DE M. J. JOUBERT. LIX
toutefois. Il me semble en effet que l'aristocratie française devait être, suivant son origine, différemment impressionnée par les modifications survenues dans notre ordre politique. Je comprends à merveille les regrets amers, la longue fidélité , la résistance même désespérée des famiUes qui devaient à l'affection privée de nos rois leur nom, leurs honneurs, leurs richesses; mais je conçois aussi que celles qui puisaient leur illustration dans les ser\'ices rendus au pays plutôt qu'à la cour, acceptassent, avec moins de répugnance, des événements qui, d'ailleurs plus forts qu'elles, laissaient encore la France debout. C'est surtout par ces vieilles races patriciennes qui, à la tête des communes ou dans le sein des parlements, s'étaient signalées par une résistance séculaire aux désordres de l'administration et aux envahissements du pouvoir, que devait être jugée avec plus d'indulgence une révolution au travers de laquelle, malgré ses écarts, malgré ses excès , on pouvait entrevoir l'ordre légal comme but suprême du public effort. Dominé plus qu'un autre par ces grands souvenirs de famille, M. Mole ne se croyait donc pas quitte envers le pays. Il s'initiait en silence, par de sérieuses études philosophiques, à la science du gouvernement des peuples, et, dès le commencement de ce siècle, il consignait dans un écrit célèbre le fruit de ses premières méditations. Il ne m'appartient pas d'examiner ici l'ouvrage qu'il fit pa-
LX LA VIE F.ï LES TRAVAUX
raître à cette époque sous le titre d'Essais de ?norale et de politique ; je n'en parle que parce que le manuscrit en fut par lui communiqué à M. Joubert. C'était un hommage rendu à la supériorité de cet esprit éminent, hommage dont le retour ne se fit pas attendre. Singuhèrement frappé des efforts tentés par un si jeune homme pour rattacher les théories de la Hberté aux observations d'une saine psychologie et aux grands principes de religion et de morale que tant de nuages venaient d'obscurcir, M. Joubertpaya de conseils utiles la confiance qui lui était donnée ; mais comme il ne savait pas se livrer à demi, l'affection vint bientôt à la suite des conseils. 11 trouvait d'aiUeurs chez M. Mole des quahtés qu'il tenait en grande estime : de l'ardeur sans emportement, le culte sincère du devoir, et cette sorte d'austérité qui dénote la pureté de la jeunesse et présage l'incorruptibilité de l'âge mûr ; il l'appelait « son Caton de vingt ans. »
A l'époque où cette liaison commençait, une peine profonde vint désoler son âme. Madame de Beaumont, que ses médecins avaient envoyée en Italie , ne tarda pas à y succomber au mal sans remède dont elle était atteinte. Elle mourut à Uome le 4 novembre 1803; et pendant qu'une illustre amitié faisait graver sur sa tombe ce verset de Job souvent répété par elle : « Quare « miso'o data est lux et vita Jiis qui in amariludiiie « animœ sunl? Pourquoi la lumière a-t-elle été don-
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« née au misérable et la vie à ceux qui ont le cœur « dans l'amertume? » pendant que les arts s'unissaient à la religion et à la poésie , pour la représenter couchée sur le marbre, et indiquant du doigt, audessous du nom de ses proches tombés sous la hache révolutionnaire, celte plainte suprême qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel : Quia non sicïi, M. Joubert honora de bien des larmes les funérailles lointaines de l'amie qui lui avait été si chère. La nouvelle du triste événement lui était parvenue à Villeneuve , où il avait coutume de passer la belle saison ; il y resta tout l'hiver suivant, silencieux et comme enveloppé dans sa douleur.
Cependant un autre attachement semblait destiné à rempHr le vide que cette mort venait de laisser dans son existence. Madame de Vintimille, avec laquelle il avait déjà commencé de se lier, ne pouvait pas sans doute lui faire oublier madame de Beaumont, car il cultivait ses souvenirs autant que ses amitiés; mais elle réussissait du moins à adoucir ses regrets en y mêlant une affection nouvelle. Une grande bonté de cœur s'unissait chez elle à un esprit très -orné, à un jugement plein de rectitude, et M. Joubert lui trouvait, pour les choses morales , la supériorité qui distinguait madame de Beaamont sous le rapport intellectuel. Il faut bien le rappeler d'ailleurs, quoique assurément madame de Yintimiile fût une des femmes qui eussent