VI. DU SILENCE
710. — Se taire absolument n'est pas permis. Quand nous n'avons plus l'espérance de convaincre, nous avons encore le devoir d'avertir. Nos lecteurs doivent savoir ce qui se dit et ce qui se passe. (13, p. 6.)
711. — Il est certains sectaires de qui saint François de Sales, si renommé pour sa douceur dans la dispute, disait: Leur cœur est de houe, la clarté le durcit. Toute notre persévérance à les instruire n'obtient d'eux que des averses de paroles grossières. Afin de leur éviter ces accès de frénésie , il faudrait ne faire jamais attention à ce qu'ils écrivent. Mais il n'y a nul moyen de les mépriser ; ils écrivent pour le public; les plus maussades et les plus indécents ont des lecteurs. Force est donc de les reprendre, de les redresser, de se vouer à leurs injures. (11, p. 459.)
712. — Nous connaissons trop les gens qui s'irritent à toute sorte d'attaques contre la religion pour attendre qu'ils se taisent parce que l'on se taira. Ce n'est pas à la médaille , ni aux crucifix , ni aux chapelets qu'ils en veulent, c'est au catholicisme, et ils s'en vantent. Faisons le catholicisme aussi timide, aussi silencieux, aussi caché que nous le voudrons et qu'ils le demandent : tant qu'il vivra , nous n'obtiendrons pas qu'ils le
tolèrent. Pour les contenter, supprimons les processions, ils demanderont que nous fassions taire les cloches ; faisons taire les cloches , ils exigeront qu'on abatte le clocher; abattons le clocher, ils nous ordonneront de raser l'église; l'église rasée, s'il reste un prêtre et un autel, ils se plaindront encore. Puis donc qu'il est impossible d'obtenir d'eux -mêmes une honteuse et dangereuse paix en gardant le silence, prenons le parti de leur répondre. C'est ce que les chrétiens et l'ÉgHse ont toujours fait, dans tous les temps et partout.
Jamais la race menteuse des sophistes et des impies n'a souffert patiemment qu'on lui arrachât un mensonge , ni qu'on la forçât de s'incliner devant une vérité : plutôt que de reconnaître la vérité , plutôt que d'avouer ses mensonges, elle s'est toujours jetée dans l'injure, dans la calomnie, dans le blasphème. On ne peut pas espérer de fermer la bouche aux maniaques qui ne l'ouvrent que pour blasphémer ; mais il faut s'efforcer de raffermir les intelligences que leurs cris parviennent à troubler. (11, p. 132.)
713. — La presse catholique est de peu de ressource contre le danger si vaste des mauvaises publications ; mais ce qui serait au-dessous du peu que nous pouvons faire, ce serait de ne rien faire. Ce serait de manquer de confiance dans la vérité; ce serait de lui dire: Déguise-toi, abaisse-toi, tais-toi et ne nous décèle pas: tu es vaincue! Ne refusons pas la vérité à une âme qui la cherche, qui la demande ou qui paraît prête à la recevoir. La vérité est toujours triomphante, dès qu'on la confesse, et elle n'a jamais triomphé que par là. ( 12 , p. 427.)
714. — Prétendre que la religion n'aurait pas d'adversaires si elle n'avait pas de défenseurs, ou si ses défenseurs la défendaient au gré de ses adversaires, c'est une grande simplicité. (14, 44.)
715. — Il faut siffler, c'est le remède. Le sifflet est le courant d'air pur qui déchire les nuages dont le trissotinisme obscurcit perpétuellement l'intelligence et souvent jusqu'à la conscience du public. Frappez sur l'outre bien gonflée, elle résiste, le marteau ne produit pas même un vain bruit; percez-la d'une épingle, et fût- elle grosse à cacher les montagnes, en un rien de temps ce sera fait. On a dit à présent >que le ridicule en France ne tue pas. Cela dépend de la manière de s'en servir, et des choses que l'on veut tuer. Cette arme légère ne se laisse pas manier à toutes mains ni à tout propos. L'épingle s'émousse contre le granit; mais pour l'outre, elle la dégonfle. (14,571.)
716. — L'on n'est pas toujours forcé de parler : il est des occasions où l'on peut, où l'on doit observer un silence conseillé par la prudence ou commandé par la charité. Tempus tacendi , tempus loquendi.MdLis , si l'on parle, il faut toujours parler franc. (42, xi,
vii. doit-on se taire parce que les méchants s'irritent ?
717. — Un grand personnage qui parle contre l'irréligion, sympathise avec des journaux qui ne veulent pas que l'État respecte le repos du dimanche ; ayant à festiner, il choisit un jour d'abstinence, conviant l'élite des sommités sociales qui détestent comme lui Virréligion, à mépriser les lois de l'Église. Il ne l'a pas fait exprès sans doute; mais en attendant, voilà l'irréligion joliment combattue, et les gens de bien s'y entendent ! C'est ainsi qu'ils combattent tout le reste. Ils déclarent la guerre au mal ; ce qu'il faut faire pour le vaincre , ils ne le savent pas , ils ne le voient pas , ils
ne le peuvent pas, ils ne l'osent pas , et souvent ils ne le veulent pas.
Parmi ces timides et ces sceptiques , se lève-t-il un homme de foi ? Tous s'épouvantent des clameurs qui l'accueillent. Ou ils ne le soutiennent qu'à regret, ou ils l'abandonnent, et plusieurs en sont à regretter les batailles que ce fanatique a gagnées pour eux. Que faites-vous donc, M. de **'? Un signe de croix ! Vous que l'on avait cru capable de devenir un homme politique ! Si vous continuez , nous ne vous suivrons pas. Point d'irréligion, à la bonne heure; mais, s'il vous plaît, point de religion ! ( 9, p. 36.)
718. — Les penseurs supportent mal qu'on les dérange; ils prétendent que c'est nuire à la Religion de la défendre contre eux, et surtout de montrer qu'elle a plus d'esprit qu'eux. En dépit de leur mauvaise humeur, proclamons la vérité; donnons -lui des ailes pour les poursuivre dans leur fuite , de la pointe pour percer l'épaisse cuirassé de leur orgueil. (9, p. 485.)
719. — Le monde est plein d'esprits mitoyens à qui toute conviction vigoureuse déplaît , et que toute affirmation nette et tranchée sui prend et impatiente. Il y a de ces esprits parmi les cathoiiques , et en plus grand nombre qu'il ne serait naturel d'en trouver. Ils sont un des signes fâcheux de ce temps où la vérité est si fort diminuée parmi les hommes. (11, p. 409.)
720. — Il est plus chrétien de bannir les paroles violentes, et même on y gagne de parler mieux français; mais il ne serait ni chrétien ni Français de ne pas dire ce que l'on a dans l'âme. L'abus des précautions oratoires avilirait des sentiments qu'il est légitime et glorieux d'éprouver. (16, p. xxxviii.)
721. — Le catholique libéral nous crie : « Vous prêchez la théocratie ! Vous allez nous faire lapider. »
Mais, parce que nos adversaires sont irrémédiablement injustes, faut-il que nous devenions absolument lâches? et la première condition de la liberté où ils nous convient , est - elle de ne plus voir, de ne plus savoir, de ne plus parler, de ne plus penser ? Bravons la fourberie des mots , et que les valets et les servantes du prétoire où la libre pensée prétend juger le Christ, ne nous fassent pas dire : « Je ne connais point cet homme ! » Nous devons obéissance à l'Église dans les limites qu'elle a elle - même posées, et qui sont d'ailleurs assez larges pour que la révolte et l'orgueil n'y manquent pas d'air. Si cette obéissance est la théocratie, ceux qui en ont peur sincèrement, n'ont pas assez peur d'autre chose. Dans la vie publique comme dans la vie privée, il n'y a qu'un moyen d'échapper au règne du diable, c'est de se soumettre au règne de Dieu. (33, p. 45.)
722. — Les libéraux non chrétiens ne veulent pas plus des catholiques libéraux que des autres catholiques. Aucun groupe, aucun notable révolutionnaire n'a encore été converti par les programmes , les avances , les tendresses , et il faut le dire , hélas ! les faiblesses des catholiques libéraux. Ils ont en vain renié leurs frères , méprisé les bulles , expliqué ou dédaigné les encycliques : ces excès leur ont valu de chiches éloges, d'humiliants encouragements, point d'adhésion. Jusqu'ici la chapelle libérale n'a point d'entrée et semble n'être qu'une porte de sortie de la grande Église. (33, p. 120.)
723. — « Parmi nos adversaires , dit - on , un grand nombre sont convertis , ou vont l'être. »
Nous croyons qu'en effet plusieurs ont ouvert les yeux, que d'autres sont moins hostiles; des préjugés tombent, des inimitiés se calment, des raisons s'élèvent, des consciences triomphent. Dieu n'a pas inutilement envoyé le sévère avertissement des révolutions.
Mais, parce qu'un certain nombre d'hommes d'esprit ont fait quelques pas vers la vérité, est- ce que la vérité est tenue d'achever le chemin , et d'aller les rejoindre au point où il leur plaît de s'arrêter? Ce serait les trahir que de leur laisser croire qu'ils ont pris un bon poste de combat : ce serait trahir plus encore tous ceux à qui leur talent le persuaderait. S'ils ne peuvent pas subir la discussion sans s'effaroucher, sans menacer de retourner d'où ils sont venus, ils n'ont pas marché vers la vérité , ils ont changé d'erreur.
Il y a plus de fonds à faire et sur la force de la vérité , et sur la vigueur d'esprit et la droiture de cœur des hommes qui ont commencé de voir la vérité. Disons - leur que nous ne sommes pas les inventeurs de nos doctrines; que nos doctrines à nous sont des dogmes dont nous répondons sur notre âme et dont nous n'avons pas une parcelle à livrer, même pour sauver nos jours ; qu'on n'entre pas dans la vérité par la brèche, mais par la porte, qui n'est autre que l'Église de Jésus-Christ ; qu'ils nous trouveront toujours à cette porte pour les recevoir, mais toujours sur les murs pour les repousser. Aucun esprit sérieux ne peut s'offenser de ce langage. (10, p. 230.)
724. — Il y a cheveux blancs et cheveux blancs. Tout dépend du service où l'on a blanchi. Je respecte , j'honore infiniment les cheveux blancs du soldat, du laboureur, du prêtre , de l'ouvrier, du mendiant , de quiconque, grand ou petit, dans la foule ou au-dessus de la foule, a porté le poids de la vie sans semer la haine et la corruption parmi les hommes, et sans blasphémer contre Dieu. Mais les cheveux blancs du contempteur public de la pudeur et de la divinité, je me contente de les plaindre; pour les respecter, j'attends que le repentir soitvenu. (10,p. 309.)