargues et la Rochefoucauld ; Boileau, Racine et la Fontaine, n'occupent que peu de place, et ils font les délices des délicats. Les très-bons écrivains écrivent peu , parce qu'il leur faut beaucoup de lemps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse.

Excelle, ce tu vivras.

Rappeîons-nous le mot cité de saint François de Sales, à propos de Y Imitation : « J'ai cherché le repos « partout, et je ne l'ai trouvé que dans un petit coin, « avec un petit livre. » Heureux est l'écrivain qui peut taire un beau petit livre i

HGEMBNTS LITTERAIRES.

ÉCRIVAINS DE l'aNTIQUITÉc

Il n'y aura jamais de traduction d'Homère supportable, si tous les mots n'en sont choisis avec art et pleins de variété, de nouveauté et d'agrément. Il faut, d'ailleurs, que l'expression soit aussi antique, aussi nue que les mœurs, les événements et les personnages mis en scène. Avec notre style moderne, tout grimace dans Homère, et ses héros semblent des grotesques qui font les graves et les fiers.

Toute belle poésie ressemble à celle d'Homère , et toute belle philosophie à celle de Platon.

Platon est le premier des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n'eut point d'organe plus brillant.

Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d'or.

ÉCRIVAINS DE l'antiquité. 343

J'admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.

Il y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l'aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou ; il ne faut que heurter ses pensées pour l'en faire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles récèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc.

vu.

Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L'éclat en lui naît du sublime.

Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le fit.

Il s'élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur

intellectuelle.

Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées :

c'est ce qu'il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de

lumière que d'objets, plus de forme que de matière II

faut le respirer et non pas. s'en nourrir.

Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu'autorisait la rhétorique du dialogue, du sujet et du moment. La haute philosophie a ses licences, comme la haute poésie. Au même titre elle a les mêmes droits.

Platon ne fait rien voir, mais il éclaire, il mot âc la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous dresse, nous façonne, et nous rend propres à tout savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes , elle aiguise les organes et donne le goût des bons aliments

Dans Platon, l'esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.

Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.

Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, et l'explication de ce qui est clair, sont les défauts de Platon. Comme les enfants, il trouble l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. A la vérité, c'est afin de mieux établir le caractère de son personnage; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et la fable au masque.

Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements, substitue souvent l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité. Il dérobe l'objet en question ; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. Ses tours de phrases sont parfois de vrais tours de gobelet.

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