‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 118 sur 216 · III. AVEUGLEMENT · texte numérisé non relu

III. AVEUGLEMENT

544. — « Où est né le Roi ? » Cette question trouble Hérode et tous les doctes d'Israël. Ils sont troublés, parce qu'ils sont mauvais. Ils n'entendent pas les Prophètes : « Réjouis -toi, Jérusalem. Voici ton Roi qui vient vers toi, plein de douceur; venit tïbi mansuetus. Ils répondent à Hérode : « Le Roi doit naître à Rethléhem. » Et aucun d'eux n'y va: semblables aux ouvriers qui bâtirent l'arche, et qui n'y entrèrent point. (l,p. 406.)

545. — Un athée est un fou : mais quel nom donner au déiste qui se vante d'avoir assez d'intelligence pour comprendre un Dieu bon , juste, tout-puissant, et qui néanmoins se conduit comme si ce Dieu , dont l'œil le suit, n'avait ni puissance, ni bonté, ni justice; qui se gouverne dans la vie, bien plus par la crainte des lois humaines que par le respect et l'amour de la loi de Dieu?

Un père juste et bon doit vouloir et veut être aimé; un maître qui punit et récompense, doit vouloir et veut èlre servi. Le père a dû, dans sa bonté, rendre son amour facile; le maître a dû, dans sa justice, laisser sa loi, et même des interprètes de sa loi, afin qu'on puisse toujours connaître et le chemin qui mène à lui, et le chemin qui en éloigne. (28, p. 228.)

546. — Il y a des choses que les incrédules ne comprennent absolument pas. Ils discutent mal, même ceux qui ont le plus d'esprit. Sur les dogmes, sur les mystères , ils vont encore ; sans dire rien qui vaille, ils font des objections que l'on comprend. Mais lorsqu'on leur parle des divins secours que donne la pratique des sacrements, des sources de grâce qu'ouvre la prière, on leur parle une langue qu'ils n'entendent point. Il leur semble que Dieu devrait se tenir à leurs ordres, et leur tout ac-* corder sans qu'ils se donnent la peine de mériter jamais rien ; et parce qu'une fois dans leur vie ils auront fait une prière que Dieu n'aura point exaucée visiblement, ils osent bien dire que Dieu est sourd et sans pitié.

Il y a parmi eux des hommes bien élevés, instruits , savants même, qui ont étudié mille choses et qui vivent dans la plus incroyable ignorance des choses de la religion; mais tout le savoir du monde ne leur sert de rien. La vie est pour eux une nuit noire , dans laquelle ils avancent à tâtons, ne sachant ce qui les pousse, ni ce qui les arrête, ni ce qui les fait tomber, attribuant tout à la fatalité, au hasard et rien à Dieu. Le plus heureux a toujours l'âme ulcérée... Ce sont des malades insensés qui, environnés de remèdes propres à les guérir, vont chercher au loin , avec beaucoup de fatigues , tout ce qui peut empirer leur état. (36, p. 39.)

547. — Quoi! vous n'avez jamais été curieux de savoir ce que signifient ces églises, ce que font ces prêtres, quel est ce culte qui a si souvent frappé vos yeux ! (3, p. 17.)

548. — Il est pénible de voir des gens qui construisent de si belles machines, combinent si habilement les gaz et nous révèlent chaque jour si bien les merveilles de la création , conduire, au milieu de leurs travaux, si maladroitement leur esprit et leur âme, qu'ils courent grand risque de se trouver, au dernier jour, dans la plus terrible des situations. (3, p. 49.)

549. — Ce qu'on ne peut concevoir, c'est que des hommes à qui la science a permis de découvrir plus de merveilles que leurs pères n'en avaient soupçonné , de voir plus de miracles qu'on n'en avait vu , d'admirer dans l'univers un ordre et une intelligence que nul dans le monde avant eux ne connaissait, aient pu néanmoins être assez abrutis par l'orgueil pour nier Dieu en présence de tant de grandeurs, ou, ce qui est pis encore , pour parler et pour vivre , connaissant Dieu , comme si Dieu n'existait pas. Voilà la folie, tranchons le mot , voilà la sottise, l'ignorance, la grossièreté. (28, p. 69.)

550. — Quelle pauvreté d'esprit chez tous ces jeunes gens! Des hommes de vingt-cinq ans qui n'ont ni Dieu, ni roi, ni dame; qui ne croient à rien, qui ne veulent rien croire, qui n'ont besoin de rien croire, qui ne relèvent, comme la brute, que de leurs appétits! Voilà de belle semence pour l'avenir! Gomme tout cela est bien propre à faire des chefs de famille !

Je demande où va le monde, quand je pense que cette jeunesse est partout semblable, qu'elle montre même en beaucoup de lieux des corruptions pires. (36, p. 90.)

551. — J'ai peu d'estime pour ce que l'on appelle une conviction. Toute conviction qui n'est pas religieuse est le sophisme spécieux de la passion , de l'entêtement et de l'intérêt. On peut, il est vrai, être de bonne foi sous l'empire de ce sophisme. Il y a presque dans toutes les

maisons de fous un individu qui , de bonne foi , se croit être le soleil. (25, p. 20.)

552. — Les bourgeois , à la mort, sont trop contents d'eux-mêmes. Comme ils n'ont tué ou blessé que des âmes, comme ils n'ont, en général, que peu volé, ils demandent ce qu'ils ont donc fait qui les oblige à solliciter le pardon. Si on leur dit qu'ils sont tout de même des pécheurs, ils se fâchent; si on leur dit qu'ils vont mourir, ils ne le croient pas. Leur bon médecin va les tirer d'affaire, parole d'honneur! Leurs bons parents craignent les restitutions, et attestent qu'ils vont trèsbien. (20, p. 20.)

553. — Aucun crime n'est nouveau dans le monde ; mais ce qui est nouveau et terrible , c'est que le crime devienne un amusement pour le public. (39, p. 353.)

554. — Combien d'honnêtes chefs de famille , pères et mères, venus au spectacle avec leurs enfants pour leur donner une bonne prononciation , y assistent sans embarras , se retirent sans scrupule , et s'endorment aussi émerveillés du talent des acteurs et actrices que ceux - ci peuvent être charmés de leurs applaudissements ! C'est l'innocence de la Cafrerie. (10, p. 351.)

555. — M. *** se déclare « ni catholique, ni chrétien.» Mais pourquoi n'est-on ni catholique ni chrétien? C'est ce qu'il faudrait expliquer, c'est précisément ce qu'on n'explique pas, et probablement ce qu'on ne sait guère. Homme d'esprit, votre incréduHté s'appelle aussi Vignorance.

M. *** nous fait connaître la cause de cette ignorance avec la même franchise qu'il en avoue les résultats. « Depuis cinq ans , dit-il , la direction des grandes entreprises industrielles auxquelles il a demandé la fortune et l'indépendance, l'absorbent si complètement qu'il est devenu presque étranger au monde politique.»

Avant de se donner aux grandes entreprises industrielles, que faisait -il? Nous l'ignorons; mais il nous déclare, dans son livre, qu'en ce moment même « il est encore à la recherche d'Aspasie. » Nous pouvons en conclure que cette introuvable Aspasie était dès lors le principal objet de ses perquisitions , et qu'il n'a consacré que peu de moments à l'étude de la Théologie et de l'Histoire ecclésiastique. (6, p. 547.)

556. — La société connaît -elle son péril? Elle voit son mal, et n'en apprécie pas la cause. En présence de l'action unanime, énergique, sauvage, de tous les ferments d'anarchie, elle a des instincts de résistance; elle n'a point de doctrines de gouvernement , et , péril plus grave, ou elle ne s'aperçoit point que ces doctrines lui manquent, ou elle ne sait à qui les demander. Infatuée de sa puissance et de sa sagesse , elle n'a pas été assez secouée , assez battue , assez meurtrie encore , nous le craignons ; elle n'a point assez éprouvé la vanité de sa force, assez mesuré l'étendue de ses erreurs pour embrasser complètement les grandes vérités et se résoudre aux grands repentirs d'où lui viendra le salut. (8, p. 154.)

557. — Nos convulsions sont -elles les spasmes précurseurs d'une irrémédiable fin ? Il y a lieu de craindre. Le crime de la société a été immense : elle a péché par les sens, elle a péché par l'esprit, et pour ces deux causes elle est tombée dans une défaillance affreuse. On voit à son péché et à sa punition des caractères qui consternent : c'est le péché , c'est l'abattement des vieillards.

Rappelons - nous comment l'empire sophistique de Byzance a croulé misérablement et à jamais. Là il y avait eu un péché savant, prémédité, pacifique en quelque sorte, sans repentir. Il y avait eu des philosophes et point de saints , de la science et point de foi ; des arts, des plaisirs, point de vertus. Depuis longtemps la so-

ciété s'appliquait à corrompre la multitude , à la détacher de Dieu ; elle y avait réussi. Quand l'ennemi vint , il trouva dans Byzance un peuple qui ne se souciait ni de Dieu ni de ses maîtres. Ce peuple était bien en état d'apprécier le mérite d'un cocher et la dextérité d'un rhéteur, mais non pas de se faire tuer sur le seuil de ses temples. L'empire s'abîma dans un océan de fange.

Nous ressemblons de bien près à Byzance. Nous prenons bien plaisir à sophistiquer ; nous sommes bien connaisseurs en histrions, nous aimons bien à mépriser Dieu et nous avons fait d'étranges efforts pour l'arracher du cœur des peuples. Quand nous saurons par l'effet à quel point nous avons réussi, nous saurons où nous en sommes. Nous n'attendrons pas longtemps.

Un homme qui meurt ne détruit pas une famille, une famille qui s'éteint ne détruit pas une nation ; une nation qui disparaît ne fait pas crouler l'humanité. Dieu s'est servi de la France, elle ne lui est point nécessaire. La France peut tomber, et le monde sera, averti par une des plus formidables leçons qu'il ait jamais reçues. Depuis Lucifer, qui était un ange , rien de si grand ne sera tombé du ciel... (19, p. 316-318.)

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