‹ Pensées de la solitudeChapitre 3 sur 3 · IL · texte numérisé non relu

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l.à où les individualités sont sympathiques à notre race, il ne s'établira jamais de haine nationale. Nous avons

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haï l'Anglais qui était absolument différent de nous. Nous ne pourrions haïr les Russes, moins à cause des qualités qu'ils peuvent avoir que pour certains penchants semblables aux nôtres : le goût de l'élégance, l'amour du plaisir, l'adoration de la femme, qui n'est plus guère chez nous qu'à l'état de tradition, un brin de vanité naïve, le courage gai et la générosité brillante. Là s'arrête l'identité. Plus nouveau que nous en civilisation, le Russe a, dans son sang et dans ses lois, un reste de cruauté qui rappelle l'état sauvage et dans l'esprit cette finesse un peu cauteleuse, fille du Bas-Empire et héritière du Phanar, qui déroutera toujours notre vieille franchise gauloise.

Tant que la vie offre de l'intérêt on regarde en avant, où est l'espérance; quand elle ne peut plus rien promettre on se retourne vers le passé. Alors on voit les autres comme ils étaient, et soi comme on aurait voulu être.

Quand on s'est habitué aux émotions violentes des passions, on ne peut plus vivre de la vie ordinaire. Un immense ennui s'empare de l'âme et le dégoût de tout ce qui n'est pas sensations peut conduire au suicide. Dans cet état morbide, pour ainsi dire, tout s'altère. Le cœur

plongé dans un égoïsme féroce ne j s'attendrit plus sur autrui; son intense | vitalité est toute personnelle et pour | être agité de nouveau il courrait tous { les risques. Le sens moral s'affaiblit. La j conscience devient complaisante et si [ on n'en arrive pas à perdre l'estime des autres, on risque fort de descendre beaucoup dans la sienne.

Le cœur se souvient surtout de ce qui n'a été qu'ébauché ; l'esprit de ce qui a été entrevu. Ainsi de l'être qu'on aurait pu aimer, du paysage laissé en courant derrière soi. C'est que ce qui ne finit pas est en harmonie avec nous-mêmes,

étant inachevés dans le temps et incertains de notre destinée.

La chasteté imposée au prêtre catholique est ce qui révolte le plus les incroyants. Elle dénote la profonde sagesse de l'Églige. On ne peut demander des sacrifices surhumains qu'à ceux qui ont commencé par l'immolation en euxmêmes. Plus que nous, le prêtre traverse la terre en voyageur, les yeux levés vers la patrie qui l'attend. Rien ne doit embarrasser sa marche, pas plus les ronces que les fleurs. Homme de dégagement, il est à tous parce qu'il n'est pas à lui-même. La vie ne se juge pas du même point de vue, soit qu'on re-

garde des hauteurs du Sinaï ou des basfonds de Capoue. Si l'on arrive à avoir de l'une le dernier mot, de l'autre tout est mystère parce que la conclusion est ailleurs, dans la rémunération promise à qui s'est élevé si haut dans le dévouement et la vertu qu'il n'y a presque .plus d'échelons qui séparent du Ciel.

Ici-bas l'amour seul mérite le nom de bonheur, et nous sommes si peu faits pour le ressentir que ce n'est que de la douleur que nous y trouvons.

C'est une erreur de croire que les

poètes sentent ce qu'ils expriment. Si l'idée faisait vibrer à ce point leur sensibilité, leur vie en serait abrégée. Le cerveau a des passions qui lui sont propres, laissant le cœur parfaitement tranquille, et, au paroxysme de l'exaltation, quelques lignes jetées sur le papier suffisent à rendre le repos.

Le génie n'apprend rien et devine tout. L'être capable de créer est rebelle à saisir ce qui s'acquiert ; mais il a la clef de l'âme. Il se met en face d'une situation et par un prodige inexplicable il peint tout ce qu'elle peut produire. On croit volontiers que c'est un ressouvenir et on en fait honneur à son expé-

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rience. C'est un mirage de rimagination, une envolée dans l'idéal, qui étonns souvent celui qui en est l'auteur, quand il est revenu à son état normal.

Tant qu'on aime, le monde n'existe pas, on le traverse sans le voir. L'amour est un solitaire. Ceux qui s'aiment se suffisent, et la raison pour laquelle ils excitent tant de colères envieuses, c'est que si leur nombre se multipliait, il faudrait fermer les salons.

Ceux qui vivent surtout par l'esprit ont une certaine indulgence pour les

défaillances de leurs sens qui vient du dédain qu'ils en ont. Leur amour est une concession, où se cache un outrage.

La pudeur n'est pas instinctive chez la femme, c'est une vertu acquise dont elle ferait bon marché, si la religion ne venait en rehausser la valeur. Il ne faut rien moins que l'idée d'un devoir surnaturel pour qu'elle se soumette à la sévérité des mœurs, et exalte jusqu'au sacrifice l'oubli d'elle-même.

S'il existe quelque part une femme demeurée vertueuse sans religion, sa vertu aura quelque chose d'aigre qui

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sentira le regret, ou de hautain qui révélera l'orgueil. Seule la chrétienne restera humble dans l'accomplissement du devoir et Jésus-Christ n'eût-il établi que cette vertu : l'humilité, que sa divinité éclaterait avec la magnificence du soleil levant; car elle est opposée à la nature, et, avant sa venue, la terre en a ignoré même le nom.

Ce qu'il y a de plus difficile à accepter, quoique la vérité s'impose chaque jour par l'exemple, c'est la mort pour son propre compte.

Il faut qu'un homme d'esprit ait beaucoup de cœur, ce qui n'arrive pas

toujours, pour aimer une femme à peu près son égale en intelligence. En général on s'en méfie; c'est presque un rival; c'est en tout cas une personnalité gênante qui oblige à s'observer. Elle ne peut plus tirer avantage des privilèges de son sexe ; sa nature morale lui constitue une force qui dispense de générosité, et bien des choses qui répugneraient à l'égard des faibles paraissent, envers elle, de légitime défense.

Les femmes commencent à avoir des amies quand elles ne peuvent plus I être aimées. Avant, elles n'ont que des / \^ rivales.

Entre toutes les femmes, c est la religieuse qui a de l'amour la notion la plus parfaite. Elle poursuit la beauté suprême qu'elle ne saurait atteindre, ce qui laisse à son adoration toute sa flamme, sans les défaillances que le temps apporte. Au contraire, à mesure qu'elle avance dans les années, elle se rapproche de son espérance. La caducité est pour son cœur la jeunesse et la mort une aurore.

A travers l'histoire il y a des héros que l'on admire; mais pour qu'on les

aime, il faut qu'ils aient quelque chose d'humain qui les fasse descendre au niveau de tous. Le cœur ne dépasse pas une certaine moyenne au delà de laquelle on l'étonné sans le conquérir.

/ Dans la France aristocratique la cor- V ruption révélait desformes élégantes qui "l en dissimulaient la laideur. Le monde où elle s'étalait ne redoutait aucun empiétement, ne se mêlait point aux autres, ce qui empêchait la contagion.

Avec nos mœurs démocratiques c'est tout autrement, et on a le spectacle nouveau d'une corruption sans aucun déguisement, sans aucune manière, inlestant rapidement les basses classes. ^

Le peuple qui répudie Dieu est bien près de chasser tout le reste, demain la famille et après-demain la propriété. La loi civile ne suffît pas contre les convoitises déchaînées.

La bonté est ce qui coûte le plus cher et ce qui rapporte le moins.

Dans noire Midi le paysan est le plus heureux parmi les prolétaires. Son travail est rude mais varié. Il est libre dans l'air salubre. Sa nourriture est saine,

il consomme ce qu'il récolte. D'an caractère gai et ouvert, avec un penchant à la moquerie, il se laisse rarement éblouir sans un peu de critique. D'une vanité en relief il est aisé de le flatter et diftîcile de le conquérir. Encore rivé aux anciens respects, les idées de Pari> ont peu d'empire sur lui. Se méfiant de l'homme des villes, il laisse dire et conclut par son silence. L'activité de son corps use son esprit qui ne s'égare pas en chimères, et, ainsi, il échappe à nos plus intimes douleurs et à une partie de nos maladies

On peut encore croire à ses semblables et pourtant aimer à s'en éloigner.

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C'est une sorte de misanthropie où il entre beaucoup de tolérance, même de la générosité, mais que le silence repose, que la solitude éclaire, qui, ne demandant rien aux autres, se dégage de toute réciprocité; un recueillement qui sied au soir de la vie, alors que la pensée cherche à soulever les voiles de l'avenir, un lent détachement de ce qu'il faudra quitter, une sorte de stage de la mort.

Si le nouveau programme d'éducation fait de nos femmes des pédantes, la France perdra sa plus grande influence, car le charme de la femme française a autant contribué à notre gloire

que nos lettres et nos armes. Il peut y avoir des femmes plus correctes, il n'y en a pas de plus femme, d'où sa supériorité.

Les timides ont l'imagination hardie.

L'amour ne naît que de la beauté.

Sans elle on peut plaire par les qualités morales; c'est de l'amitié. On peut toucher par la souflVance; c'est de la pitié. L'amour ne se donne pas de raisons; il est. Quand il commence à savoir pourquoi, il est bien près de finir.

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La femme qui aime son mari d'amour a en elle le sentiment d'une sécurité qui la garantit, du moins elle le croit, contre tous les maux de la vie. Elle se sent protégée, elle s'abandonne. Elle ne retient rien de sa personnalité, elle la fond en une autre. Il lui plaît de penser qu'elle est la propriété de cet autre, et, loin de se sentir abaissée par cette abdication, elle en tire orgueil. Je ne m'appartiens pas est une exclamation de triomphe. Au lieu que celle qui décide d'elle-même prépare l'abandon où on la laisse.

Dans le grand monde il y a moins de mariages heureux que dans la bourgeoisie. Cela tient à des causes étrangères aux sentiments. Les habitudes séparent. Dans l'intérieur, à cause du personnel nombreux^ on est tenu à une constante dignité d'attitude; l'imprévu est à peu près impossible. Puis les obligations du monde où chacun se dépense de son côté, où par la coquetterie et la vanité, l'amour s'émiette s'il ne s'altère pas tout à fait. Avec une fortune considérable, la communauté des intérêts, qui est un lien si puissant, ne s'établit pas. L'existence est réglée, cela va tout seul. On n'a pas à calculer, à discuter

ensemble un projet, à marchander un désir et parfois à se le sacrifier. On a ce qu'on veut et on en arrive à ne plus rien vouloir. Habitué à un cadre fastueux, on n'y fait nulle attention et ce qui excite l'envie des autres devient indifférent. L'oisiveté d'une part et la satiété de l'autre engendrent une lassitude qui conduit au dégoût. L'imagination toujours dédaigneuse de ce qu'elle possède crée des fantômes que l'occasion peut rendre dangereux; si même elle ne s'égare pas, elle se détourne de ce qui est et il arrive qu'au sein de l'opulence on rêve un bonheur moins bruyant et réduit à l'espace que peuvent combler deux cœurs indissolublement unis.

Pour différentes causes, les unes politiques, les autres d'économie, ou parce qu'il lui manque un centre, l'aristocratie de nom s'est retirée dans ses terres, refaisant, socialement parlant, une sorte de féodalité. Il est possible que notre histoire eût été autre sans cette abdication de la noblesse qui date de 1830. En s'isolant de ses contemporains dans une fidélité respectable mais improductive, elle s'est annihilée. Gardienne des traditions, par quelques concessions de forme elle aurait pu servir de digue. La France est un vieux peuple sur lequel se greffe une race

nouvelle. Tout s'y transforme, les idées, le caractère, la langue, le type physique lui-même. Seule, la noblesse pouvait rattacher le passé au présent. Elle ne l'a pas tenté, elle a semblé désespérer de son pays qui ne l'a retrouvée debout qu'à l'heure de ses désastres, car il faut lui rendre cette justice, que si elle est inhabile à vivre, elle sait bien mourir.

Il y a des hommes qui, de leur vivant, sont comme entrés dans la postérité.

Notre siècle a eu deux de ces grandes figures aux deux pôles de l'idée. Pie IX et Henri V, l'un et l'autre trop parfaits pour avoir, en ce monde, tous leurs

moyens d'action. Il faut qu'il entre autant de petitesse que de grandeur dans ceux qui gouvernent les hommes parce que l'humanité est composée de cet alliage. Faits pour les temps calmes et les sociétés assises, ces deux hommes ont été des anachronismes dans notre époque de contradictions. Ils regardaient trop au-dessus des agitations stériles dans la vérité invariable. L'un près du sanctuaire éternel a été appelé saint par ceux mêmes qui ne croyaient plus; l'autre sacré roi par ceux mêmes qui ne voulaient plus de roi. Celui-ci nimbe, l'autre médaille auguste qu'il semble qu'on eût profanée en la déplaçant et qui n'eût pas trouvé dans la nation la masse de respect suffisante à un tel

avènement. Mieux vaut une tombe faisant saillie dans 1 histoire.

L'enfant est destructeur et parait cruel parce qu'il ignore la valeur de la vie. Quand on se rend compte de sa fragilité on la respecte dans tout, dans l'animal et dans la plante et ou rend hommage à la puissance du Créateur en se détournant de sa route pour ne pas écraser un insecte.

Dans les fautes de l'amour, le remords n'est souvent que le regret du bonheur perdu, et pourtant, s'il était possible de

soumettre à l'alambic les éléments dont se compose l'amour coupable, on verrait que la dose de bonheur est si minime qu'il porte en lui son expiation. D'ailleurs le complice se fait, tôt ou tard, volontiers le vengeur de l'ofTensé.

Louer quelqu'un eu public c'est presque toujours blesser un de ceux qui écoutent.

En jugeant les hommes au point de vue de leur intérêt, on arriverait peutêtre à les connaître, mais la découverte serait si affligeante qu'il vaut encore

mieux courir le risque d'être leur dupe.

Les Français ont la modestie des qualités qu'ils ont et la fatuité des vices qu'ils n'ont pas.

Le penseur se résigne à la mort, le chrétien l'accepte, le saint l'aime.

L'extrême joie s'exprime par les mêmes signes que la douleur : les larmes. Tant l'amertume est le fond de la vie.

Il faut avoir lonjours été supérieur à sa fortune pour rester le même quand on l'a perdue.

Une femme n'admire chez une autre que le genre de beauté qu'elle possède, ou qu'elle a la prétention d'avoir.

Il y a une très grande différence entre les parvenus et les arrivés.

L'automne n'est pour l'âge mûr une

saison si touchante que par le retour qu'on fait sur soi-même. La jeunesse n'en est pas saisie. Mais, vers le soir, avec cette pensée de la fin qui se mêle à tout, on s'assimile à cet anéantissement progressif. Seulement il y a de la grâce dans celte destruction qui recèle la certitude d'un prochain réveil, au lieu que, pour nous, la cruauté de la décrépitude trahit l'ouvrier du néant.

Rien de si humiliant que d'avoir fait au nom de l'amour des folies qu'on regrette et d'être obligé de reconnaître que le cœur y a eu peu de participation ou qu'il a été dupe.

L'homme voit les choses extérieures à travers lui-même. S'il est heureux dans les temps les plus sombres tout s'éclaire. Si la douleur l'accable, le plus ravissant paysage lui semble terne et le soleil l'offusque comme une dérision et une injure.

Il y a des cas où l'hypocrisie est un témoignage de respect social.

Quand on croit que le monde est gouverné par le hasard, on est surpris

par les événements; mais si on y reconnaît l'action de la Providence, ils n'étonnent plus. Jamais cette Providence n'a opéré d'une façon aussi visible qu'aujourd'hui et sur les sommets, pour que tous les regards en soient frappés. Elle fait saillir, en témoignage de sa volonté, certains faits de ce siècle. Pour ne citer que deux exemples, Sainte-Hélène et San Remo sont les w'«* ^ '^*^ '^^^■^ •'*'

lendemains des ambitions démesurées, hw^' » «"W i^tw^ i des conquêtes iniques, l'expiation de ^'!ji^, ?M i-*\j»« ^'-^^ l'hécatombe des peuples.

X Paris, on a des adversaires plutôt que des ennemis. En province, les divisions politiques engendrent des inimitiés

féroces. Tout s'y mêle, la jalousie des positions, la rivalité des fortunes, l'orgueil et l'ambition du rang et jusqu'au souvenir de vieilles querelles ensevelies dans le passé. Tout est prétexte à ce ferment de discorde qui fait bouillonner un sang sans emploi de passion. Aussi la société est-elle réduite à rien, ou du moins divisée en espèces de clans qui nous isolent les uns des autres. Les premières victimes de cet état de choses ce sont les femmes, qui, en fait d'opinions, ont surtout des sentiments.

Quand elles descendent dans l'arène, c'est qu'il s'est commis dans la vie publique quelque iniquité qui les a blessées dans leur instinct de justice, et alors elles peuvent servir de conscience aux

hommes. Mais, en dehors de cela, elles s'abstiennent. Elles savent que leur action est dans le sein de la famille et leur rayonnement dans le monde, et si l'une est aigrie et l'autre fermé pour une cause où elles ne sont pas, elles souffrent de traverser un temps, où dans le pays le plus aimable du monde, la vie est devenue triste.

Quand on dit dans le Credo « qui a créé le ciel et la terre », on a l'impression de l'immense. Dieu apparaît vivant et solitaire dans les mondes déserts et par sa féconde volonté les animant et les peuplant. Il y a là une minute étonnée de solennel silence, puis la vie éclate et du

parfum de la fleur au chant de l'oiseau, tout monte en action de grâces vers lui. Quant à l'homme, l'amour s'éveille dans son cœur.

Les gens âgés ont besoin d'être utiles aux autres par quelque côté, car la prolongation de l'existence au delà des limites ordinaires choque certains esprits comme un privilège constituant un vol, au détriment du plus grand nombre. La bonté compense cette injustice apparente.

La vie à la campagne guérit de bien

des puérilités, du dégoût de certains

animaux dont on ignorait l'utilité, delà crainte enfantine inspirée par d'autres.

Elle réduit à leur juste valeur des besoins de fantaisie qui semblaient indispensables. Elle nous met plus en contact avec nos inférieurs et développe une sorte d'affectuosité même pour nos animaux domestiques. On s'aperçoit que tout ce qui respire veut être aimé, qu'aucun atome d'amour ne se perd et que dans l'ordre le plus infime, tout être que l'on aime rend à sa manière l'affection qu'il reçoit.

Heureusement que chez nous les savants tiennent à paraître aimables dans le monde, ce qui les empêche d'être tout

à fait incompréhensibles. Il est vrai qu'ils se rattrapent dans leurs écrits.

L'exposé de leurs diverses philosophies appartient au genre le plus nuageux.

Obscurité dans les idées et dans les mots qui les expriment. Les grands penseurs du XVII" siècle avaient toujours une langue limpide, la clarté était la note dominante de leur génie et un de leurs triomphes était de pouvoir être compris par une intelligence même peu cultivée.

Pour le plus grand nombre, l'égalité consiste à faire descendre ceux qui sont en haut pour se mettre à leur place et c'est une chose étrange de voir une forme de- gouvernement fondée sur une

formule qui implique ce qui pourrait être le plus parfait dans les sociétés humaines, avoir pour assises souterraines ce qu'il y a de plus bas dans l'âme : l'envie !

Les natures élevées sont modestes dans le succès et fières dans l'adversité. Les autres ont la fortune insolente et le malheur humble.

Ils sont bien heureux ou bien forts, bien aveugles surtout, ceux qui peuvent se passer de Dieu. Il y a des moments où on a la peur de la vie, où dans l'iso-

lement de tous les liens brises par la mort, dans le vide que font les ans, on ne sait à quoi se retenir. L'univers est comme un désert que peuplent des tombeaux. Il semble qu'on serait mieux de l'autre côté ; on entrevoit le désespoir, on frôle le suicide. Alors, si des lèvres jaillit ce cri retenu de l'enfance: Notre Père qui êtes aux cieux, tout s'apaise. L'espérance descend. On cesse d'être seul, on s'abandonne à Celui qui veille et, famille dissoute, amis disparus, se retrouvent dans la Paternité éternelle.

Dans un cercle de femmes, si on parle d'une absente, on lui concède volontiers toutes les qualités morales et même de

l'esprit. Mais qu une naïve vante sa beauté ! Un silence général s'établit puis viennent les mais... Et ils sont si nombreux que c'est une véritable curée. De cette femme charmante il ne reste rien.

Excepté pour les artistes, la beauté est affaire de convention. Pour les gens du monde, elle varie selon les zones.

Bien des réputations parisiennes étonnent en province. C'est que le point de vue n'est pas le môme. Les civilisations extrêmes raffinent les sentiments, y ajoutent des nuances et donnent naissance ù des besoins d'imagination. Au contraire, la nature est absolue. Bien des choses en apparence superflues

achèvent une Parisienne. D'abord l'élégance; auteur de la mode, elle doit en être la vivante personnification. Le soin minutieux d'elle-même, la démarche, cette aisance d'allures qui fait que sur ce terrain volcanique, elle a l'air d'être toujours chez elle; sinon de l'esprit, au moins ce parlage qui grâce à une prompte facilité d'assimilation déguise le peu de solidité du fond. La jeunesse n'est pas indispensable, on s'en passe même généralement, si bien qu'en inventant la femme de trente ans, Balzac a été aussi prophète que créateur. Eh bien! cette femme qui doit autant au talent de sa couturière et de son coiffeur qu'à elle-même, fait le désespoir et reste le modèle de toutes les femmes de

l'Europe. A Pétersbourg où la femme a une beauté sculpturale qui la signe reine, on la copie. La Viennoise, d'un charme si personnel, raffole d'être appelée la Parisienne de l'Allemagne. La Roumaine, avec la flamme de ses grands yeux et l'ardeur d'une race jaune, est fière d'être celle qui en approche le plus. Du fond du harem, dans sa somnolente beauté, l'orientale rêve de ce phénix.

Son mari qui revient d'ambassade jette à travers le Bosphore des regards qui vont loin. Elle interroge ses compagnes songeuses et ensemble elles s'étonnent qu'une seule femme puisse combler le cœur qu'elles ne peuvent à plusieurs remplir. C'est que cette femme a un grand don. Elle sait se varier. D'une

nature pîutût froide, avec une imagination capricieuse, sa beauté faite de grâce et de physionomie se prête à l'expression des sentiments les plus divers. Elle parait promettre plus que les autres ne peuvent donner et elle fait pressentir qu'avec elle la constance aura l'attrait de l'infidélité. Maîtresse d'elle-même, habituée à plaire, elle reçoit les hommages comme un tribut qui lui est dû.

Si elle est émue, elle est seule à le savoir. Rien ne la livre et pourtant elle est faible et vulnérable par un côté : la vanité !

Là où la vie est morne, le malheur

d'autrui commence par être une distraction. La pitié ne s'éveille qu'après.

Le flot moderne monte tellement, qu'on a la nostalgie du passé. Mais il n'y a que des débris. On regarde alors bien en arrière ce qui est le plus ancien et en face de ce qui n'a pas changé, on se sent contemporain de l'Eglise. La vue embrasse ce long espace parcouru des catacombes aux glorieuses cathédrales, dans la paix que Jésus-Christ lui a laissée, malgré les persécutions de toutes sortes, sanglantes ou hérétiques. Immobile au sein des violences, recueillie dans la turbulence des guerres,

penchée sur les parchemins et sauvant les lettres quand on ne songeait qu'à détruire, allant aux puissants et opposant à leur oppression la borne auguste du divin Crucifié que l'injustice ne saurait franchir, venant aux petits la main et le cœur ouverts, fondant la charité, d'une floraison si magniQque, rachetant le peuple de l'esclavage, arrachant la femme au plus honteux de tous et les relevant, l'un par la dignité de chrétien, l'autre par la pudeur, immobile dans le temps où tout s'agite et passe comme une tourmente avec ses deux armes éternelles la Croix et l'Évangile ; et, aujourd'hui comme hier, comme toujours, discutée, opprimée, écoutée, respectée, adorée.

Il faut supposer aux hommes les vertus qu'on désire qu'ils aient. Si on leur montre qu'on les méprise on achève de les corrompre.

Il est plus aisé de pardonner qu'il n'est facile d'oublier.

Le cœur devine ce que l'esprit seul aurait de la peine à concevoir.

Dans nos malheurs, la mort exceptée qui est un cas providentiel, si nous remontons à l'origine, presque toujours nous trouvons une faute.

Quand on a entrevu le rang suprême, même par le petit bout de la lorgnette, on ne s'explique guère que des princes indépendants, qui peuvent jouir des honneurs sans en avoir les charges, courent après le triste plaisir de régner sur les Bulgares.

Certaines humilités suintent l'orgueil.

On comprend , sans l'excuser, que l'homme d'État qui est entouré de flatteurs, qui voit tant de convoitises étayées de moyens bas, en arrive, par dégoût de l'humanité, à ce mépris delà vie qui jette un peuple dans les aventures où sombrent tant d'existences.

On pardonne rarement aux autres le mal qu'on leur a fait.

Il n'y a ni lois ni mœurs qui retien-

nent l'essor des passions do la femme.

La religion seule est une digue. D'abord ce qui est fait par l'homme, la femme est portée à le discuter. Elle n'a pas à son égard le sentiment du respect. Elle l'a vu trop faible; elle sait trop sa puissance sur lui. Il n'y a que la crainte mystérieuse de ce qui la dopasse et qu'à peine elle comprend, qui puisse lutter contre la violence de ses penchants et les vaincre.

Un bienfait qu'on ne peut continuer crée un ennemi.

On reconnaît, entre autres choses,

une femme honnête à ceci : Elle ne croit pas à la chute des autres.

Tant qu'on est utile ou agréable à un égoïste, on peut être aimé de lui ; on devient alors une partie inhérente de cet égoïsme, et à travers celui qu'il croit aimer, c'est encore lui qu'il aime.

Devant un enfant qui souffre^ toute femme se sent mère.

Si on a le bonheur d'avoir la foi on ne subit pas la mort comme l'esclave

obligé de se soumettre, on la devance par racceptalion de l'amour. On a hâte de voir Dieu, de se fondre dans son essence, de le remercier des biens de cette vie d'un jour à laquelle sa munificence ajoute l'éternité,

Donner est un plaisir si doux, que si encore on récollait de la reconnaissance cela mériterait le nom de bonheur parfait. Mais il n'y a pas de bonheur parfait. L'ingratitude est uh contrepoids.

La femme ne subit sans discussion q uc la domination d'un seul homme, du

prêtre parce qu'elle sent qu'il échappe à son action, parce qu'il commande au nom d'un pouvoir qui n'est pas le sien, sans aucun bénéfice qui lui soit propre, et qu'il lui donne la sensation, pour elle la plus rare et dont elle est le plus avide, celle d'être gouvernée.

Il y a des personnes dont le cœur est parfait et le caractère si difficile, qu'on ne peut ni les louer ni les blâmer complètement.

L'éloquence recèle un danger. Elle peut entraîner à des mouvements que

la réflexion réprouve ; aussi ne faut-il pas trop compter sur les opinions de l'enthousiasme.

Certaines femmes n'aiment leur enfant que petit, pour les soins matériels qu'il réclame. Elles ont l'instinct de la maternité, elles n'en ont pas la foi. La vraie maternité est surtout morale. Elle suit l'enfant à travers les âges, elle n'abdique jamais. Elle est la compagne de toute une vie.

Les grandes passions éclosent dans le Nord. Il y faut un travail de concentra-

tion, une réserve d'expansion, que la nature, en dehors des Méridionaux, ne comporte pas. Ce qui se répand s'évapore.

Le moyen de n'avoir de mépris pour aucune condition sociale, c'est de se dire qu'on aurait pu naître dans la plus basse.

Un homme d'une grande intelligence sans cœur est un être redoutable dont il faut se garer. Conduit par son orgueil sans contrepoids, il ose tout. Dans la vie publique c'est un fléau et dans la

famille un tyran. Il peut aller très loin dans le mal et faire des ruines, mais il est impuissant à édifier quoi que ce soit, parce qu'il lui manque ce qui agit sur les hommes, la sensibilité.

Quand on fait l'éloge d'une de nos qualités reconnues on nous touche moins que si l'on flatte une de nos prétentions.

La bonté est supérieure à l'esprit en ce sens, que, sans lui, elle devine bien des choses qu'il ne saurait comprendre sans elle.

Il faut à l'amour les grâces de la jeunesse, sa foi en un long avenir, cette insouciance qui jette à l'aventure une vie dont elle ignore le prix. Les passions tardives ont je ne sais quoi d'humilié, de honteux qui avoisine la dépravation.

L'homme dont la jeunesse a été par trop orageuse a beau avoir épousé une jeune fille pure, il reste un mari défiant. Si, dans l'expression de ses sentiments, sa femme a des élans ou des mots qui lui rappellent les souvenirs de sa mau-

lOi PENSÉES PHILOSOPHIQUES

vaise vie, aussitôt le soupçon se dresse, précurseur du mépris. Il entrevoit des abîmes et il enveloppe toutes les femmes, môme la sienne, dans la corruption de quelques-unes.

C'est la punition de ceux qui ont abusé d'eux et des autres, de ne plus croire à la vertu.

Qui n'a pas de vanité est exposé à froisser celle des autres.

Cette sensibilité prompte de la vieillesse qui jaillit en larmes ne vient-

elle pas d'un retour personnel sur soimême? N'est-ce pas sur soi que l'on pleure à cette heure mélancolique du soir où la vie apparaît dénuée d'espérance !

Il y a une jalousie qui est un hommage, une qui est une injure, selon qu'elle redoute ou qu'elle accuse.

C'est une grande chance de succès en France que d'être étranger. L'indulgence que l'on a à l'égard de l'étranger tient peut-être à un sentiment secret de supériorité, qui s'efface bientôt devant

l'attrait si puissant du nouveau. On commence par une imitation assez, servile de ce qui surprend et amuse et on finit par en accepter la domination absolue. Au lieu qu'entre Français la valeur individuelle se discute avec acharnement.

Il faut être au moins mort et coulé en bronze, ou taillé en marbre pour n'être plus disséqué par les contemporains. Jamais Bonaparte n'aurait régné sur la France s'il avait été strictement Français. Mais Italien d'origine et Corse de naissance ! Il y avait là une saveur exotique qui plaisait à l'imagination, cl c'est surtout par les côtés étrangers

de son génie qu'il avait fasciné la nation. La dissimulation dans la conception, la pompe théâtrale dans le succès, l'éloquence brève, prélude de l'action rapide ; cette brusquerie hautaine qui déguisait à peine le mépris pour les hommes, cette finesse habile qui est comme la sève du sang italien, qu'on retrouve à travers l'histoire, des Médicis à Mazarin, unie à la fougue purement française, faisaient à peu près complète cette grande figure marmoréenne posée au commencement d'un siècle d'agitation et de troubles comme un défi à toute ambition qui n'aurait que l'audace, sans avoir le génie.

Le plus défiant croit à la pitié de ses semblables quand il est malheureux.

En vieillissant, l'homme regrette, la femme se regrette.

La popularité est surtout l'hommage de la populace.

Le degré de liberté dont jouit une nation se lit dans le regard de l'homme du peuple. Là où il est esclave, le regard est humble et sournois. Un peu

ET HUMORISTIQUES lOQ

émancipé, il regarde avec une hardiesse où perce la menace; on sent qu'il ne s'en tiendra pas à cet acompte. La demi-liberté développe la convoitise et n'éveille pas la reconnaissance. Chez nous, oij il dispose de sa destinée, le regard est ferme et va droit devant lui. La politesse peut le faire baisser, non la crainte. Même inculte, il connaît assez de son histoire pour savoir qu'il a acquis de ses labeurs et de son sang le droit de se dire homme et d'être citoyen et que s'il a un chef, il n'a pas de maître.

Entre trente et quarante ans, il y a un moment oij la femme la plus honnête a des curiosités audacieuses, qui

lui donnent le regret Je ce qu'elle n'a pas connu.

Se vanter de son honneur pour un homme et de sa vertu pour une femme, c'est en faire douter. On ne se glorifie pas de ce qui est naturel.

Il y a dans nos mœurs une grave inconséquence. La jeune fille française est, de toutes celles de l'Europe, la plus scrupuleusement gardée. On la tient à l'écart de tout, du livre, du théâtre, des conversations, et c'est celle qu'on marie dans les conditions les plus hasar-

deuses. Rien de si rare, dans notre société, qu'un mariage d'inclination.

C'est surtout une association d'intérêts réglés par des tiers, où la connaissance des caractères et l'échange des sentiments entrent pour peu de chose. Puis, sous la stricte surveillance de la mère, le jeune homme est autorisé à essayer de plaire, durant des semaines ou des jours. Heureusement, pour atténuer la légèreté de l'engagement, que les jeunes filles sont si pressées d'aimer qu'elles sont portées à s'éprendre du premier homme qui leur parle d'amour. Le grand jour arrive. On enveloppe cette vierge d'un voile moins épais que son ignorance et sous la double sanction de la loi et de l'Église, qui a fait du mariage

l'union éternelle des âmes, on la livre à col inconnu d'hier, son maître aujourd'hui. Si elle croit l'aimer, elle ne sera pas flétrie dans le secret de sa conscience. Il n'y a pas d'impudeur dans l'amour. Mais si elle n'a fait qu'obéir, dans la confiance due à ses parents, que peut-il résulter d'une union où tout en elle est outragé, et qui transforme le plus délicat mystère de la vie en une sorte de prostitution légale.

On rencontre des gens qui ne sont pas méchants mais envieux, que la prospérité des autres blesse comme une injustice personnelle et qui ne

Et HUMORISTIQUES lia

commencent à les aimer que quand les revers arrivent.

Toute fortune venue subitement met la calomnie en éveil.

On hait, d'une haine sauvage, l'homme dont on a peur. La lâcheté est mère du meurtre.

A l'opposé du corps, plus le cœur sert, moins il s'use.

L'être généreux qui sent qu'il va cesser d'aimer a une pitié attendrie pour la souffrance qu'il va causer. Mais si au lieu d'être résignée cette souffrance éclate en reproches, aussitôt l'ingratitude qui est an fond de l'amour se dresse et il s'absout, au nom de la moins indiscutable des libertés parce qu'elle est involontaire, celle du cœur.

Une grande prospérité attache tellement le regard de l'homme aux choses terrestres, qu'il oublie les conditions fragiles de son humanité et les droits de la Providence. Il lui faut des coups

de foudre pour que son regard détourné se relève vers le Ciel.

L'intolérance dans la jeunesse est faite dune sorte d apreté de vertu qui s'atténue avec les années.

Tant que la femme conserve sa modestie primitive, on peut la conduire par la douceur, mais dès qu'elle commence à être pervertie par la vanité, elle la confond avec la faiblesse, et elle est portée à en abuser. Alors une sage autorité est nécessaire; mais là est l'échec

pour Ihomme violent, qui souvent la transforme en brutalité.

Comment refuser au pauvre qui demande au nom de Dieu. Ce grand nom éveille le souvenir de la sublime parenté que le père commun a établie entre ses enfants.

11 y a des opinions politiques qui ne sont que des prétentions sociales.

L'habitude est le grand lien des affections de la maturité ! Dans la jeunesse

le cœur est comme dilaté, il reçoit toutes les empreintes, mais elles sont légères et s'effacent. Plus tard il se resserre ; ce qu'il renferme s'incruste profondément en lui et n'en sort que par un effort qui le brise.

Il y a deux sortes de distinctions.

L'une tout extérieure vient de la race, des traditions, de la forme donnée à l'enfance. Elle peut exister sans le concours de l'intelligence et on voit dans les salons des muets, élégants et charmants, qui dans l'embrasure des portes font de superbes cariatides. Mais la nature aussi est faiseuse d'aristocratie. Elle prend, dans les rangs obscurs, des

êtres de choix qu'elle signe grands seigneurs. Leur front a la noblesse de l'idée; leur regard fier, sans morgue, révèle l'habitude d'une pensée haute qui les isole de la foule. La forme entière reflète l'esprit qu'elle renferme, et, au rebours de l'ordinaire, c'est l'âme qui est le moule du corps. Quelle que soit leur destinée, on ne peut les confondre avec personne, et leur blason porte la griffe même du Créateur.

Rien n'est comparable à la cruauté de celui et surtout de celle qui n'aime plus !

En France, depuis l'avènement de la démocratie qui a la prétention de niveler les rangs, il se développe une fierté de caste, inconnue autrefois. La noblesse authentique, très à l'écart, n'entre pas en lice. Celle qui est discutable el greffée de millions bourgeois a toute l'insolence des parvenus. Mais c'est cette bourgeoisie surtout menacée par l'empiétement, qui se hérisse. Il n'est petitfils de marchand qui n'ait en profond mépris ceux qui exercent le métier ou font le commerce qui a permis à son père de s'élever et qui ne trouve étrange qu'avec la même origine que lui d'autres aient la même ambition. L'égalité a agi

i26 PENSÉES PHILOSOPHIQUES

à l'opposé de sa mission et nul n'en veut pour son voisin.

La femme qui, avec une nature y élevée, a vécu dans le monde, entourée d'hommages et encensée comme une idole, au milieu de quelques joies fiévreuses, a touché le fond de la douleur. C'est que, sous le masque poli que l'éducation met sur les visages, se cache toute la férocité des passions : les rivalités sans scrupules à qui ne répugne aucun moyen, les convoitises effrénées, la jalousie qui broie le cœur, le mot sanglant qu'un sourire enjolive, le scepticisme railleur qui froisse la sensibilité.

L'orgueil, l'implacable orgueil, dernier honneur de la plupart de ces existences gaspillées, qui, sous l'éclat du rang et les oripeaux de la richesse, ont devers elles bien des défaillances qui les humilieraient, bien des fautes qui pourraient être des remords, si le tourbillon où se dépense la vie, pour elles plus rapide, leur laissait le loisir de se retrouver et la faculté de se reconnaître. Tout souffre dans l'humanité ; mais la pire souffrance est celle qui, avec les apparences du bonheur, n'a pas même droit à la pitié.

Ce qui affirme le plus l'immortalité de notre âme c'est cette jeunesse de l'idée

qui persiste malgré les ans, et parfois dans un corps épuisé. On sent que quelque chose en nous, de plus grand que nous, échappe à l'action du temps et qu'il est sans effet sur ce qui durera encore, alors qu'en apparence nous aurons cessé d'être.

Il faut laisser aux femmes quelque?

soucis; elles sont ingrates envers le bonheur qui ne leur coûte aucun effort.

L'ennui est le malheur des femmes trop heureuses.

On peut vivre avec des personnes bien élevées sans esprit et on ne saurait vivre avec de? gens d'esprit sans éducation.

Notre temps agité si favorable au développement des caractères n'a mis en relief qu'une physionomie, et dans le milieu immuable de la tradition et du respect, celle du pape. Ce grand pape sans États est pourtant le souverain des souverains. Tous le reconnaissent implicitement, qu'ils soient chrétiens ou infidèles. Ils viennent aux pieds de cette majesté sereine sans puissance matérielle, comme s'ils sentaient le besoin d'étayer leur grandeur menacée, de cette force inébranlable qui n'a de visible que la faiblesse. L'auguste vieillard regarde trop haut, pour que rien de la

Iâ4 PENSÉES PHILOSOPHIQUES

terre entrave sa marche. Il vise au delà, et quand il paraît, à la courte vue des hommes, avoir réussi, il a seulement posé les assises de ses espérances. Il sait que l'inspiration de l'esprit saint est loin de sa fonction, que son œuvre qui se rattache à l'éternité ne peut lui être absolument personnelle. Il n'est pas gêné par la limite du temps qui dérange tant de travailleurs. La mort n'est pour lui qu'un arrêt. Le labeur sera continué, et toujours l'ouvrier divin aura les facultés utiles à son travail et propres à l'époque oià il devra l'accomplir.

A Paris il n'y a plus de salons, dans l'ancienne acception du mot. La société

est composée de trop d'éléments divers.

On ne cause bien que dans un milieu homogène, où l'on est sûr que le mot qui va être lancé ne sera pas un projectile. La science des nuances, l'art de faire valoir l'esprit des autres, celui plus rare d'avoir pour chacun en particulier un accueil de prédilection, tout ce qui distinguait les incomparables maîtresses de maison d'autrefois, n'existe plus. On reçoit des foules qui ne connaissent d'elles que leurs visages, à peine leurs noms. La conversation impossible est remplacée par la musique.

La musique est une de nos prétentions modernes. Bien peu de personnes en France l'aiment réellement et surtout la comprennent, sans oser l'avouer. C'est

un sens qui manque à de nombreuses fractions de la population pour qui elle n'est que du bruit. Beaucoup de lettrés même y sont rebelles. L'esprit est trop prompt, trop en éveil ; il n'y a pas dans notre nature assez de rêverie.

Pour nous oublier et être arrachés par l'harmonie à ce qui nous entoure, il nous faut un cas spécial, par exemple être en proie à un sentiment dont elle peut être le langage. Do sang-froid, l'instinct critique nous domine; et, avec notre habitude d'analyser à mesure que nous sentons, jamais les sons n'aui'ont pour nous la valeur et la puissance de l'idée, exprimée par les mots. Les peuples plus intérieurs, moins expansifs, peuvent être bercés jusqu'à l'extase par

cet art, qui caresse une sensibilité vague, qui n'est plus en nous. Il est d'un effet magique sur certaines organisations encore peu cultivées et il peut être un agent précieux de civilisation.

Quant à nous, reconnaissons notre infériorité, si c'en est une. La musique savante compliquée qui vise à la métaphysique nous laisse froids. La tension du cerveau pour goûter une jouissance passagère nous dépasse et le génie de nos compositeurs nationaux épuise notre dose d'admiration. L'air qu'on retient, insouciant et gai comme notre caractère, la fanfare du régiment qui passe, en évoquant l'image de la Patrie, ce mouvement vif qui stimule l'ardeur généreuse et l'ait si bien sentir qu'on

peut mourir pour elle, qu'en même temps que le cœur bat les yeux se remplissent de larmes, au fond, voilà ce qui nous plaît, et ce qu'on fait entendre à prix d'or dans les salons, explique très bien les chuchotements qui y régnent et l'ennui qu'on en rapporte.

La foi qui est l'intelligence de la vie surnaturelle est le don le plus précieux de Dieu parce qu'elle nous met en rapport direct avec lui. La foi ne se perd jamais tout à fait. Sous l'orgueil qui la nie, sous la corruption qui la voile, elle est là, au plus profond de l'âme, semblable à la lueur vacillante qui éclaire le

tabernacle, et de cette petite lueur peut naître une flamme d'amour à consumer toutes les objections, et, restât-elle à jamais voilée, son honneur suprême est de livrer l'esprit le plus hautain au tourment du doute.

Dans la démocratie on peut attendre le salut du premier venu; il n'est pas besoin de regarder en haut. Celui qui nous sauvera est peut-être perdu dans la foule. Peut-être d'une naissance obscure, avec la marque royale du génie sur le front. Peut-être au fond d'un cabinet de savant, d'une cellule de religieux, enfoui dans l'étude, courbé sous la pensée. Dans tous les cas, un solitaire, assez

éloigné des hommes pour les croire capables de grandes choses; et pas un soldat. L'heure est à la justice, elle n'est pas à la force. Avant de reviser une frontière il faut refaire un peuple. Pas de gloriole sanglante. L'ordre, le respect, l'autorité, l'honneur dans le travail, Dieu au fronton ; l'obéissance et la dignité. en bas. Toute société qui n'a pas ces. deux extrêmes est une foule égarée, un troupeau que le hasard conduit, qui, s'étourdissant d'un bruit stérile, marche à l'abîme et finit dans l'esclavage.

Depuis qu'on a'pris l'habitude païenne de mêler les fleurs aux cortèges funèbres

elles ne sont plus uniquement un emblème de fête. Elles peuvent rappeler un souvenir de douleur, évoquer une image sinistre et justifier leur rime mélancolique Pleurs.

Les générosités imprudentes, filles de l'orgueil, ont pour doublure les murmures et les regrets, qui anéantissent le bienfait.

Quand on a envie de mal agir envers quelqu'un, on lui cherche des défauts qui justifient la mauvaise action qu'on se dispose à commettre, tant il est difficile de se débarrasser de la conscience.

Les jeunes femmes d'à présent sont moins aimées que leurs devancières.

Peut-être aiment-elles moins. Elles sont vaniteuses ; les autres étaient surtout romanesques. Les grands écrivains de la moitié du siècle avaient évoqué un idéal humain, mensonger sans doute, mais revêtu de ces dons élevés qui répondent à ce que la nature a en soi de généreux. On pouvait le poursuivre sans y risquer de se dégrader et si on revenait de cette course vaine lassé, on gardait comme un entêtement d'espérance haute, qui préservait des chutes vulgaires. A présent il y a si peu d'illu-

sions, que les héroïnes manquent aux romanciers et qu'au lieu d'être des études du cœur, leurs livres ne sont, pour la plupart, que l'histoire des convoitises qui gravitent autour d'un lingot.

La beauté donne à celui qui en est doué un tel sentiment de sa puissance qu'elle le corrompt. Quel que soit le sexe, elle rend ingrat-

Avoir peu d'estime pour l'espèce humaine et s'affliger du mal qu'on dit de nous, est une inconséquence commune à tous.

Les femmes peuvent entendre des vérités assez dures dites doucement, mais si le ton les blesse, elles ne supporteront rien. C'est que ce sont leurs nerfs qui sont susceptibles, et, comme elles sont vouées surtout à l'action des choses sensibles, en tout pour elles, la forme l'emporte sur le fond.

L'homme ne méprise jamais, tant qu'il désire.

En regardant au dedans on apprend à connaître les hommes, au dehors on

ne voit que les choses. La lumière est intérieure, elle éclaire là où le soleil aveugle.

La femme qui a du cœur préfère aimer à être aimée; mais les autres veulent surtout qu'on les aime.

.\ cette heure du temps, sauf exception, les hommes qui ont passé la quarantaine et les ecclésiastiques sont les seuls qui sachent encore parler aux femmes. La grâce de l'esprit vient tard chez les premiers, parce qu'elle est un dégagement absolu de la personnalité.

136 PENSÉES PniLOSOrUlQUES

l-^Ue est chez les autres le fruit naturel d'une vie vouée à l'idéal le plus élevé. Dans une conscience pure tout est douceur et indulgence. On met beaucoup de soi dans la conversation, c'est une des formes de la générosité et la première condition de celui qui donne est de s'oublier.

L'envie est ce qu'on peut le moins dissimuler. Elle se lit dans le regard, le son de la voix l'indique, la forme donnée à la louange la révèle, et elle se trahit encore davantage par le silence, alors qu'il faudrait approuver. C'est une maladie de l'ànie alimentée par les iné-

ET h'umoristiques 137

galités de fortune el de facultés dont ou est entouré, d'autant plus inguérissable qu'elle est souvent involontaire et ignorée de ceux dont elle attriste la vie.

Jusque dans la vieillesse, on a des flambées d'amour dont on ne saurait que faire, si l'on n'avait Dieu à aimer !

Certains écrivains sont comme les femmes qui ont été belles. Il y a la période de réel talent et de réelle beauté, puis on vit sur sa réputation. Ils sont rares ceux dont la sève remonte et

donne des fruits d'autant plus exquis qu'ils ont été mûris par les feux du soleil couchant. Ceux-là ne sacrifient pas seulement au trafic et à une célébrité d'engouement. Ils ont la longue vue de la postérité et travaillent avec d'autant plus de conscience, qu'ils savent que c'est dans l'âge mûr qu'on est grand écrivain.

Les femmes sont blessées qu'on se méfie d'elles, et elles le sont quelquefois plus encore qu'on ait confiance en elles. trop de confiance les humilie quelquefois plus que trop de soupçon.

L'honneur est un mot collectif qui inaplique tous les honneurs. La probité, la fidélité de la parole, le courage de ses opinions, la sincérité des sentiments, qu'ils s'appellent amitié ou même amour. S'il y a une brèche, il n'y a plus d'honneur et les plus brillants faits d'armes ne pourront le rétablir. Parce que l'honneur n'est pas un fait; c'est un contrat social qui a ses racines dans la conscience-

Tous les peuples de l'Europe, qu'ils soient catholiques, grecs ou protes-

140 PENSÉES PHILOSOl'H lO t'KS

tants, vivent en rapport direct avec Dieu. Seuls les Français s'en désintéressent et abandonnent aux femmes l;i poursuite du Ciel.

Jusque dans la famille la vie morale est scindée. D'un côté la Croix, ancienne protectrice du foyer domestique, de l'autre l'incrédulité ; la femme qui prie, l'homme qui raille ou se lait, selon son degré d'éducation. Si la femme est faible, si elle n'aime que dans la chair, sans la foi en l'amour immortel, elle se relâche et cède. Si c'est une chrétienne énergique elle reste sur la défensive. C'est là un grand di5Polvant

du mariage. Avoir le même autel c'est être uni deux fois, pour le temps et pour l'éternité, et s'il arrivait qu'on pût prier ensemble, le lien semblerait indestructible à défier la mort. Bien des choses que les lèvres ne prononcent pas seraient acceptées ou promises dans le secret de l'être, et il naîtrait, devant cette force inclinée, un sentiment qui ne se trouve plus dans le cœur des épouses et qui est comme le gage de la fidélité, le respect.

Avoir peur quand on a mal fait et n'avoir pas regret, c'est le comble de l'avilissement.

t42 PENSÉES PHILOSOPHIQUES

Si l'éloignement des jeunes gens pour la société des femmes du monde était la marque d'une austérité plus grande, une entière consécration à la vie sérieuse inspirée par les malheurs de la Patrie, il y aurait à les en louer grandement, car la France aurait en eux une réserve de puissance intellectuelle et physique, que le commerce de la galanterie la plus honnête émousse toujours un peu.

Mais loin qu^il en soit ainsi, jamais la brutalité des appétits n'a été moins déguisée, et c'est parce que les femmes du monde n'offrent ;i l'instinct aucun appât immédiat, qu'on trouve sans

ET HUMOniSTIQUES 143

utilité ce que leur conversation peut avoir de charme et leur délicatesse de grrâce.

On ne sent la douceur de la vie que dans l'accomplissement du devoir, on n'en a l'enthousiasme que dans le sacrifice. Notre âme est faite pour les hauteurs.

Les violents sont désagréables mais sincères. Souvent les douxsont perfides.

Mais se targuer d'une franchise qui ne craint jamais de blesser c'est transformer une qualité en défaut.

Une femme a de la peine à comprendre l'amour qu'une autre femme inspire.

Les spiritualistes pardonnent beaucoup au corps parce qu'ils le méprisent. Ils croient volontiers que l'intégrité de l'être moral échappe à la dégradation de la chair. C'est une erreur. Le corps abaisse tout. Peu à peu l'esprit se plie à ses habitudes, et si, par de rares éclairs, il proteste, c'est dans la forme d'une ironie amère, qui enveloppe l'humanilé

entière dans le dégoût qu'il sent avoir mérité.

Il n'y a pas de bons romans pour une jeune fille. Ils sont tous dangereux. Ils exaltent l'imagination et faussent le jugement. Les passions revêtent des couleurs attrayantes, parlent un langage dont on recherche en vain l'enchantement dans la réalité. Les qualités solides qui contribuent au bonheur dans le mariage sont bien ternes, comparées aux vices brillants qu'on a Tambition de réformer ou aux vertus poétiques du héros, dont on subit la fascination. Le titre d'honnête homme si apprécié des

parents est bien vulgaire, à côté de rhéroïsme qu'on est en droit d'attendre de celui dont on veut être aimée. On est ainsi en pleine chimère, on se dégoûte de la vie tranquille et on attend tout de l'émotion. On fait soimême le travail intérieur de sa propre séduction, et, à la première occasion, on se jette dans l'aventure d'un mariage irréfléchi ou d'un amour coupable. Que de jeunes filles ont été perdues par ces personnages imaginaires dont le séducteur véritable n'était que le pâle fantôme n'ayant pas même à se glorifier de son triomphe.

Il faut éclairer les hommes, non pour les blesser, mais pour qu'ils vaillent mieux, et à ce point de vue, la religion seule peut enseigner sans humilier.

L'apparente douceur de la volupté confine à la cruauté. Le voluptueux n'est plus sensible. Il ne vibre plus aux affections naturelles. Il est peu accessible à la pitié, son culte païen de la beauté lui donnant l'horreur de ce qui afflige la vue. Engourdi dans une langueur amollissante, son être saturé d'émotions a besoin de violentes se-

cousses. Il vit dans Je rêve de la chair et il arrive forcément aux évocations monstrueuses et aux vengeances de la satiété. Ace point extrême de la nature, l'idée de la mort se dresse dans un attrait de curiosité féroce comme la jouissance suprême, comme le sceau définitif et terrible de tout ce qui a été cherché et épuisé dans la lie des sens.

La mauvaise humeur fait monter à la surface le limon qui gît au fond de l'âme comme la vase apparaît, quand on arrête le courant d'un ruisseau.

En province, en dehors de la famille, il n'y a pas de vie de sentiment. Les relations sont familières, mais froides, du moins sans expansion. La plupart des gens ignorent leur puissance affective. Rien ne la surexcite, ni les arts ni la conversation. Les mœurs sont tranquilles. Pour toutes sortes de raisons de convenances, de famille, de société, les hommes respectent les femmes jusqu'à la plus complète indifférence. La galanterie soulèverait une telle réprobation qu'elle ne se rencontre pas, au moins dans le monde. Rien à glaner pour le romancier. Et pourtant s'il est une

héroïne de roman capable d'éveiller l'intérêt, ce serait cette femme vivant dans un milieu austère, moins gardée encore par les préjugés que par sa conscience, qui ne pourrait faiblir qu'après des combats dont la profondeur effraie et pour une de ces passions où on laisse sa vie en compromettant son éternité.

Les crimes de l'histoire sont éternels.

Au lieu de les atténuer le temps en augmente l'horreur. Les passions qui semblaient leur servir d'excuse étant apaisées, la férocité de l'action reste seule debout dans sa hideur. Ainsi la mort de Marie-Antoinette est une tache

indélébile dont nous sentons la flétrissure dès qu'un étranger en parle devant nous.

Qui regarde dans le secret de sa vie croit aisément aux miracles. Combien ne s'en accomplit-il pas en nous ! Que de retours dans nos idées, de surprises dans les événements échappent à l'action de notre volonté et sont aussi difficiles à expliquer qu'un fait surnaturel ! C'est le bruit des hommes qui nous empêche d'entendre le pas de Dieu, et comme on comprend cette fuite au désert des âmes éprises de l'infini, et celte grande lumière sur les choses du temps et de l'avenir,

i52 penséJes philosophiq^ues

que leur communiquaient la solitude, le silence, l'austérité! En se dégageant des sens l'esprit acquiert toute sa puissance ; les ombres de son humanité se fondant, il demeure immuable dans la vision des âges passés et futurs jusqu'à ce qu'il tombe dans l'éternité.

La femme du peuple ne trouve qu'avec le prêtre, si elle est chrétienne, l'occasion d'entendre parler la langue de l'esprit. Même sans culture, par la délicatesse de son organisation, elle est d'une nature plus fine que l'homme qu'elle a épousé. Il est rare que quelque chose en elle ne souffre pas dans ce contact. Si

elle a de la religion elle trouve ù qui confier cette douleur mystérieuse dont on lui fait un mérite fructueux pour son salut, mais si elle n'en a pas, le dégoût, la révolte, une sorte de colère sourde la conduisent fatalement au mal.

Par une belle journée de printemps le charme de la sensation plonge dans une sorte d'extase. État délicieux mais improductif qu'il faut combattre si on veut travailler. En fixant sa pensée sur d'autres objets, elle est encore influencée par l'action extérieure parce qu'il est difficile de se dégager des sens. Nous tenons à la nature par un lien si

intime qu'elle nous communique de sa sève. Nous sentons l'affluent de sa jeunesse. Elle ne modifie pas le physique, mais elle s'épand dans l'âme qui, étant immortelle, n'est pas soumise aux atteintes du temps et conserve sa verdeur dans un corps qui en subit les humiliations.

On peut regarder tous les jours le crucifix et être longtemps sans le comprendre. Contemplez ces bras étendus pour embrasser l'humanité tout entière, ce cœur ouvert où elle applique ses lèvres comme à la source inépuisable de l'amour, ces pieds attachés comme pour

montrer qu'il restera parmi nous, et au milieu du bruit, de l'agitation du monde, de celle de notre propre vie, cette immobilité, ce silence, qui parlent si bien d'éternité et disent si éloqueniment que parmi tout ce qui passe lui seul demeure. Qui a l'intelligence du crucifix peut aimer jusqu^au sacrifice et certainement ne peut plus haïr.

Ceux qui ont aimé profondément doivent se défier d'eux-mêmes; ils n'ont jamais conquis le repos; ils ont en eux un foyer qui n'est entièrement éteint que par la mort. Tout peut le ranimer, la beauté des jours, la mélancolie des

156 l'KXSÉES PHILOSOPHIQUES

soirs, un mot dit d'une certaine façon, un regard que rémotion interprète. Il semble que l'univers est rempli de tous ces atomes dispersés, qui, réunis, composent les éléments d'une passion, et qu'ils ont à reprendre dans les êtres et dans les choses ce qu'ils leur ont donné en d'autres temps.

On a toujours une préférence pour la forme de gouvernement sous lequel on a été jeune.

Quand on échappe au monde on ne se remet pas facilement à goûter les

bienfaits de la solitude. Le cœur garde le reflet de ce qu'il a senti. Le commerce de nos semblables le rend léger, il faut qu'il secoue une certaine insouciance pour s'ouvrir aux grandes impressions.

D'abord le silence pèse, il nous laisse trop à nous-même. Si vide que soit le bruit des hommes, il nous aide à nous fuir. Mais le travail intérieur se fait sans qu'on en ait conscience. On commence à entendre ce qui n'est formulé par aucune voix, on trouve à pénétrer en soi un grand attrait de curiosité et on découvre que, dans cet examen intérieur, on apprend ce qu'on demandait vainement aux autres : le secret de vivre heureux sans leur concours et si on est sincère envers soi, la connaissance de

l'humanité, qui est en diminutif dans cliacun de nous.

Quand on a dépassé le milieu de la vie, il se fait dans l'âme comme un recueillement. On regarde les années écoulées, on calcule celles qui peuvent rester à vivre et on est saisi d'une grande tristesse; non de la brièveté du temps à vivre, mais de celui qui a été dépensé. A ce moment, l'amour de la vie n'est pas très violent ; la jeunesse est trop près de nous, pour que nous ne sentions pas le mélancolique regret de l'avoir perdue; le cœur encore meurtri par les passions évanouies est, de plus, déchiré par les vides qui se font autour

de chaque destinée ; la plupart des contemporains ont disparu; la mort a fait ample moisson, les intérêts ont enterré les amitiés, la famille est dispersée. Au milieu du grand mouvement du monde, on se sent seul, et on a presque perdu l'envie de former des amitiés nouvelles. C'est la confiance et l'illusion de la jeunesse qui donnent tant de charme aux subites affections ; plus tard, on ne croit plus assez à soi ni aux autres, pour en courir l'aventure.

A ce point culminant de l'existence, bien des questions auxquelles on n'avait jamais songé s'imposent à l'esprit; on veut savoir qui l'on est, et surtout où l'on va; quel est enfin le but de ce don de la vie, plus fatal, il semble, que gé-

néreux. Ceux qui pensent repassent les années écoulées et s'aperçoivent que l'emportement en a été tel, qu'ils n'ont tiré profit de rien, surtout des facultés élevées. La réflexion, la comparaison, le don de créer, l'expérience, fruit d'une germination lente et non sentie, éclatent tout d'un coup dans cette heure rapide de concentration. Dans la jeunesse , toutes les forces sont employées à sentir sans nul retour sur soi-même; l'enivrement de vivre absorbe, et on peut dire qu'il n'y a pas de malheur complet quand on a vingt ans. La personnalité est si intense! et pourtant cet état ne saurait s'appeler égoïsme, car toutes les générosités lui sont propres. On est dans l'absolue possession de son

être, tirant tout de son fonds. On vit de sa substance , croyant recevoir des autres ses propres richesses, passant à travers tout, comme un triomphateur dans un orgueil indompté, dédaignant ce qui n'est pas pour soi, et souvent, écrasant ce qui est à soi !

La maturité, moins pleine d'ellemême, regarde autour d'elle, et le monde, qu'elle avait traversé comme dans un rêve, lui découvre toutes ses richesses. En même temps, l'âme monte, et, dégagée de ses incertitudes, se repose à jamais dans son principe. Elle juge son propre cœur désormais relégué au

second plan, et l'esprit, qui ne lui avait servi qu'à l'égarer davantage, est maintenant en avant, comme un conducteur éclairé qui ne déviera plus de sa route.

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