XVII. LE PAYS
830. — A force d'entendre parler et de parler nousmêmes du sentiment du pays, de la volonté du pays, des traditions du pays , nous finissons par croire qu'il y a un pays, que ce pays a une volonté, que cette volonté prévaudra.
Qu'est-ce que le pays? où est le pays? Un grand philosophe , importuné d'entendre sans cesse alléguer la nature^ demanda qu'on voulût bien le présenter à cette dame. Nous voudrions bien que ceux qui portent sans cesse la parole au nom du pays, nous fissent connaître ce monsieur.
Le personnage appelé « le pays » est une invention
des journaux, comme le grand serpent de mer. On l'a vu, on le décrit, on proclame ses oracles, il semble que l'on vient de causer avec lui , et qu'il pérorait là , tout à l'heure, au conseil de rédaction. L'hallucination est complète, mais c'est de l'hallucination.
Autrefois , oui , il existait un être physique et moral que l'on pouvait appeler le pays. Il avait une tête, et des idées dans la tête; un cœur, et des sentiments dans le cœur; des membres, et l'harmonie régnait entre les membres; et tout vivait et agissait. La tête, c'était la royauté; le cœur, c'était l'Église; les diverses classes, ordonnées et hiérarchisées, ayant chacune sa place, faisant chacune son œuvre, formaient les membres de ce corps immense. La vie était là; elle se manifestait par des affections, par des actions fortes, persévérantes, habituellement généreuses. C'était la France cathohque et monarchique, la fille aînée de l'Église, la première des monarchies, la grande nation, qui, à part sa foi, qu'elle tenait de Dieu, tirait tout d'elle-même, sa pensée, sa politique, ses institutions, sa gloire , donnant à tous, ne recevant rien de personne; la plus noble des familles humaines, où il n'y avait rien de vil et de méprisé, et qui devait sa grandeur et son salut au mâle génie de tous ses enfants. Quel était l'humble rang du peuple où cette nationalité magnifique n'eût pas à saluer des fondateurs et des sauveurs? Elle se glorifiait de sainte Geneviève et de Gharlemagne, de saint Louis et de Jeanne d'Arc; elle avait écrasé le paganisme avec la crosse de ses évêques, elle avait arrêté l'islamisme avec la masse d'armes de Charles-Martel , elle avait fondé l'État pontifical avec l'épée de Pépin, elle avait délivré le Saint-Sépulcre avec le bâton de Pierre l'Hermite , elle avait pacifié le monde catholique avec la parole de saint Bernard , elle avait repoussé le protestantisme avec la cuiiasse des bourgeois de Paris, et toutes ses forces réunies lui avaient donné, au xvii^ siècle, la plus grande influence intellectuelle qui puisse être exercée dans la répubhque chrétienne. (9, p. 212.)