‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 181 sur 216 · XVIII. LE PEUPLE · texte numérisé non relu

XVIII. LE PEUPLE

831. — Il n'y a plus de peuple français. Ce qui fait un peuple, c'est l'unité politique et religieuse. Tel a été notre caractère distinctif , et de là est venue notre force passée. Aujourd'hui nous ne possédons d'autre unité que celle des poids et des mesures. Nous sommes un amas d'individus parlant la même langue, divisés profondément sur tout le reste.

Qui pourra nous rendre ce que nous n'avons plus, la sagesse d'un peuple qui peut être gouverné, la dignité d'un peuple qui veut être gouverné , le fier courage d'un peuple qui ne permet pas que de vils conspirateurs changent tous les jours son gouvernement?

Ce qui peut nous reconstituer, ce n'est pas un gouvernement, c'est une doctrine. La France est un malade qu'il faut ramener dans son air natal. L'air natal de la France est le catholicisme. L'habileté heureuse ou funeste des hommes politiques peut lui donner des gouvernements ; le catholicisme seul lui refera un tempérament. (9, p. 215, etc.)

832. — M.*** a fait remarquer la différence profonde qui existe entre le peuple des villes et celui des campagnes. Du premier nous viennent tous nos périls, dans le second reposent les dernières espérances de la société; le premier accable l'État du poids de ses misères et de ses insatisfaisables exigences, le second souffre autant et peut-être davantage, mais sans se plaindre, et c'est lui, lui seul qui suffît aux charges de l'Etat. Pressé, menacé par cette population ouvrière agglomérée dans les villes, le gouvernement fait tout pour la contenter, et n'y parvient jamais; il ne s'occupe des populations des campagnes que pour leur demander des sacrifîces, et il les obtient toujours.

Comprend- on tous les dangers qu'un tel état de choses comporte? Il est permis d'en douter, lorsqu'on songe au triste accueil fait plus tard au discours de M. ***. On a reconnu le mal, on n'a pas voulu en reconnaître les causes. Nous pouvons donc augurer qu'on refusera de prendre les mesures nécessaires pour en arrêter les progrès.

Les ouvriers, en contact continuel avec la bourgeoisie , sont devenus incrédules comme elle ; les paysans, moins soumis à son influence, sont restés chrétiens. Or, que veut la bourgeoisie? Elle travaille à précipiter les campagnes dans l'incrédulité, sur laquelle elle semble avoir voulu établir sa puissance, et elle ne s'aperçoit même pas que ses périls présents viennent tous du déplorable succès qui déjà couronne ce dessein. (7, p. 432.)

833. — Malgré la domination presque complète de son irréligion dans la plupart de nos villes et dans quelques-unes de nos provinces, malgré l'astuce et la tyrannie de ses règlements, la bourgeoisie officielle et légiférante n'a pu empêcher la miraculeuse fécondité de ces congrégations de frères et de sœurs que le peuple de France offre comme un don quasi divin à la France et au monde. Depuis quelques années, de nouvelles communautés d'hommes et de femmes se sont établies pour élever les enfants, pour secourir les pauvres, pour assister et servir les vieillards, pour porter l'Évangile aux confins de la terre. La ferveur du moyen âge les anime ; elles font ce que jamais les plus gigantesques tentatives de la charité légale ne pourront accomplir.

Où se sont formées ces congrégations? Dans le peuple. Où trouvent -elles cette abondance d'âmes fortes et de cœurs ardents que n'épuisent ni les fatigues, ni les dégoûts, ni le martyre? Dans le peuple. Le peuple tout seul fournit cette renaissante et pacifique armée de réparateurs; la bourgeoisie chrétienne elle-même, si

différente de l'autre cependant , n'y figure que comme une imperceptible fraction.

Le peuple ne cesse de suffire presque seul au recrutement de la milice sainte. Sur cent prêtres, c'est à peine si l'on trouve trois ou quatre enfants de la bourgeoisie, le reste vient du peuple. (7, p. 434.)

834;. — Sans le peuple , sans la résistance que sa foi oppose aux prédications, aux livres, aux ruses, aux exemples, aux lois de la philosophie bourgeoise, depuis longtemps il n'existerait plus en France ni catholicisme, ni christianisme , ni religion d'aucune sorte , ni probablement de civilisation d'aucune espèce. Si le peuple tout entier avait marché du même pas que la bourgeoisie, nous aurions passé déjà de la putréfaction au communisme, et du communisme au knout. Là où nous voyons des champs cultivés , des villes et des populations prospères , il n'y aurait plus que des tribus à demi sauvages, errant à travers des corps de garde d'étrangers et des repaires de bandits. ( 7, p. 435.)

835. — Le dogme de la souveraineté du peuple est sorti du même abîme d'où se sont élevées et d'où s'élèveront jusqu'à la fin des temps les voix qui enseignent aux rois le mépris des lois de l'Église et le mépris de la liberté et de la vie des hommes. Il n'a pas failli à son origine. De près ou de loin, par instinct, par ignorance, sciemment , tous ceux qui l'ont professé , ont été ennemis de l'Eglise catholique. Ils ont fait consister la liberté, premièrement à priver l'Église de toute liberté. Les plus ardents y ont déployé un fanatisme sauvage. (10, p. 106.)

836. — Sans doute nous avons pu, et souvent même, dans le cours de nos polémiques, nous faire aussi un argument de la souveraineté du peuple contre ceux qui l'invoquaient, ordinairement pour nous persécuter. C'était un argument ad hominern qui avait sa valeur, mais en faire la base de notre droit et la raison d'être

de notre existence comme parti, non! Sous ce rapport nous avons toujours cru que la souveraineté de Dieu pouvait suffire , et que le Créateur de nos âmes nous a donné un droit antérieur et supérieur à tous les principes d'invention humaine. (8, p. 13.)

837. — Vivre pauvrement d'un travail précaire, c'est ainsi que la plus grande partie de l'humanité a toujours vécu et vivra toujours. Dieu a fait cette loi, sans laquelle la société serait impossible; l'homme peut donc la subir. Mais cette loi d'un Dieu de justice est aussi la loi d'un Dieu de miséricorde. Elle comporte des adoucissements qu'il faut respecter. Si la société a droit au travail de ses membres, c'est à condition de faire arriver jusqu'au travailleur les lumières, les consolations, la réciprocité de services dont Dieu a voulu que son travail fût entouré et honoré. Le courber sur sa tâche du matin au soir et du berceau à la tombe, le condamner à n'attendre l'amélioration de son sort que d'un hasard dont il désespère , ne laisser arriver ni un rayon de soleil sur son Iront, ni un rayon de foi dans son cœur, et ne pas craindre enfin de froisser par des mépris cet homme, cet égal, cet ouvrage de Dieu, c'est trop ! Dieu n'a point voulu cela , Dieu l'a défendu : c'est une iniquité, c'est un crime, c'est le véritable crime antisocial ! La société qui le commet oublie le plus pressant de ses devoirs ; d'inévitables désastres en seront la conséquence et la punition. (7^ p. 402.)

838. — Les travailleurs n'ont été à nos yeux ni des esclaves ni des maîtres, mais des hommes, nos égaux, à qui nous devons ce qu'ils nous doivent eux-mêmes : le respect, la charité, la vérité. Malgré le crime insensé que beaucoup d'entre eux viennent de commettre (1848), nous resterons dans cette ligne et nous conserverons ces sentiments. Hors de là, nous n'attendons de salut ni pour les riches, ni pour les pauvres, qu'il faut aussi sauver. (7, p. 400.)

839. — Le premier droit des peuples et leur premier besoin, c'est d'être gouvernés. Ils ne jouissent de ce premier des droits qu'en remplissant le premier des devoirs , qui est de se rendre gouvernables. Gomme on sème, on moissonne. L'homme a le droit de vivre, mais à la sueur de son front ; il a droit d'être libre , mais en se faisant digne de la liberté. Un peuple a le gouvernement qu'il mérite. Une mauvais gouvernement, c'est une peine; Dieu mesure la violence et la durée de la peine à la profondeur et à la durée de l'endurcissement. (9, p. 400.)

840. — Le peuple , le vrai peuple , n'entend pas par liberté ce qu'entendent les docteurs, les importants et la populace des villes. Le peuple n'appelle pas liberté ce qu'une plume de journal trop empressée prenait la peine de nous promettre l'autre jour, sous le nom de (( couronnement de Tédifice. » La criée des journaux au coin des rues, la libre circulation du blasphème, la liberté de tout dire aux gens à tout faire, voilà un couronnement d'édifice ardemment désiré! La liberté du peuple est d'être gouverné avec convenance et justice, et de gagner honnêtement sa vie sans avoir à subir de perpétuelles taquineries dans son travail , dans son repos, dans son culte , dans son bon sens. (14, p. 289.)

841. — {Quelques paysans à un républicain avance): Citoyen , nous avons lu votre discours aux paysans ; il ne nous va guère. Il est orné de votre portrait; mais vous n'avez pas la mine d'un paysan. On dit que vous écrivez. Mais quoi? Des fariboles que des farceurs récitent sur un théâtre devant les gens de la ville.

Amuseurs du peuple, amuseurs des rois, même espèce !

Votre roi, à vous, c'est le parterre: vous plaisez à ces quelques milliers d'individus comme on plaît aux rois, quand ils sont méchants, en flattant leurs vices.

Vous leur dites qu'ils sont le peuple souverain : ils le

croient. Nous pouvons aussi le croire. Le peuple de Paris, votre maître, n'est-il pas, en effet , notre roi? N'a-t-il pas toute l'insolence et tous les caprices d'un despote? N'est-ce pas lui qui, sans consulter la France, lui donne et lui ôte des gouvernements, lui envoie des pachas, bouleverse tout, met partout la terreur et la ruine?

Nous avons la paix, nous travaillons, ne demandant que la santé et un temps propice. Nous nous réveillons un matin : tout est dans l'épouvante. Une grêle? une inondation? une peste? la guerre? Non! pire! Le peuple de Paris , grand artiste en révolutions , a exercé son talent.

Les affaires cessent, le travail tombe, les denrées ne se vendent pas. Voici les émeutes, les mauvaises gens montrant le poing, les quarante-cinq centimes. Il faut nourrir le peuple de Paris, qui se repose dans les ateliers nationaux. Jacques ne reverra pas son garçon, qui a été tué dans la rue , l'arme au bras , par dix citoyens cachés derrière une barricade. Console-toi, vieux Jacques , et vends une paire de draps pour payer tes quarante-cinq centimes.

Le peuple -roi est -il enfin content? Non, il nous commande de lui envoyer des députés républicains de la veille. Nous lui obéissons de notre mieux. Il y a eu majorité pour vous, citoyen auteur de trois mélodrames; il n'y en a pas eu pour le maréchal Bugeaud, qui a gagné dix batailles et conquis l'Algérie.

Eh bien ! le peuple de Paris n'a pas été content. Il a fait le 15 mai ; après le 15 mai , le 25 juin , où tant de vieux généraux , où tant de pauvres soldats enfants de nos campagnes sont morts , et de quelle mort!

0 peuple-roi , les cris et les vœux de ton délire résument la politique de tous les tyrans qui ont affligé la terre, des Néron, des Tibère, des Galigula.

Vous voulez nous enjôler comme vos Parisiens. Vous nous appelez canaille, manants, et autres petits termes aimables que vous échangez là-bas entre amis. Canaille

et nous, ça fait deux. Nous appelons canaille les voleurs, les banqueroutiers, les paresseux, les adultères, les menteurs, les gourmands j les flagorneurs, tout ce qui vit sans vertu, du bien, du travail ou du vice d' autrui. Ces garnements qui insultent depuis le bon Dieu dans le ciel jusqu'au marchand dans sa boutique , ces misérables qui veulent faire fortune par les révolutions, la voilà, la canaille !

Excepté nous, que vous prétendez estimer, vous ne voyez point de braves gens en France. D'après vous , il faut porter une blouse grise ou bleue pour être honnête homme et avoir de l'esprit; tout le reste vous parait traître, ou lâche, ou imbécile, à commencer par le neveu. Commencez, au contraire, par respecter celuilà! Nous l'avons élu , sachant bien ce que nous faisions, pour qu'il nous rende la paix ; et il nous l'a rendue , malgré vos amis, ce qui n'est pas si lâche , ni si bête. Vous dites qu'il ne nous faut pas la république des Bugeaud. Nous avons ouï dire que les Piémontais, craignant d'être battus, nous demandaient Bugeaud pour les commander. Qui nous a demandé le citoyen qui nous écrit? quel peuple nous l'envie?

En nous recommandant de nous défier des riches et des nobles, vous nous parlez de fraternité.

Il dépend de nous, dit -on, d'avoir la vraie république. Qu'est-ce que la vraie république? On extertninera à jamais la royauté, la misère et Vignorance. Paysans, ouvriers, dit-on, la république est dans vos mains; vous êtes les plus nombreux, vous êtes 24 millions sur 35; vous êtes les plus forts. Calculons : qui de 35 ôte 24 , reste 14 . Ça ne fait que 11 millions d'individus à exterminer fraternellement.

Là -dessus, chacun de rire et de dire la sienne: On voit que le citoyen *** vient de dîner. — Il est fou. — Il a été mordu.

Et comme il a été mordu il veut mordre.

Voilà ce que ces flatteurs osent nous dire pour nous décider à leur donner le pouvoir.

Car nous leur donnerions le pouvoir, et nous ne l'aurions pas. Nous, paysans, nous fournirions l'argent et la chair à canon.

Prenons bien garde aux rouges , à leurs mois si doux de liberté, égalité, fraternité ! Ce serait, comme dans la chanson,

La liberté de ne rien faire , L'égalité dans la misère , La fraternité de Gain.

On nous propose de dépouiller ceux qu'on appelle nos éternels ennetnis , de leur prendre un milliard par-ci, un milliard par là.

Que trouvons -nous ici à prendre? le château. Çà fait bien des petites ressources de moins pour les ouvriers, pour les malades, pour le petit monde.

« On n'aura plus besoin de rien. » Nous disons, nous, qu'en rien de temps les plus ardents au pillage et les mieux pourvus auront joué, vendu, bu et mangé leurs rapines. Bien mal acquis ne profite jamais. Supposons, contre l'expérience, que ce bien nous profite, nous n'en aurons pas moins violé la loi de Dieu : Le bien d' autrui tu ne prendras. Mais alors cet autre commandement : Père et mère honoreras, pourquoi nos enfants le respecteraientils plus que n'aurons respecté l'autre ?

A présent, citoyen, nous comprenons pourquoi vos amis parlent d'anéanlir la famille et la religion : il le faut pour abolir la propriété. Ces choses s'entre -soutiennent; pour en abattre une, on doit les abattre toutes. Dieu oublié, la conscience étouffée, on ne respecte plus rien. L'homme alors est libre comme l'animal féroce dans les bois, et il ne craint rien, si ce n'est la rencontre d'un animal aussi féroce et plus fort que lui.

Ici votre système n'est plus du tout séduisant, même pour ceux qu'il aurait enrichis. Dans chacun de nos villages, il faudra une caserne de gendarmes. Et que feront -ils? Ils viendront^ le sabre à la main, nous

enseigner les codes que vous aurez faits pour remplacer le catéchisme. Dans ce cas nous trouvons que le plus simple serait de ne pas abolir la religion.

Le fin fond de votre plan ne nous échappe pas : vous et vos amis, vous voulez un bouleversement qui vous mette à la tête des affaires, où vos petits talents ne vous feraient jamais arriver.

Mais, comme vous dites , la république est entre nos mains; nous veillerons à ce qu'elle n'en sorte pas. Nous choisirons avec soin nos représentants. Nous ne prendrons pas les loups pour les bergers, l'ivraie pour le froment, les flatteurs pour les amis. Nous prendrons des gens honnêtes, sensés, et nous leur dirons :

(( Tenez la patrie sur un bon pied, mais ménagez le sang et l'argent. Réduction des impôts, abolition graduelle de la conscription, vote à la commune, voilà notre république : qui voudra l'attaquer, nous avons à son service des bâtons, des fourches, des faux, pas mal de vieux fusils remis à neuf, et jusqu'aux quenouilles de nos femmes. » (8, p. 171.)

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