‹ Pensées de la solitudeChapitre 2 sur 3 · PENSEES · texte numérisé non relu

PENSEES

PHILOSOPHIQUES ET HnMORISTIQUES

C'est dans l'isolement que se forment les grands caractères. Mêlé aux autres, l'homme se disperse. Il discute ses idées et elles s'affaiblissent; sa volonté fléchit. Toute résolution énergique veut être couvée en silence et sans confident, et c'est peut-être depuis que les hommes vivent par groupes, que les individua-

lités s'effacent, que l'initiative disparaît, qu'il n'y a pour ainsi dire qu'un type et qu'on cherche en vain d'où viendra l'agent providentiel qu'on attend.

Les jeunes gens d'aujourd'hui ont escamoté la jeunesse. Sans avoir aimé, ils sont guéris de l'amour; sceptiques sans s'être exposés à être dupes; instruits de ce qui s'apprend, ignorants de ce qui se devine; gourmés dans un orgueil pédagogique, sans la grâce qui vient de la générosité. Les deux livres de la science humaine et éternelle sont pour eux lettre close : la femme et Dieul

Quand on se promène seul dans la s« campagne en se laissant aller à l'harmonie des choses, c'est presque une sensation douloureuse que de rencontrer quelqu'un qui vous oblige à un échange banal de mois. On ne se ressaisit plus : la détente est complète. Le silence qui repose et enveloppe semble lourd, on ne peut plus s'oublier dans sa pensée et l'âme qui était la condactrice du corps est refoulée dans les abîmes.

La nature agit sur le moral du v^ paysan par ce qui frappe les sens : l'air

salubre, la générosité du sol, l'espace bienfaisant ; mais il n'en a pas autrement la conscience. Elle ne le fait pas penser, elle ne l'élève pas derrière ce vaste horizon que ses regards mesurent sans en être éblouis; il ne sent pas Dieu.

Pourtant il n'y a pas d'athée aux champs. Le paysan reconnaît qu'il est dans la dépendance de Dieu au point de vue du temps, pour ses récoltes ; mais que le soleil se lève ou se couche dans sa magnificence, cela ne lui arrachera jamais un acte d'adoration. Homme de la terre, il semble rivé à ce sol qu'il fouille avec rapacité et rien en lui ne dépasse ce niveau bas. L'activité matérielle a raison de son imagi- ' nation, ses affections sont tranquilles à

l'égal de ses habitudes ; un seul sentiment peut le surexciter jusqu'à la violence et même jusqu'au crime :

l'intérêt.

La suprême beauté est une intuition ; v,^^ elle contient tout, même la vérité abstraite. Quand elle nous apparaît, que ce soit dans un être ou dans une idée, nous ressentons une commotion secrète et il se dégage comme une lumière qui révèle le sens caché dans cette puissance, la première du monde. La langue vulgaire ne l'exprime pas. Une larme, un tressaillement et la communion s'établit, entre l'auteur du chef-

d'œuvre et la créature subjuguée et ravie qui l'a compris.

La France est divisée en tant de partis que le patriotisme en est atteint. Il a des noms propres. Peut-être faut-il l'éloignement et la comparaison pour apprécier à sa juste valeur ce cher pays. Quand on a vécu loin de lui, même dans le bonheur, on sait combien il le complète. L odeur particulière qu'on y respire évoque mille impressions attendrissantes. Le ciel aux tons adoucis est comme l'image de cette harmonie des contours, qui se fondent en teintes indécises. La langue sonore et caressante semble faite pour l'autorité et la

ET HUMOHISTIQUES -lU

tendresse. La race, moins correcte de lignes qu'en d'autres contrées, séduit, par un charme inexplicable où l'esprit et la bonté se mêlent à la franchise et à la gaieté. A cette heure où le mouvement des idées naturelles ou importées choque tant d'intelligences, blesse tant de traditions, on y sent un tel fonds d'insouciance, une générosité si prompte au retour, que même contre les sectaires la haine a de la peine à s'éveiller. C'est là du reste notre don suprême. Nous ne savons pas haïr. Notre violence n'a pas de lendemain et nous faisons plus de frais pour ramener un adversaire que pour conserver un ami. En tout, la conquête est une condition de notre nature et

quand le fer nous a meurtris, notre pensée reste pour soumettre le monde. On la retrouve partout, sous les formes les plus diverses. Toutes les civilisations en gardent l'empreinte. Elle est le dernier terme des peuples arrivés et le bégaiement de ceux qui naissent à la lumière. Ici par nos missionnaires et là par nos n^ écrivains, pionniers de l'idée, nous dé-

'' V > , frichons et nous ensemençons, et si lo

.| sol matériel nous échappe, nous exer-

■*"*■ ^'* çons nos reprises sur les esprits et les

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