‹ Pensées de J. JoubertChapitre 85 sur 94 · XL VU · texte numérisé non relu

XL VU

Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite l'orateur et l'écrivain, mais le peintre, peintre de faits et de pensées inimitable.

• uans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire , et une profondeur, une grandeur d'expression , qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'esprit, comme partagé entre la curiosité qui l'entraîne et l'attention qui le retient , éprouve quelque fatigue : l'écrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.

Le style de Tacite était propre à peindre les âme; noires et les temps désastreux.

Saint Thomas et saint Augustin sont l'Àristote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Ariatote que saint Augustin n'est Platon.

Le style de saint Jérôme brille comme l'ébène.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douce, Comme peu ont ce sentiment, peu aussi ont eu ce style. Il concevait forte-

ment ; mais il n'a rien inventé, c'est-à-dire rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de îtlontaigne qu'il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal, on voit l'attitude de cet esprit ferme et exempt de Conte passion. C'est là surtout ce qui le rend très-imposant.

Nicole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pense, qui est sublime; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. Il faut le lire avec un désir

de pratique.

vu.

Dans les Essais de Nicole, la morale de l'Evangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils.

Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

Voltaire est clair comme de l'eau, et Bossuet comme le vin; mais c'est assez : il nourrit et il fortifie.

Bossuet emploie tous nos idiomes, comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois, des politiques et des guerriers; celui du peuple et du savant, du village et de l'école, du sanctuaire et du bar-

reau ; le vieux et le nouveau ; le trivial et le pompeux; le sourd et le sonore : tout lui sert; et de tout cela il fait un style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes. Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents, comme toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine, avec la tempérance d'un saint, la justice d'un évêque, la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côte; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse, et l'autre en a l'autorité; l'un en inspire le goût , mais l'autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : « Il aimait plus les « hommes qu'il ne les connaissait. » Ce mot est charmant ; il est impossible de louer avec plus d'esprit ce qu'on blâme, ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. Le style du Télémaque ressemble à celui d'Homère, mais de l'Homère de madame Dacier.

Les pensées de Fénelon sont traînantes, ro?ûs aussi elles sont coulantes.

ÉCRIVAINS RELIGIEUX. So3

Fénelon nage, vole, opère dans un fluide; mais il est mou; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur. Dans ses préceptes il ne parle que de véhémence , et il n'en a point. Oh ! qu'il eût bien mieux dit s'il eût parlé d'élévation et de délicatesse, qualités par lesquelles il excelle ! Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-haut, mais parce qu'il ne touche presque jamais la terre. Il est subtil , il est léger, mais d'une subtilité de nature, et non de pratique. Cet esprit demivoilé et entrevu ,

qualeui primo qui surgere inense

Aut videt, aut vidisse putat per nubila lunam,

plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente , c'est qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision , et avec une exagération peu conforme à ses goûts, à sa manière, aux règles de sa poétique et de sa critique. Ordinairement ce qu'il dit échappe à la mémoire, mai* n'échappe pas au souvenir; je veux dire qu'on ne se rappelle pas ses phrases , mais qu'on se souvient du plaisir qu'elles ont fait. Cette perfection de style, qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée, qu'il soit impossible de se rappeler l'une sans l'autre, n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l'état de son ame, la douceur de son affection. Si l'on y voit moins bien ses pensées, on y voit mieux ses sentiments.

xvn.

Fénelon avait cet heureux genre d'esprit, de talent el de caractère, qui donne infailliblement de soi," à tout le monde, l'idée de quelque chose de meilleur que ce

qu'on est. C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile, et qu'on s'attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

xvni.

Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémissements; et parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis, et, pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre , parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie ont l'air de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent jtns sa conduite. Cette multiplicité d'explications; cette rapidité, soit à se défendre tout haut , soit à attaquer sourdement; ces ruses innocentes; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité.

De Saci arasé, poudré, frisé la Bible; mais au moins il ne l'a pas fardée.

L'abbé Fleury est à Fénelon ce que Xénophon est à Platon, un demi-Fénelon, un Fénelon rustique-.

Il n'y a, en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité.

Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché ; cet éclat tempéré à dessein ; cette beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes et qui occupent si peu d'espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant,

Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique; aussi hardi et aussi hasardeux à établir des conjectures, en invoquant l'expérience, que Platon était

magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi trompe-t-il en physique plus que l'autre ne trompe en métaphysique. Voyez son Histoire de la Vie et de la Mort. Tous deux, au reste, étaient de grands et beaux esprits. Tous deux ont fait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d'un pied léger et ferme, Platon avec de grandes

ailes.

Hobbes était, dit-on, humoriste; je n'en suis pas surpris. C'est la mauvaise humeur surtout qui rend l'esprit et le ton décisifs; c'est elle qui nous porte irrésistiblement à concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives; mais, pour devenir philosophique, il faut qu'elle naisse uniquement de la déraison d'autrui, et non pas de la nôtre; du mauvais esprit du temps où l'on vit, et non de notre mauvais esprit.

Descartes semble vouloir dérober son secret à la Divinité, comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel, afin d'introduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai, qu'une hypothèse à l'aide de laquelle on peut arriver à ce but, lui paraît, de son propre aveu, aussi utile, aussi belle, aussi précieuse que la vérité même. Il n'y a pas d'homme à qui la probabilité ait plus suffi pour déterminer ses opinions, pourvu que cette probabilité fût établie sur des raisons qui lui fussent propres.

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