‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 199 sur 216 · XVI. LITTERATURE · texte numérisé non relu

XVI. LITTERATURE

913. — Vous demandez ce que c'est que le goût? C'est le respect pour la langue , le respect pour la raison , le respect pour le lecteur, le respect pour soimême. C'est tout cela, et s'il fallait le définir d'un mot, je dirais : C'est la tempérance.

La tempérance règle l'imagination, discipline la force, empêche l'enthousiasme de se séparer du bon sens qu'il fait resplendir. Gomme au delà du courage il y a la témérité, au delà de la force la violence , au delà de l'ardeur la frénésie ; de même dans les œuvres de l'esprit, au delà des limites assez larges de la tempérance il y a le pathos , le burlesque , l'extravagant , l'inintelligible ; et au bout de tout le sifflet.

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. Mettre la borne, choisir, élaguer ce qui serait de trop, c'est le rôle de la tempérance. Elle a le secret de l'ordre et de la proportion ; elle sent que des beautés qui fatiguent ne sont plus des beautés, que des lumières mal placées et trop abondantes empêchent de voir ; elle sait ce qu'il faut dire , ce qu'il faut laisser deviner, ce qu'il faut taire ; elle sait disposer les contrastes pour éveiller l'esprit sans le choquer, et lorsqu'elle veut donner le choc, elle empêche qu'il ne soit blessant. (12 , p. 604.)

914. — On a qualifié de mauvaise littérature la nouvelle école qui a produit Chateaubriand, Joseph de Maistre , de Bonald , Frayssinous , Gerbet , Lacordaire , Montalembert et quelques autres en France ; Goërres , Stolberg et Pirker en Allemagne; Manzoni et Silvio en Italie ; Balmès en Espagne; Lingard, Wiseman et Newman en Angleterre. Cependant cette mauvaise littérature ne méprise pas le bourgeois, elle ne le regarde pas comme un sot et comme un fripon , elle voit en lui un homme, elle lui parle le langage de la raison et de la vérité. Elle n'est point hostile au sentiment de l'égalité, car la fraternité humaine est pour elle un dogme , et elle n'exclut de cette fraternité respectueuse et tendre ni le pauvre, ni le riche, ni le nègre, ni le sauvage, ni le criminel, ni même l'impie. Elle n'est pas davantage un volcan de préjugés subversifs et niveleurs; elle n'éprouve pas plus la haine de la puissance et de la supériorité, que le mépris de la faiblesse et de l'ignorance, puisqu'elle unit le sentiment de l'égalité et de la frater-

nité chrétiennes aux principes les plus sévères de la hiérarchie et de la subordination. (6 , p. 440.)

915. — C'est une belle et noble langue le français. On ne sait pas le français , on ne le parle pas , on ne l'écrit pas sans savoir quantité d'autres choses qui font ce qu'on appelait jadis l'honnête homme. Le français porte mal le mensonge. Pour parler français, il faut avoir dans l'âme un fonds de noblesse et de sincérité. Le beau français , le grand français n'est à la main que des honnêtes gens. Une âme vile ne parlera jamais complètement bien cette langue; elle possédera quelques notes, jamais tout le clavier; il y aura du mélange, de l'obscurité, de l'emphase. (41 , p. 37.)

916. — M. *** disait jadis que le romantisme était le libéralisme en littérature, et que ce Hbéralisme réussirait comme l'autre. En effet, le libérahsme littéraire a réussi exactement comme le libéralisme politique; il a emporté la place , il n'y a rien laissé , il n'y mettra rien, il n'y demeurera pas, et son passage ne sera marqué que par des brèches probablement irréparables. (41, p. 212.)

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