‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 197 sur 216 · XV. INVENTIONS MODERNES · texte numérisé non relu

XV. INVENTIONS MODERNES

906. — Est-il rien de plus triste qu'une gare de chemin de fer? Je n'y vois que visages affairés et mornes. Les employés surtout me font peine. Toujours secoués dans ce vacarme, toujours enchaînés dans ce tourbillon! Cependant une foule, un peuple postule les moindres emplois d'un chemin de fer. Cela fait frémir. Devant cette multitude d'hommes embrigadés et numérotés , qui courent , qui remuent des fardeaux , qui ne connaissent plus le jour du Seigneur, qui n'ont pas même un chef qu'ils puissent aimer, serfs d'un être collectif, l'administration, qui ne communique avec eux que par d'autres serfs dont ils reçoivent de brèves consignes, oh! comme on se redit douloureusement la parole du divin Maître: Misereor super turham.(4:'2,iY, p. 185.)

907. — Les hommes ont fait beaucoup d'inventions qui ont admirablement servi à les punir et à renverser les projets qu'ils avaient le plus caressés. La machine à vapeur pourrait bien être de ce genre. Où va-t-elle? Nos savants avouent de bonne grâce « qu'ils ne connaissent la cause première de rien. » Ils n'ont qu'à se tourner pour se trouver en face d'un autre problème et proclamer qu'ils ignorent le dernier mot de tout. Ils doivent déjà se douter que la machine à vapeur ne résoudra pas la question du paupérisme, ni celle de l'accord de

l'ordre avec la liberté. Elle en laisse beaucoup d'autres en suspens.

La machine à vapeur, comme presque toutes les machines, a bien l'air d'être un conquérant, et le plus redoutable de tous. On a observé que quand les machines s'établissent quelque part, elles ont pour premier résultat de machiniser une partie de la population. Les ouvriers, en effet, deviennent les serviteurs de la machine, et c'est un rude maître à tous les points de vue. Peu de spectacles sont aussi navrants, non-seulement pour le chrétien, mais pour le simple morahste, que celui qui est généralement offert par la population des districts manufacturiers. Il y a là des enchevêtrements de misère vraiment diaboliques et qui déconcertent jusqu'à la charité chrétienne , peu accoutumée pourtant à se laisser vaincre; il y a là aussi des difficultés sociales imminentes, sur lesquelles les hommes d'État sont réduits à fermer les yeux.

Or voici maintenant que la machine à vapeur, déjà si grosse d'événements politiques par son action dans l'industrie, devient une machine de guerre! Voici qu'elle nous apporte des facilités de destruction en sus de son habituelle consommation d'hommes par les exigences du service, par la misère qu'engendre la chute des industries manuelles, par la démoralisation qui suit la misère, etc. etc. (12, p. 382.)

908. — Les forces scientifiques que Dieu nous met aux mains depuis trente ou quarante ans , ces forces scientifiques qui domptent la nature sans lui arracher son secret et qui pourtant enivrent l'homme d'orgueil, me semblent préparées pour tromper étrangement l'homme. Tout au moins elles lui joueront de sanglants et cruels tours.

La locomotion à vapeur est le grand engin d'un islamisme redoutable. Elle est le bélier qui démolit toutes les frontières. Par ces brèches, les rois perdront l'autorité, les peuples perdront la hberté. (21, p. 52.)

909. — On nous accroche à la locomotive! Non, je ne saurais louer cette machine violente! Jamais je n'aimerai sa fumée, ses hurlements, son brutal et servile trajet à travers la terre déchirée. Jamais je ne verrai d'un œil content les automates uniformes qui servent le monstre. Je hais sa rapidité. Cette rapidité m'ôte le désir, et me laisse l'impatience. Il me déplaît d'être ainsi pressé, d'être aux ordres du sifflet, de ne voir partout que servitude, de me sentir moi-même sous le joug.

Le chemin de fer est l'expression insolente du mépris de la personnalité et de l'anéantissement de la liberté. Rien ne ligure mieux la démocratie. Je ne suis plus un homme, je suis un colis ; je ne voyage pas , je suis expédié.

Des deux côtés de la voie ferrée se dressent les poteaux du télégraphe électrique. Vous dites que là-dessus vos pensées voyagent « avec la rapidité de la foudre. » Là-dessus ne voyagent que la bourse et la police. La liberté est pendue à ces poteaux.

Quand je regarde celte barre de fer sur laquelle je cours, et ce fil de fer où mon signalement vole au-devant de moi, j'entends le propos de l'hirondelle: Voyezvous ce filet qui par les airs chemine ! Oisillons du progrès , ce filet , c'est la cage : gare le chaudron ! (21, p. 16.)

910. — Si la pensée et l'art doivent périr, le chemin de fer et le fil de fer y serviront. (21 , p. 19.)

914. — « Les chrétiens de votre sorte perdraient Dieu, s'il pouvait être perdu. L'on attribue à la religion ellemême l'excès de vos passions rétrogrades et intolérantes; l'on déteste un culte qui condamne tous les essors de l'esprit humain. » — Le christianisme avait fait prévaloir la pensée sur la matière. Vous faites prévaloir la matière sur la pensée; ainsi vous rétrogradez de dix-huit siècles pour le moins.

Je ne condamne pas « les essors de l'esprit humain ; »

car je mets non -seulement les docteurs de l'Église, mais Homère et Dante, au-dessus des physiciens et des chimistes. «Nos penseurs contemporains » eux-mêmes, parce qu'ils gardent quelque lointain commerce avec l'art et la pensée, je les place encore au-dessus de la brute polytechnique, à laquelle ils s'asservissent euxmêmes. Vous, vous ne permettez pas que je préfère la pensée à la matière et que je mette l'art au-dessus de la machine ; vous voulez courber ma pensée et mon corps sous ce machinisme qui vous promet des jouissances bestiales; vous n'êtes pas seulement rétrogrades, vous êtes encore très-intolérants. (21, p. 20.)

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