Le temps est mauvais. Les esprits s'égarent
facilement; les meilleurs sont atteints, disposés à se précipiter vers des compromis chimériques ou funestes. C'est une disposition quasi générale à changer ce que Dieu a établi par la main des siècles. On prétend faire mieux, mais on ne fera pas mieux , et Dieu sait si l'on désire faire mieux. (22, p. 302.)
624. — Le mal a beau devenir assez puissant pour se faire craindre et se faire adorer ; il y a une ignominie qu'il ne peut éviter : il ment. (d2, p. 42.)
625. — Gelse est le premier de cette lignée de drôles qui n'ont cessé de s'offrir en aide aux bourreaux , qui les ont invoqués , justifiés , excités , et qui se sont chargés de la besogne que les bourreaux ne font pas. Car les bourreaux tuent, mais les écrivains diffament.
Celse avait lu les saintes Écritures, comme fit Voltaire, comme fait le joli Renan. S'il reçut quelques leçons de la charité des prêtres chrétiens, je l'ignore et je le crois. Cette espèce est volontiers ingrate ! Elle est plus présomptueuse. Celse crut que ce ne serait rien pour lui de détruire la Bible. Il disserta, calomnia, persifla; son livre eut la vogue. Mais les critiques enfantèrent les docteurs, et la vérité brilla de plus en plus. (22, p. 7.)
626. — Les abus qu'on signale, eussent-ils autrefois déshonoré la société et l'Église, ce ne serait pas à nous de les dévoiler, de les jeter aux commentaires de la foule, en ces jours périlleux où le respect est si déplorablement affaibli. Il n'y a de liberté possible que dans les sociétés où il reste du respect. Quand le respect a péri, le monde appartient à la force, et elle lui impose l'adulation. (17, p. xiv.)
627. — Il n'est pas impossible que certains esprits hostiles à la religion et aux œuvres chrétiennes ne
soient sous l'empire d'une sorte de bonne foi. Les préjugés contre la religion sont nombreux, enracinés, l'éducation les inculque de bonne heure, et nous savons par nous-même combien il est difficile de s'en dégager.
Il y a parmi les socialistes des esprits distingués. Nous ne partageons aucune de leurs doctrines, mais nous ne sommes pas les admirateurs de tout ce qu'ils combattent. La société actuelle nécessite beaucoup de changements ; notre penchant ne serait guère pour ceux qui veulent tout conserver, si leurs adversaires ne voulaient tout détruire.
Que les docteurs socialistes nous fassent entendre l'accent de l'étude , de la réflexion , de la conviction , et non pas toujours les clameurs de la haine. S'ils savaient abjurer ces détestables procédés, considérer les choses comme elles sont, discuter loyalement, ils obtiendraient autant d'estime qu'ils excitent de répulsion , et ils arriveraient au plus noble résultat qui puisse couronner les efforts de l'homme : ou de s'éclairer soimême, ou d'éclairer les autres. Nous pensons que le peuple n'y perdrait rien. (9, p. 67.)
628. — Si le dernier des hommes était devant un magistrat, celui-ci ne le condamnerait pas sur un témoignage unique et suspect. Mais quand il s'agit de l'honneur des ancêtres , de l'honneur de l'Église , ce seul témoignage paraît suffisant. On n'en veut pas d'autre pour diffamer l'Église dans les académies et dans les journaux. (17, p. xii.)
629. — Nos écrivains n'auraient pas besoin d'insulter, puisque enfin la besogne est en train ; mais insulter, c'est ce qu'ils savent faire , ils veulent servir. Non servlam, ils ne le disent qu'à Dieu. Pour tout le reste du service contraire, quoi que ce soit : Serviam ! serviam! Ils sont là. Ils veulent servir. Ils s'empressent. Ils étoufferont les cris de la victime sous les huées,
ils la déshonoreront parmi le peuple. Ils espèrent que leur encre sera un fiel dans la blessure. C'est leur contentement particulier. Ils le feraient pour rien. (22, p. 135.)
630. — Le mal est toujours insolent, son insolence est toujours odieuse ; mais le comble de l'insolence du mal, c'est de se donner pour le bien. « Ceux que j'opprime et que je trahis, dit -il, ce serait trop peu de les tourmenter, de les ruiner, d'emporter leurs dépouilles; je leur dirai et on leur dira que je suis la délivrance, l'honneur, même la religion. Je leur verserai encore ce fiel, je me donnerai encore ce plaisir. » (15, p. 502.)
631. — Nos incrédules aiment mieux se moquer et insulter, que de prendre le parti de s'instruire. En général, ils ne sont pas des plus forts; mais ils sont des plus entêtés. Pour éviter le grand malheur de voir clair, ils ont soin, par -dessus tout, de se bander les yeux. (7, p. 52.)
632. — On entend certains personnages se plaindre que la morale déserte les masses. Les réquisitoires des procureurs ne parlent que de la nécessité de relever la morale; le ministère va dire à la tribune qu'il faut de la morale. Faites -nous de la morale, crie-t-on au clergé.
Et d'un autre côté, on a une police qui dort à côté des orgies les plus brutales, une censure des images qui salit nos murailles de tout ce que nous y voyons; on loue sa maison pour des trafics immondes, et après avoir traqué partout quelques méchants écrits politiques, les sergents de ville n'ont plus d'yeux pour voir les écrits mille fois plus dangereux qui pullulent à tous les angles de rue. Voici la raison de cette extrême indulgence : il faut que l'on vende impunément des ordures, puisqu'il plaît aux journaux d'en débiter.
633. — La société, de jour en jour, avec une ardeur plus effrénée, chasse Dieu de ses lois, de ses sciences, de ses arts, de ses mœurs ; elle le chasse du cœur des peuples ; le blasphème public et perpétuel est organisé comme autrefois la prière; il y a une tendance des nations à ne pas laisser sur la terre une ombre visible du gouvernement divin , à reléguer la religion dans le rang abaissé des services publics , à ne pas lui permettre même une plainte. Nous avons affaire à plus forte partie que la passion ; nous avons affaire à la cécité, à la surdité, à l'orgueil inexorable et content de l'ignorance. (45, 539.)
634. — Je reproche à la bourgeoisie libre -penseuse d'avoir haï Dieu, et par là même méprisé l'homme. Ce crime, elle l'a imposé par son exemple, ses ruses et ses lois, à une partie du peuple. Lettrés, hommes d'État, docteurs de la bourgeoisie, depuis que vous régnez quel a été votre effort? Vous avez trouvé que l'Église était de trop dans ce monde. Vous avez fait des livres et des journaux; vous avez entretenu de noirs pédants et d'obscènes baladins afin qu'ils aidassent vos lois à dissoudre plus vite ce reste de puissance que le catholicisme exerçait encore sur les m.asses. Au milieu de vous et couverts de vos livrées, se sont dressés plusieurs apôtres des évangiles de la vengeance et du délire. Vous les avez entourés, applaudis, caressés... Qu'un prêtre vînt vous parler avec les lumières de la foi et les ménagements de la charité , vous le lapidiez, vous le condamniez à l'amende et à la prison.
Eh bien , vous avez réussi. Une portion notable du peuple, le peuple ouvrier, le peuple des villes, le peuple liseur et politique , ce peuple-là est devenu incrédule. L'Église se trouve dans l'impossibilité de les instruire, de les assister, de les ramener.
Par malheur, d'un autre côté, le peuple souffre, il devient méchant, il devient sauvage. Il ne se résigne plus à l'infériorité de sa condition; comme un chien
devenu furieux à la chaîne, il menace de briser l'ordre matériel , de se ruer sur la société , de la mettre au pillage. Et bientôt tout l'éclat, toute la gloire, toute la force de la société politique tombe en une heure. L'épouvante monte au cœur des puissants de la terre. Mille efforts sont tentés pour écarter ce peuple; mais il veut jouer le rôle auquel on l'a dressé. Il est toujours là , l'œil hagard , le cœur plein de haine , les mains pleines d'incendies. (39, p. 5.)
635. — C'est une méchanceté tout à fait lâche de fermer dans le cœur d'une créature humaine la source de consolation qu'y ouvre la foi ; c'est plus bas qu'un larcin, plus vil que l'acte du jaloux qui va dans l'ombre ravager la propriété d'autrui. L'esprit fort qui travaille à détruire la foi de quelqu'un pour en tirer son profit ou son plaisir, doit être placé au - dessous du malfaiteur qui donne un narcotique à celui qu'il veut voler. C'est le sentiment qu'inspirent les écrivains, les poètes, les artistes, les orateurs qui se sont ménagé le succès en caressant la fibre de l'impiété. (19, p. 292.)
636. — Nous le connaissons cet esprit moderne. Il met à toutes les loteries, il joue à toutes les bourses, il a recours à tous les moyens et à toutes les magies pour tenter toutes les fortunes; il caresse toutes les passions et toutes les ignorances pour s'acquérir la faveur; il se plie à toutes les prosternations pour obtenir des emplois ; il s'impose toutes les besognes pour parvenir à la gloire ; il est à poste fixe dans toutes les antichambres ; il fait queue sur les marches de tous les tribunaux et à la porte de toutes les puissances; il est sinon en adoration devant tous les pouvoirs , du moins partout à genoux devant quelque pouvoir. Montrez l'endroit un peu caressé de n'importe quel soleil où n'accoure cette couleuvre !
Néanmoins il ne faut point proposer à Vesprit mo-
derne de risquer un Ave Maria, pour gagner une fortune céleste, ni de s'agenouiller devant Dieu pour lui demander le don précieux de la foi. Les gens de Vesprit moderne sont des gens éclairés et qui aspirent à toutes sortes de grandes choses; aux millions, aux belles places, à l'Institut, à la renommée, à faire plusieurs éditions de leurs livres, à mériter que leur mort Huit annoncée en entre - filets , à être suivis de trois à quatre mille personnes au cimetière, à se rendre immortels, enfin ! Voilà leurs dignes et fières préoccupations : et que leur importe, après tout, d'être fixés sur ces questions secondaires : la vraie manière de servir Dieu, la vie éternelle? Parlez -leur de battre le pavé pour organiser un coup de bourse , de passer les nuits en méditation pour perfectionner une commandite , pour tourner un vaudeville, pour accoupler des rimes riches; parlez-leur de faire n'importe quoi, pour se hausser d'un échelon sur une échelle quelconque; ne leur parlez pas de s'abaisser pour monter à Dieu. L'homme de Vesprit moderne veut s'hébéter dans l'ambition, dans la jouissance, dans l'orgueil. Il refuse absolument de s'abêtir dans l'humilité et dans la prière , dût-il y trouver ce qu'y trouvaient saint Augustin, Pascal et Bossuet. (10, p. 427.)