XXI. MOYEN AGE
920. — L'Église romaine est la grande figure , la grande puissance , l'intelligence et la vertu du moyen âge , l'esprit planant sur le chaos pour le débrouiller et l'ordonner parfaitement. C'est elle qui fonde, qui combat, qui enseigne, qui corrige, qui gouverne. Toutes les âmes fortes, tous les grands cœurs, tous les bons esprits sont siens, elle les a enfantés , elle les a élevés, elle les inspire ; ils lui obéissent et l'aiment, et ils entreprennent et accomplissent pour l'amour d'elle l'œu-
vre sublime dont elle a seule l'instinct suprême et persévérant.
Il s'agissait de rassembler, d'assouplir, de coordonner et de fondre les éléments barbares, poussés de tous côtés par la colère divine sur le cadavre de l'empire , et de donner au monde , à la place du caput mortuwn païen, une force jeune et immortelle, qui serait la république chrétienne. Assurément, dans la durée de ce travail et dans la multitude et la diversité des ouvriers, beaucoup de choses peuvent provoquer la moquerie, la satire, le blâme. L'édifice le plus parfait n'est longtemps qu'un mélange de constructions informes, de tranchées béantes , de blocs mal dégrossis , jetés pêlemêle sur un terrain stérile et souillé , où plus d'un ouvrier s'enivre et quelquefois blasphème. Qu'est-ce que cela prouve contre l'architecte? (9, p. 540.)
921. — Le bel esprit et l'orgueil modernes diront qu'au moyen âge l'Église se mêlait de trop de choses ; que tout en développant la vie spirituelle et la vie civile, elle réglementait jusqu'à l'excès la vie animale, gênant aussi inhumainement la vie des passions qu'elle développait tendrement la vie des vertus.
Si l'Église n'avait pas étc sévère et inflexible à la liberté des passions, jamais il n'aurait été question dans le monde d'une autre liberté. L'esclavage, établi partout où les passions sont libres, souillerait encore la face de la terre. (17, p. 49.)
922. — Si l'on se contentait de dire que le moyen âge n'ofl'rit pas la perfection de l'état social , nous ne disputerions pas. Il y avait alors des riches inhumains et avares , des pauvres brutaux et indociles , d'ignares savants, de sots philosophes, quantité d'ineptes écrivains. Il en résultait de fausses opinions, de mauvaises mœurs, des troubles, des crimes. C'est ce que l'on n'a pas cessé de voir dans les sociétés policées ; les mêmes causes y produiront toujours les mêmes effets.
A la vérité , nous jouissons de quelques avantages que le moyen âge ne connut point. Peut-être en eut-il aussi que nous ne connaissons plus. Nous avons le gaz, la vapeur, les théâtres ; nos divertissements sont plus nombreux ; il a fallu que notre police se perfectionnât. Ces progrès, le moyen âge les aurait pu faire. Les gens qui ont bâti les cathédrales, découvert l'Amérique, inventé l'imprimerie , auraient fini par savoir paver les villes et seraient parvenus à organiser la police suivant leurs besoins. On accordera bien cela. On accordera encore que ces merveilles n'assurent pas le salut du monde. Avec toutes ces merveilles nous sommes au bord de la guerre sociale : petite misère de la civilisation , égale à quelques-unes des grandes misères de la barbarie.
Un des côtés par où le moyen âge choque extrêmement certaines gens, c'est le désordre des mœurs. Si l'on veut relire les Mémoires du Diable et les Mystères de Paris, on y trouvera une peinture de mœurs qui dépasse en férocité cynique les traits les plus noirs du moyen âge. Ce qui n'existait pas alors, c'étaient des associations d'honnêtes gens et de conservateurs, comme celles qui possèdent et rédigent nos grands journaux , achetant ces dangereuses peintures pour les faire pénétrer dans la masse du peuple.
Les détrousseurs de grands chemins deviennent rares; à moins d'orage politique , la route et la rue semblent assez sûres; la maison ne l'est plus. Il y a moins de vols à main armée, il y a plus de vols de confiance. Mille inventions fines remplacent les anciens brigands et leurs châteaux forts. On allait chercher le voleur, il vient vous trouver; c'est plus commode, mais il fait mieux sa main. Après les prospectus, les commandites et toutes les variétés du vol , on nous permettra de ne pas compter pour rien les émeutes , les révolutions , l'armée entière des chevaliers de Vidée. Une des amertumes du présent, c'est d'ignorer si la société a six mois d'existence devant elle. Une société qui serait
peut-être perdue , si un seul homme tombait , franchement cette société-là n'a point sujet de faire la fîère ! (16, p. 96.)
923. — Le xe siècle expirant vit à la fois la tiare au front de Gerbert, l'homme le plus savant de son époque, la couronne d'Allemagne au front de saint Henri, la couronne de Hongrie au front de saint Etienne, la couronne de France au front du pieux et aimable Robert. Pas un tyran nulle part , l'amour des arts et des lettres partout ; dans toutes les âmes une sève, une foi, un enthousiasme prêts à remplir de gloire et de merveilles le monde chrétien tout entier, ce monde jeune et fervent, à qui Gerbert^ dans une lettre qui est le testament du x^ siècle, indiquait la conquête de la Terre -Sainte comme principal objet de son activité. (6, p. 454.)
924. — S'il y eut un temps où l'intelligence publique était assez haute pour donner à la force morale un appui victorieux contre la force brutale, où donc était le mal , gens d'esprit qui condamnez ce temps? Quel mal que ce roi n'ait pu dévorer une nation? ni ce roi faire de la fausse monnaie? ni ce roi répudier sa femme légitime? En quoi la dignité humaine en est-elle blessée?
Si la force morale disparaît tout à fait, la force brutale régnera tout à fait. Il ne fallait pas parler de force morale aux envoyés de Rome païenne, ni à ceux de Robespierre; il n'en faudra pas parlera ceux de Garibaldi. Ils supprimeront même les journaux, même les journalistes. Réfléchissez, gens d'esprit. (21, p. 63.)
925. — Ce qu'enseignaient surtout les écoles barbares du moyen âge, c'était la religion. La société ne promettait aux hommes ni la richesse ni le bonheur sur la terre, promesse malaisée à tenir et très-difficile à retirer; mais elle voulait que tous eussent le bonheur de connaître de Dieu, la joie de l'espérer, la gloire et le contentement de le servir. Grâce à ce soin, les pauvres
paysans, les pauvres serfs , savaient nnieux que beaucoup de nos docteurs deux choses que l'Eglise apprend d'abord à ses enfants : la dignité de leur origine , et la sublimité de leur fin. Ils savaient que, créés de Dieu, rachetés par lui , allant à lui , c'était à lui qu'ils devaient obéir avant d'obéir aux hommes. Dans cette seule croyance que d'obstacles aux entreprises de la tyrannie, soit qu'elle voulût contraindre, soit qu'elle voulût corrompre! (17, p. 73.)
926. — Les nobles avaient l'obligation plus spéciale du dévouement : véritables coadjuteurs de l'Église pour la conduite du peuple et le soin des pauvres. Je sais ce qu'on dit des mauvais seigneurs. Ils avaient tort d'être mauvais ; mais on se tait des bons , qui étaient plus nombreux; la preuve en est qu'ils ont duré longtemps.
L'institution est tombée. Il y a eu de sa faute, cela est certain. L'autorité ne tombe que pour avoir oublié sa mission. Elle tombe néanm.oins pour le châtiment de ceux qui la renversent. Combien de pauvres gens écrasés par la chute de l'aristocratie, étouffés sous ses débris, ruinés de sa ruine I (20, p. 233.)
927. — L'égalité civile n'est pas du tout la liberté. La liberté civile n'est pas du tout la noblesse. La France démocratique n'a pas autant de vraie liberté qu'en avait la noble France. On trouverait en France aujourd'hui beaucoup plus de vilains, de serfs et d'esclaves qu'il y a cent ans.
Pour faire des hommes libres , attachés à leurs lois , qui s'aiment et se respectent entre eux, comme sortis d'une même terre, comme appelés au même ciel, les instructions de l'Église , reçues en commun le dimanche, valaient mieux que les livres et les journaux. (20, p. 245.)
928. — La noblesse avait été constituée sur les types éternels de la famille et de la société. Elle s'est déve-
loppée suivant les lois de la nature; elle a , en masse et longtemps, exercé son pouvoir suivant les lois de la religion. Elle a été , en masse , courageuse , désintéressée, dévouée, protectrice de l'Église, nourricière des pauvres, le bras fort de la justice et de la civilisation, dont l'Eglise était la tête. Les devoirs que l'Église lui enseignait, elle les a, en général, remplis; les sacrifices que le christianisme lui conseillait , elle les a faits. Elle a donné beaucoup de cœurs à l'Église, beaucoup de sang à la patrie ; elle a été , après l'Église et sur ses pas , la tutrice de ce grand et bon peuple de France , encore si grand et si bon. Ce qui restait de cette noblesse-là se tenait plus près des champs et des camps que de la cour. Fidèle au roi , elle n'était pas infidèle au peuple. Elle ne le foulait pas, elle ne l'insultait pas. Elle vivait près de lui, quasi pauvre comme lui, lui laissant les gains de l'industrie et du négoce. (( On dit d'un homme qui ne fait pas grand' chère, qu'il est comme la vieille noblesse; que, quand il a mangé sa soupe, il a plus d'à demi dîné. :i> (20, p. 255.)