‹ Pensées de J. Joubert, précédées de sa correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travauxChapitre 75 sur 123 · M. SAINTE-BEUVE. XCVII · texte numérisé non relu

M. SAINTE-BEUVE. XCVII

pas temps encore, ou il n'était déjà plus temps. Singulier génie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots : « Le Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilité. » Il disait encore, en se rendant compte de lui-même et de son incapacité à produire : « Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière la force de beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrument. » Mais s'il n'écrivait pas de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses jugements, de ses impressions : ce n'était pas un goût simplement délicat et pur que le sien, un goût correctif et négatif de Quintilius et de Patru; c'était une pensée hardie, provocante, un essor. Imaginez un Diderot qui avait de la pureté antique et de la chasteté pythagoricienne, un Platon à cœur de La Fontaine, a dit M. de Chateaubriand.

« Inspirez, mais n'écrivez pas, » dit Le Brun aux femmes. — « C'est, ajoute M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs {aux professeurs de ce temps-là); mais ils veulent écrire et ne pas ressembler aux Muses. » Eh bien ! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il était le public de ses amis, l'orchestre, le chef du chœur qui écoute et qui frappe la mesure.

Voici la fin de cette première notice

Nul livre, en résumé, ne couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette série française, ouverte aux Maximes de La Rochefoucauld, continuée par Pascal, La Bruyère, Yauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, à Montaigne.

11 suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, d'avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurât à jamais gravé dans l'esprit : il sui'fil

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