‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 14 sur 216 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

raît tout à coup ; un Juif qui n'a pas trente - trois ans , qui n'a étudié nulle part, qui n'a point voyagé, qui ne parle d'autre langue que celle de son pauvre pays, qui ne s'adresse qu'à des manœuvres et à des paysans illettrés, et qui rabaisse encore l'étonnante simplicité de son discours sous la forme enfantine des paraboles. Que dit cethomnie? «N'écoutez pas le monde, il se trompe, il s'abuse; vous ne trouverez point le bonheur dans ses voies. » Or le monde, c'était, à celte époque, les plus puissants, les plus sages, les plus merveilleux génies de l'antiquité : c'étaient Platon, Aristote et toute la Grèce enrichie des secrets de Memphis : c'étaient Virgile, Gicéron , Rome tout entière, c'est-à-dire la science et la force de l'univers déjà surchargé de livres , plein d'expérience et de dégoûts. Le monde se trompe, il s'abuse, il n'a point le secret du bonheur. Ni Platon, ni Socrate, ni Virgile, ni Horace, ni Tibère, ni le prêtre, ni le savant, ni le rhéteur, ni l'esclave, ni le despote n'ont pénétré le sens de l'énigme éternelle. Le bonheur n'est ni dans les chaleurs du falerne, ni dans les sourires de la courtisane ; la victoire n'abrite pas le bonheur sous le drapeau des légions; les acclamations du Forum ne donnent que la gloire, et celles des prétoriens ne donnent que l'empire ; toute la sagesse et toute la puissance de Rome, tout le sang et tous les gémissements des multitudes ne peuvent faire un homme heureux. On ne sait pas où réside le bonheur, on ne sait pas ce que c'est. Les plus instruits et les meilleurs n'aperçoivent que comme une ombre vaine, incompatible avec le fond même de l'humanité. On ne connaît pas le bonheur, et on ne connaît pas mieux Dieu : voilà où en est le monde. « N'écoutez point le monde; vous trouverez le bonheur dans l'humilité, dans la chasteté, dans la pauvreté. )) Ainsi parle ce Juif, et on le croit. On le croit , au milieu des tourments , en présence de la mort ; et on atteste, par le sang qu'on va répandre, qu'il a dit la vérité, qu'on a trouvé le bonheur. Au

bonheur de vivre, à la richesse, à la puissance, aux voluptés, on préfère le bonheur de mourir humble, pauvre, chaste, outragé. lien est ainsi depuis dix-huit siècles; et après ces dix -huit siècles , dans toutes les contrées de la terre, on voit, on entend des hommes qui proclament par leur vie, par leurs œuvres, par leur retour, par leur paix , par leurs souffrances , par leur mort, que Jésus a dit vrai, et qu'ils sont heureux parce qu'ils ont fait ce qu'il a enseigné. Si l'on doute que Jésus fût un Dieu devant de tels faits, on devrait douter encore plus qu'il n'ait été qu'un homme. Quoi! nous annoncer le bonheur dans une lutte éternelle contre les impérieux penchants de la nature; nous faire trouver la plénitude de la vie intellectuelle sous le joug qui abat l'orgueil de nos pensées, et la paix sous le joug qui contraint l'ardeur effrénée de nos désirs, est-ce l'œuvre d'une parole humaine prononcée il y a dix-huit cents ans sur les bords d'un lac de Judée, par un rêveur que les autorités du pays firent, à peu de jours de là, clouer au gibet entre deux larrons ?

La religion nous donne le bonheur, donc elle est vraie ; elle nous donne le bonheur par des moyens contre lesquels la nature est en révolte perpétuelle, donc elle est surnaturelle et divine ; et ce qui est divin vient de Dieu. (39, p. 439.)

36. — C'est en prophète que Jésus, maître des circonstances de sa mort, accomplissait les prophéties. Il savait ce que l'hérésie inventerait pour contester la réalité de son sacrifice. Il en a réglé les circonstances de manière à mettre à l'abri ce pain dont le monde devait vivre.

Dès les premiers siècles de l'Église, tous les sophismes que l'on remue aujourd'hui étaient inventés, et les Pères y avaient répondu par des arguments qui ont gardé toute leur force.

Le Fils de Dieu, disent-ils, n'a pas souffert dans sa nature divine. Gomme homme il a souffert, et il fallait

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