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Pensées de la solitude

Mon rêve, en littérature, serait de réduire toutes mes observations à la forme concise et concrète de pensées et de maximes dignes de Pascal, de La Bruyère et de La Rochefoucauld sans que personne pût jamais savoir qui les a écrites.

Cette forme particulière a une su-

périorité sur toutes les autres : elle est non seulement la plus rapide en même temps que la plus pleine, mais elle est la plus loyale, pour ainsi dire, l'imagination, le récit, le romanesque n'y exerçant pas leurs séductions. C'est la vérité ou ce que l'auteur croit être la vérité, sans ornements, sans combinaison d'optique. La pensée, toute sèche, une fois déposée dans le cerveau du lecteur, s'y fixe, y germe et s'y développe, étendant tout à coup ses déductions comme un grain de blé fait de ses épis, s'il est tombé en bonne terre. D'oii vient ce

grain de blé? D'où vient cette pensée? Peu importe. L'un et l'autre sont nourriture pour le corps et pour l'esprit. Plus qu'à toute autre l'anonymie convient à cette forme de la pensée. Qui donne un conseil perd à être connu.

« De quel droit toi qui es semblable à moi, te permets-tu de vouloir me sermonner, me réprimander, me diriger? » La maxime devrait procéder comme la prophétesse antique, du fond d'une caverne obscure. Il y a, ne nous le dissimulons pas, dans notre recherche de la célébrité par les travaux lit-

téraires, je ne sais quoi de puéril qui amoindrit Fautorilé de l'écrivain et la portée de l'œuvre. Le :

« c'est moi qui ai fait cela » que nous arborons, comme un panache, sur la couverture de nos livres , nous désigne tout autant au ridicule qu'à la renommée. Nous ne savons jamais bien de quel côté nous pencherons. Même lorsque la renommée l'emporte, l'amour-propre y gagne, mais la dignité y perd. Estil une attitude plus embarrassante et plus sotte que celle d'un homme célèbre en un lieu où beaucoup de gens obscurs le savent présent?

Ces obscurs l'envient, ce n'est pas douteux, tout en cherchant comment et par où ils pourraient bien le rabaisser, mais ils ne l'envient \ pas autant qu'il envie leur obscu- ' rite, s'il mérite vraiment le renom qu'il a. On veut être au-dessus des autres et nominativement; c'est un désir naturel à l'ardeur envahissante de la jeunesse, mais cela se paie plus tard, et j'ai une pauvre opinion de l'homme mûr qui jouit réellement de sa célébrité. La joie douloureusement exquise de lutter avec l'idée à la fois vague, provocante et rebelle, jusqu'à ce qu'on

lui ait imposé l'expression qu'on croit être la seule juste, la seule par laquelle on espère la rendre fixe, solide et durable, cette joie devrait suffire à l'ambition de ceux qui pensent gravement et ne veulent répandre leurs pensées que dans l'intérêt de tous. Quel livre admirable et profitable, d'humilité, de philosophie et de mortification seraient les Confessions de Jean- Jacques, si Jean-Jacques était resté inconnu, si l'orgueil de la personnalité n'y suintait pas dans toutes les phrases, si l'on n'y entendait que le cri de l'humanité au lieu

d'y faire la regrettable connaissance d'un seul individu. Si nous savions à quoi nous en tenir sur l'aullienticité de l'auteur de Vlmitation de Jésus-Christ, ce livre ne perdrait-il pas l'accent divin de la voix que Moïse entend sur le Sinaï et Jésus sur la montagne ?

Le chef d'armée, l'Iiommed'État, l'avocat, l'orateur politique, le propagateur de religions ne peuvent rester ignorés. Ils doivent forcément se révéler pour exercer leur action civilisatrice. Le savant même ne saurait se dissimuler.

Ne fût-ce que par patriotisme, il

lui faut revendiquer publiquement ce que sa modestie permettrait au larron voisin de s'approprier.

Et puis, à certaines découvertes sont attachés des intérêts matériels qu'il est indispensable de sauvegarder pour la famille comme pour l'État. Il faut prendre des brevets dont le produit permet de nouvelles expériences soumises à des chances coûteuses et douteuses, mais dont la propriété, en cas de succès, contribue à la richesse commune.

Des hommes comme Pasteur et comme Edison sont fatalement condamnés à la gloire. Quel sup-

plice ! Il leur faut s'immortaliser bon gré mal gré pour qu'on ne dérobe pas, pour qu'on ne déshonore pas surtout leurs découvertes.

Il reste encore à Pasteur quelques compensations — onl'insulte, principalement en France ; c'est un repos. Mais Edison, ses inventions sont indiscutables, évidentes, tout en paraissant miraculeuses. Sa gloire est universelle, incontestée. Aussi est-il réduit à se confiner dans son laboratoire, entouré de gardiens fidèles, plus protégé contre ses admirateurs que l'empereur de Russie contre les

nihilistes. Comme cet isolement ne suffisait pas, il a dû prendre un grand parti ; il s'est rendu sourd, car il est bien certain que, maître comme il l'est des forces de la nature, s'il est devenu sourd, c'est qu'il a voulu l'être. En revanche, si bon lui semble, il a le droit de ne plus s'entretenir qu'avec lui seul. Heureux mortel ! Voilà pourtant à quoi peut être amené un grand homme las d'entendre parler de lui.

Supposez maintenant que cet homme qui a découvert tant de choses eût découvert le moyen de

rester inconnu au-dessus de ses étonnantes découvertes ; il eût autant profité de celle-là que le monde a profité des autres. Quelle puissance il aurait eue! Quelles audaces il aurait pu avoir! Il serait tout bonnement un dieu et un dieu avéré, puisqu'il aurait la condition exigée de toute divinité qui veut être éternelle, le mystère.

Ce qui a perdu évidemment les \ dieux mythologiques, c'est qu'ils se sont mêlés aux hommes et surtout aux femmes sous des formes tangibles et palpables. Celui qui leur a succédé, le plus grand in-

venteur, l'auteur par excellence, l'auteur momentanément définitif de tout, Dieu enfin puisque, faute de connaître son nom véritable, il faut l'appeler de ce nom générique qui ne veut rien dire — Dieu n'a pas commis l'erreur de ceux qui l'avaient précédé. Rien ne lui était plus facile, une fois son œuvre terminée, que d'y apposer sa signature. Il s'en est bien gardé. Il savait, sachant tout, qu'il ne pouvait être éternel qu'à la condition d'être de telle façon qu'on puisse dire qu'il est, sans preuves, et que nul ne puisse prou ver qu'il n'est pas.

Il a laissé et il laisse toujours les hommes concevoir et dire tout ce qu'ils veulent sur son identité, son essence, sa substance, sa forme. Il ne répond jamais. On rappelleJupiter,Jéhovali,Bralima, Allah, Dieu; on le fait s'entretenir avec Abraham, se communiquer à Moïse, s'incarner en Jésus ; tour à tour on le proclame, on l'adore, on le maudit, on le supprime, on le modifie, on l'adapte, on l'expHque, on l'impose, on l'exploite ; on déclare qu'il est partout ; on constate qu'il n'est nulle part. Même impassibilité, même

silence, même situation. Une fois il a paru faiblir. Il a envoyé, dit-on, son fils sur la terre. Nous lui avons renvoyé ce soi-disant fils, qui ne disait que paroles d'amour et de pardon, abreuvé de fiel, percé de coups sur la croix des voleurs et des meurtriers. 11 ne recommencera plus.

Du reste vous représentez-vous les hommes sachant absolument à quoi s'en tenir sur le Créateur, le connaissant, pouvant dire où il est, pouvant l'interpeller directement, lui demander des explications, lui donner des conseils,

ce dont ils ne se feraient pas faute? Voyez-vous l'humanité en proie à la certitude? Plus d'hypothèses, plus de doute, plus de rêves, plus de craintes, plus de révoltes, plus d'idéal , plus d'imprévu , plus de désespoir, plus d'intérêt en un mot. Notre planète doit durer encore des minions de siècles ; elle peut durer tant qu'elle voudra, l'esprit humain a de quoi s'occuper éternellement s'il s'obstine autant à vouloir connaître son dieu que celui-ci à ne vouloir pas êlre connu.

Tout est bien qui ne finit pas.

Ce bel exemple de modestie

OU de prévoyance donné par le Très-Haut (c'est encore un des noms qu'on lui prête) n'est pas suivi par les hommes, par les hommes de lettres surtout. Nous sommes affamés de gloriole. Nous, les auteurs dramatiques en première ligne, nous voulons qu'à la fin de la représentation de notre œuvre, notre nom soit jeté à la foule enthousiaste qui nous répond quelquefois par des sifflets. Nous voilà tout penauds. Si nous avions pu rester inconnus, nous aurions évité cette fâcheuse aventure. Disons, à notre décharge, que nous

ne le pourrions pas même si nous le voulions. Trop de personnes sont forcément dans la confidence.

Les acteurs sont discrets, c'est bien certain, mais il suffirait d'un seul qui ne le serait pas pour nous faire perdre tous les avantages de l'incognito. Jadis, quand nous prévoyions, pendant une première représentation orageuse, le résultat inévitable, nous avions recours à la formule conventionnelle et adoucissante, prononcée par le héros de la pièce : « l'auteur de l'ouvrage que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous désire gar-

der l'anonyme. » Ce qui n'était pas français, du reste. Maintenant nous nous faisons nommer quand même.

Nous appelons cela : lutter pour la pensée. Dernier sophisme de la vanité. Et puis la manie de Finformation préventive a pris un tel développement qu'il est devenu impossible non seulement de garder le secret de son nom, mais de son œuvre. Bien avant qu'elle apparaisse, le public est renseigné par des indiscrets dont nous nous faisons quelquefois les complices et même les inspirateurs. Le public, paraît-il, veut savoir maintenant

dans quel état crame nous étions quand nous avons eu la première inspiration de notre nouveau chefd'œuvre ; quels lieux nous habitions ; quel costume nous portions, ce que nous avons mangé ce jourlà. En échange de nos confidences dont le public se soucie d'ailleurs comme de ce qui se passe dans la lune, le chroniqueur, qui nous insultera peut-être demain dans une autre feuille et sous un autre pseudonyme, nous appelle « maître »

gros comme le bras. « Le maître a bien voulu nous dire », « le maître prépare encore », etc., etc.

Voilà où nous en sommes. Si cela continue, dans vingt ans non seulement il sera impossible de demeurer inconnu, mais il sera difficile de ne pas être célèbre. Heureusement, il restera, comme de tout temps, la chance d'être oublié, et d'avoir ainsi un peu de tranquillité avant de mourir.

En attendant, si la France se dépeuple, ce n'est pas de grands hommes ; il y en a partout. Ce ne sont sur les murs, et à la troisième et même à la première page des journaux, qu'affiches et réclames annonçant des douze centièmes

représentations de pièces et des deux centièmes éditions de livres.

Un auteur dramatique qui n'atteint que quatre-vingts représentations, un romancier qui ne se tire qu'à trente mille exemplaires, commencent à ne plus avoir cours sur la place. Qu'est-ce que la postérité va faire de tant de gloire? — Aussi quand l'auteur des Pensées de la Solitude m'a demandé quelques lignes de préface pour son livre, n'ai-je consenti à les lui écrire que s'il consentait à ne pas se nommer.

« — Je vous en supplie, lui ai-je dit, ne grossissez pas le nombre et

ne diminuez pas la part des génies contemporains. Nous sommes assez nombreux comme cela. Profitez de ce que personne ne vous connaît pour ne pas vous faire connaître. C'est la solitude oii vous vivez qui vous a inspiré ces pensées, ces réflexions, ces jugements, souvent d'une grande élévation, toujours d'une grande sincérité et d'une grande délicatesse ; soyez reconnaissant envers cette solitude, respectez-la en ne la laissant pas troubler par des curiosités vulgaires et bumiliantes. Vous n'espérez pas que votre petit recueil va

révolutionner le monde et changer la face des choses. Vous ne rê\ez pas le cent cinquantième mille des étalages en plein air ; vous avez écrit tout cela pour vous, pour quelques âmes et quelques intelligences encore éprises d'idéal dans un temps et dans une société que le doute, la grossièreté et le cabotinage assiègent de toutes parts. Laissez ces intelligences et ces âmes recueilhr l'espérance, la consolation qui leur viendront par vous, sans qu'elles sachent de qui elles viennent. La forme que vous avez choisie pour

dire quelque chose ne vous force pas à être célèbre, ne le soyez pas.

Vous n'avez pas besoin d'un succès pour gagner votre vie; vous êtes indépendant et ce livre sera votre seul livre ; vous n'avez pas non plus besoin qu'on vous brûle un peu d'encens sous votre vrai nez. Votre incognito vous permettra de ne pas remercier ceux qui vous adresseront publiquement des éloges, de ne pas en vouloir à ceux qui vous diront que vous êtes un imbécile. Si vous entendez un jour par hasard quelqu'un citer et approuver devant vous, sans savoir que

VOUS en êtes l'auteur, une des vérités contenues dans ce petit volume, vous aurez connu de la gloire tout ce qu'il est bon d'en connaître et vous en aurez plus joui que si vous étiez forcé de saluer. Heureux ceux qui peuvent laisser une phrase dans la mémoire des hommes! Avec cela vous êtes femme. 11 ne faut pas qu'on puisse dire la forme de votre robe ni plaisanter de la couleur de vos bas. Tout ce qu'on doit savoir, c'est qu'ils ne sont pas bleus. »

L'auteur pensait comme moi :

Voici son livre. 11 est là depuis

plus d'un an sur ma table, en manuscrit. Je Fai lu et relu maintes fois et l'ai toujours trouvé et retrouvé charmant. Je n'ai pas eu jusqu'à présent le temps d'écrire cette préface mais ces livres-là ont le temps d'attendre. Ils sont toujours actuels.

Vous savez maintenant que l'auteur est une femme ; je vous l'ai dit parce que vous l'auriez bien vite deviné. Inutile de s'adresser àl'éditeur pour apprendre son nom ; l'éditeur l'ignore. Tout ce que je puis fiiiro pour vous, c'est de vous donnorcopie ici d'une des nombreuses

lettres que j'ai reçues de cette femme. Vous verrez immédiatement à quelle nature d'élite vous avez affaire et vous lui serez déjà tout acquis quand vous ouvrirez au hasard les Pensées de la Solitude.

Car le grand avantage des livres de cette sorte, c'est de n'avoir ni commencement, ni milieu, ni lin.

Ils sont partout tout entiers. Il en est d'eux comme du vin. Il n'est pas nécessaire d'avoir bu tout le tonneau pour savoir s'il est bon :

un verre suffit. Tout le reste est pareil. J'ai goûté ce vin. Il est excellent. A votre santé.

V^oici cette lettre :

« Oui, c'est vrai, mon ami, je vais à ma religion dans une foi tranquille. A quoi bon me préoccuper de toutes les inquiétudes dont sont assaillis les esprits trop chercheurs ? Je ne trouve rien de si persuasif que ce qu'on m'a euseigné. Pourquoi les mystères me choqueraient-ils plus là que dans le reste du monde et dans ma propre vie? Tout n'est-il pas mystère en nous et autour de nous?

Il est très possible que Dieu nous ait créés pour que nous l'aimions

comme on nous Tapprend. Pourquoi Dieu , dans son immense solitude, n'aurait-il pas cette aspiration de l'amour de toutes ses créatures? Nous avons bien, nous, cette soif inextinguible d'aimer. Par l'amour notre âme perçoit l'infini.

Qui sait si cette étincelle ne part pas de ce grand foyer qui est Dieu et ne nous relie pas à lui? Je me figure le ciel comme la permanence de ce que nous ressentons d'une manière fugitive dans les amours de la terre. Pour moi l'amour explique l'incompréhensible, et je le trouve personnifié dans la

figure du Christ. Est-elle assez belle, assez pure, assez haute! El à travers les âges où trouve-t-oii la pareille ! La grandeur humaine s'imite et plus d'un grand homme a son sosie; mais Jésus est unique, parce qu'il est plus qu'un homme.

A chaque instant sa divinité éclate sous son humanité. 11 a voulu naître d'une vierge, mais nous qui sommes sang et chair et plongés dans la matière, nous avons bien des rêves de pureté séraphique.

En quoi ce mystère est-il plus difficile à admettre que les autres, et notre ironie ne vient-elle pas

de la prépondérance que nous accordons au plus grossier de nos sens ?

» Je crois au Christ et je l'aime d'enthousiasme. Je vois son œuvre debout, malgré le temps et les ruines de toutes sortes accumulées. Aucune vérité humaine n'a eu cette fortune et quoi que lés hommes aient essayé, elle est audessus de toutes leurs philosophies.

Elle combat tout ce qui nous est cher, elle s'en prend à tous nos égoïsmes et pourtant elle subsiste; c'est qu'il savait, lui, que pour

s'emparer de Thumanité il fallait la conduire jusqu'au sacrifice. Que me font tous les parasites dont on a voulu embarrasser sa marche?

Les hérésies, les discussions, les subtihtés des Pharisiens de tout degré et les guerres et les bûchers? Tout cela est des hommes.

Je le franchis et je trouve l'Evangile, le livre qu'aucune pensée humaine n'aurait pu concevoir, car il piétine sur toute cette grande misère qui est le fond même de notre nature. La croix le surmonte, le signe du sacrifice volontaire. Elle avance de l'Orient

PllÉFACE 33

à l'Occident sans violence . Ce sont des hommes incultes qui la portent et elle renverse tout sur son passage, les empereurs et leurs dieux. Elle étonne les esprits qu'elle ne séduit pas encore et la sagesse antique se sent surpassée.

D'un continent à l'autre, à travers l'immensité des mers, quelque chose l'annonce aux peuples courbés sous l'oppression. Un frémissement les parcourt et à mesure que le livre de l'égalité suprême leur est révélé, ils relèvent le front et un mot inconnu, drapeau de l'avenir, met dans leur cœur

l'instinct de leur dignité future.

Ce mot est Liberté.

» 11 est certain que je ne pense pas à ma mort gaîment, mais une espérance supérieure me soutient.

Il est toujours triste de songer à sa destruction, surtout pour les femmes qui se sont aimées avec idolâtrie et qui ont aîtaclié une grande importance à leur forme terrestre; mais je serais tout à fait désespérée si je prévoyais que dans cette transformation je perdrais jusqu'à la conscience de ma réalité actuelle. Je ne sais pas si j'ai eu une existence antérieure (peut-

être y a-t-il de la mémoire dans ce que nous croyons deviner?) mais ne pas plus, me souvenir après cette vie que je ne me souviens d'avant, je répudie ce néant qui annule et notre responsabilité et l'action définitive de Dieu. N'avoir que la fatigue de vivre sans solution finale pour l'être que je sens en moi, c'est une succession de rallonges qui manque d'unité. La religion qui a le secret de l'homme intérieur proclame un dogme plus consolant, celui de la résurrection de la chair. Il ressoude les amours interrompues par la mort en nous

laissant l'espoir de nous reconnaître.

» Quoi! Dieu m'aurait donné, aux différents âges de ma vie, tous ces êtres à aimer qui forment la famille, il aurait mis en mon cœur l'aspiration éternelle de ces amours et la mort les briserait à tout jamais ! Et mon âme, haletante d'aimer, parcourrait les zones de l'immensité et ne trouverait que le désert et l'inconnu aux sources de la vie sans fin. Non, non; c'est impossible. Dieu ne peut, à ce point, s'être joué de sa créature. C'est l'homme et la vie qui la rendent

inconstante ; mais celui qui i'a faite pour l'immortalité a dû traverser son âme d'un jet de feu qui ne s'éteint jamais. Ce jet c'est l'amour, qui, commencé ici-bas, entrevu plutôt que senti, se complète et s'achève dans son sein. Je n'ai pas, pour cela, la curiosité de la mort; j'en ai l'horreur. L'Église catholique l'appelle un châtiment et cette expression affirme à elle seule le crime d'origine, car le seul fait d'avoir vécu ne justifie pas la nécessité de mourir. Nul n'a demandé à naître. Quelque brillante qu'ait été la vie, elle ne

paie pas la rançon de la mort.

L'homme est lésé. Il subit une loi terrible qu'il n'a pas eu à accepter à l'heure même où son maître la lui impose et dans la forme qui lui convient. Terrassé tout d'un coup ou détruit peu à peu ! L'ennemi est en lui-même, il lui donne une hospitalité forcée et contre lui il ne peut rien. Son esprit qui a tout embrassé peut être tout à coup voilé d'ombre ; la paralysie comme une coupole d'airain comprimer sa boîte cérébrale. Que se passe-t-il dans cette nuit? Ou bien cet esprit reste lucide et comme un fanal

qui éclaire un donjou en ruines il suit la marche ténébreuse de l'homicide. Il rumine la mort; révolté d'abord, dans la première violence de la douleur, quand la vie frémit encore dans son sein et circule dans ses membres, puis soumis, vaincu par le dégoût, l'horreur, l'impuissance, ce qu'on appelle résigné, farouche au fond; à la fois Géant et Pygmée abandonné à la colère de Dieu et le sachant !

» Quel orgueil peut rester debout et quelle philosophie peut suffire?

Folie donc de toucher h la foi de

ces pelits qui ont peur, de ces femmes qui furent belles, de tout ce troupeau de condamnés. JXous ne demandons rien à la terre qui fuit. Laissez-nous notre simple croix de bois. Élevez-la haut pour que nos yeux qui se voilent la voient la dernière, puisqu'elle a nom l'espérance et qu'alors que tout disparaît, elle seule promet quelque chose. »

Alexandre D u .m a s .

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