XXIII. NOBLESSE
932. — C'est quelque chose qu'un nom : je reconnais à ceux qui en possèdent un, une certaine supériorité sur moi qui n^en ai pas. « Noblesse oblige. » C'est une force, c'est un devoir. Si le gentilhomme manque au devoir de son nom , au lieu de l'honorer d'autant plus, je l'honorerai d'autant moins. En attendant, il a le signe qui le recommande à mon respect, et je salue en lui tous ses ancêtres, ne pouvant croire que Dieu fasse durer si longtemps une famille sans quelque dessein sur elle, et sans qu'elle ait acheté cette gloire par des vertus... Je crois à la noblesse du sang; je la respecte et je l'honore, parce que le bourgeois la jalouse, le démocrate la hait et les révolutions se flattent de l'abolir.
933. — Restez dans vos terres, gentilshommes ! Dépensez-y vos revenus , dont vous venez , dans les villes , engraisser vos pires ennemis. Restez dans vos terres , élevez-y vos enfants, la charrue et le fusil à la main, parmi ceux qu'ils devront un jour protéger et défendre. Quel besoin avez-vous que vos fils soient tous docteurs en droit et sachent pérorer aux tribunes? Employez à leur donner une éducation virile et chrétienne , et à leur faire des amis, les sommes que vous coûtent leurs inutiles diplômes. Et encore si ces diplômes ne coûtaient que de l'argent! Vendez les diamants , l'or et l'argenterie pour fonder des écoles de Frères et des couvents de Trappistes, pour relever les églises, pour établir dans les campagnes les œuvres de religion et de
charité. Laissez les avocats, les gens denéi^oce, les gens de littérature faire des discours, faire des lois, faire des gouvernements. Au lieu d'être les derniers des bourgeois, contentez-vous d'être les premiers des paysans et de faire des hommes.
Vous avez trois vocations : la charrue d'abord, l'épée ensuite, en troisième lieu la magistrature. Au-dessus de cela, il n'y a pour vous que le sacerdoce; au-dessous il n'y a rien. Vous n'avez pas le génie bourgeois.
Si vous aviez été prêtres, agriculteurs, magistrats, au lieu de vous faire députés, journalistes, industriels, ou de ne rien faire du tout; si vous aviez consacré à vous pousser dans ces carrières les dix-huit années du règne de Louis-Philippe, perdues en intrigues de parti et en plaisirs doublement ruineux; si vous aviez consacré chaque année en œuvres saintes et populaires ce que vous coûtait l'hiver de Paris , vous seriez devenus par la force des choses, Louis -Philippe n'étant plus, les maîtres de la France , et vous auriez fait ce que vous auriez voulu.
Retrempez-vous donc dans la vigueur de votre origine chrétienne et rurale. Abandonnez les villes, où vous n'êtes et ne serez rien que des consommateurs ; retournez dans les campagnes, où vous serez tout. Cessez d'enrichir les boutiquiers, assistez les paysans. Redevenez les seigneurs, c'est-à-dire les anciens (seniores) du pays, les gardiens de la foi et de la tradition, les initiateurs prudents aux choses nouvelles, les modèles des mœurs pures , les fermes amis de l'autorité^ qui, désormais, aura confiance en vous. Sur ce terrain, ne craignez pas la concurrence de l'enrichi qui vous hait , vous tracasse et vous diffame ; ne lui disputez que l'écharpe de maire, laissez-lui tout le reste. En même temps que la puissance, il aura les vices : ses vices propres et ceux de la fonction. R sera railleur, prodigue et ladre ; il se ruinera dans le luxe , les spéculations et les plaisirs. Tandis que vous ferez l'aumône, il fera l'usure; lorsque vous donnerez la main au paysan, il l'é-
claboussera de son stupide dédain. Le peuple alors connaîtra ses vrais amis, et la lie des villes pourra fermenter, faire des révolutions , lancer sur vous ses décrets immondes. Cette insolence viendra mourir à la lisière des champs; le flot boueux n'atteindra pas le seuil de vos châteaux défendus par un rempart de chaumières. (9, p. 471.)
934. — L'aristocratie joue dans une nation le rôle de ces grands arbres placés sur le versant des montagnes pour arrêter la chute des terres et rompre la violence des ouragans. (31, p. 364.)
935. — Une grande famille , dans un pays catholique, c'est un patronage créé pour une quantité de misères ; c'est un instrument de civilisation et de bienêtre autant qu'une garantie de durée et de stabilité. La grande famille fait à ses frais rétablir les chemins, relève le pont, bâtit et embellit la chapelle, dote l'hospice, et pousse encore dans la carrière des études l'enfant pauvre chez qui se révèlent d'heureuses dispositions. En même temps elle est une pépinière d'esprits éclairés , formés de bonne heure à la connaissance du monde, des grandes affaires , où le pays trouve à bon marché des serviteurs comme il en faut pour les missions difficiles ; et cela sans faire tort à personne , sans boucher la voie à aucun esprit vigoureux, sans éteindre aucune lumière. (25, p. 129.)