‹ Pensées de J. JoubertChapitre 84 sur 94 · ÉCRIVAINS DE L'ANTIQUITE · texte numérisé non relu

ÉCRIVAINS DE L'ANTIQUITE

Homère écrivait pour être chanté, Sophocle pour être déclamé, Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. De ces différentes destinations de leurs ouvrages, devait naître une multitude de différences dans leur style.

11 semble qu'Ennius écrivit tard, Salluste rarement» Tacite difficilement, Pline le Jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

Térence était Africain, et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniennes. Le miel attique est sur ses lèvres ; on croirait aisément qa'il naquit sur le mont Hy mette.

Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaiblie.

Cicéron, clans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de véritable critique.

xxxm.

Aucun écrivain n'eut, dans l'expression, plus de témérité que Cicéron. On le croit circonspect et presque timide; jamais langue, pourtant, ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire ; mais elle coule à gros bouillons et cascades, quand il le faut.

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Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.

On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général, cependant, l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis, mais son instrument est baroque.

Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

Il n'y a pas dans Horace une tournure et, pour ainsi dire, un mot dont Virgile eût voulu se servir, tant leurs styles sont différents.

xxxvni.

Ce sont les symétries du style de Sénèque qui le font citer.

Pline le Jeune soignait ses mots , mais il ne soignait pas ses pensées.

Otez sa bile à Juvénal , et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.

Plutarque, dans ses Morales, est l'Hérodote ae ia philosophie.

. Je regarde les Fies des hommes illustres comme un des plus précieux monuments que l'antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont

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fait de meilleur nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière. Je n'ai pas pour l'écrivain l'estime que j'ai pour sa compilation. Louable de mille vertus, lui qui ne laissait vendre ni ses vieux esclaves, ni les animaux que le travail ou des accidents avaient mutilés à son service, il ne l'est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes, sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer , et qui lui donne , pour tous les hommes célèbres, le respect qu'on ne doit qu'à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.

Avec un excellent jugement, Plutarque a cependant une singulière frivolité d'esprit. Tout ce qui l'amuse l'attire et l'occupe. C'est un maître écolier dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l'histoire.

La pensée de Plutarque, dans ses Morales, se teint de la pourpre de tous les autres livres. Il y dit ce qu'il sait plutôt que ce qu'il pense.

Plutarque, en interprétant Platon, est plus clair que lui, et cependant il a moins de lumière et cause à l'âme inoins de joie.

Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en tournures variées, est pourtant plus parfait peut-être que celui de Cicéron même; car tous les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact; or, la perfection suprême

réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits.

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