‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 18 sur 216 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dédaigneusement : c'est un fou ! et cela vous épouvante. Reconnaissez donc ce qu'a de bas^ de vulpaire une semblable terreur. Épousez-vous toutes les opinions de ces hommes d'esprit sur la politique, sur la littérature, sur la morale et sur vingt autres sujets? Façonnez-vous votre conduite à la leur, et vos goûts à leurs goûts? Cependant vous en faites les maîtres souverains de votre croyance la plus haute , ou , ce qui est pire encore , vous humiliez cette croyance devant leurs discours insensés. Vous savez que Dieu existe, qu'il est votre maître, qu'il peut vous faire mourir; vous sentez qu'il vous aime et veut que vous l'aimiez; vous comprenez que votre indifférence l'afflige. Je dis plus, vous l'aimez vous-même dans le fond du cœur; car il n'est pas de noble cœur qui n'ait l'amour de Dieu; et vous n'avez peur ni de son courroux ni de son affliction, mais vous redoutez les vains propos de quelques cervelles folles, de deux ou trois hommes peut-être que vous n'estimez guère et que vous n'aimez pas.

J'en ai vu quelques - uns de ces railleurs. Tout hommes d'esprit qu'on les dise, ils mènent dans le monde une façon de vivre qui leur attire bien d'autres moqueries. Les uns sont aussi pleins d'ignorance que de facéties ; les autres sont les bouffons sans dignité d'un petit cercle de niais, qu'ils croient dominer de toute la hauteur de leurs tréteaux; d'autres, emportés par l'ardeur des honteux plaisirs, se plongent en des bourbiers où ils perdent leur considération, leur santé, leur intelligence, leur avenir. Pendant qu'ils se divertissent ainsi, les chrétiens prient, étudient, consolent les malheureux, domptent leurs propres passions : lesquels sont les plus fous?

Ne dites-vous pas d'ailleurs que vous faites peu de cas des hommes, qu'ils sont menteurs, égoïstes ^ abandonnés à mille instincts grossiers; or, les jugeant ainsi, vous devez vous mépriser vous-même, qui cherchez à leur plaire et tremblez devant leurs jugements.

Après la crainte des hommes, ou plutôt avant et au-

dessus, vous avez l'amour des plaisirs. Vous refusez de l'avouer, vous vous le cachez peut-être à vous-même ; car vous parlez de ces plaisirs comme des hommes, vous affectez de les mépriser. Mais il ne suffit pas de les mépriser pour ne pas y être soumis : c'est l'ordinaire supplice des attachements condamnés , que nous en méprisons les objets. Les plaisirs vous possèdent, soyez- en sûr : sans cela, pourquoi feriez- vous à ceux qui vous parlent de la nécessité d'une vie chrétienne, de si étranges questions sur les devoirs qu'elle impose et les plaisirs qu'elle permet? Vous marchandez avec Dieu, vous lui faites vos conditions; vous vous arrangeriez bien du paradis , pourvu qu'il ne vous coûtât pas pas trop cher; vous voulez bien servir votre maître, mais comme le mercenaire qui ne fait que juste ce qu'il faut pour n'être pas renvoyé.

Quelle différence y a-t-il entre le débiteur qui ne veut pas payer les intérêts de sa dette , et celui qui use de subterfuge pour n'en payer que le quart ou la moitié?

Votre vie est une somme d'or que Dieu vous a prêtée. Au lieu de cet or, vous voulez lui rendre du plomb.

Ne dites pas, parce que vous êtes jeune, que le moment de la restitution est loin. L'homme qui doit mourir à soixante ans, est bien vieux à cinquante-neuf; celui qui doit mourir à vingt- cinq ans, à vingt- quatre est bien vieux. Vous ne savez pas quand vous devez mourir, vous ne savez pas s'il vous reste assez de jours pour solder l'arriéré.

Non-seulement c'est une chose souverainement lâche et honteuse de remettre à changer de vie lorsqu'on sera vieux , de ne réserver à Dieu que les restes llétris dont le monde ne voudra plus; mais ne vous y trompez pas, c'est encore l'entreprise la plus difficile à l'homme. Il faut être agile pour fuir le mal ; on ne greffe pas une branche vigoureuse sur un tronc épuisé; et comme on se soumet aux plaisirs lorsqu'on les méprise, on les cherche encore lorsqu'on ne peut plus les goûter.

Page 1