II. DOIT -IL Y AVOIR UNE RELIGION
52. — Il manque au mécanisme social un rouage qui en fut exclu par la première république et qu'à présent même l'on ne paraît pas vouloir y replacer.
Ce rouage est une manière de penser et de vivre aujourd'hui inconnue de la majorité des Français éclai-
rés : On l'appelle la Religion catholique. Par de certains préceptes, nommés les C ommandeynents de Dieu et de l'Église; par de certaines vertus, telles que le dévouement et la charité; par de certaines institutions, telles que les ordres monastiques , cette religion offrait à tous les hommes des secours qui n'existent plus en grande partie. Elle avait créé pour la société des garanties que la loi civile, devenue seule souveraine, est incapable de rétablir.
La loi, se mettant à la place de la religion, n'a pu espérer quelque obéissance qu'en flattant sur beaucoup de points les plus mauvais et les plus dangereux penchants de l'humanité ; car une seule loi peut être tout à la fois sévère et respectée : c'est celle qui vient de Dieu et qu'on ne discute pas.
La loi n'est pas partout : son œil ne voit que peu de chose, n'est jamais sûr de ce qu'il voit, ne peut pas punir tous les crimes qu'il peut voir. La loi ne plane point sur la conscience. Il est des crimes de lèse -humanité que la loi n'a pas le droit de réprimer; il en est qu'elle tolère ; il en est qu'elle n'appelle pas crimes et qu'elle est près d'honorer. Elle abandonne le pauvre aux conseils terribles de la misère et de l'ignorance ; elle donne à chaque individu une immense latitude pour chercher son profit au détriment du prochain.
Ce siècle croit que le monde peut se gouverner avec des codes faits entièrement de main d'homme, avec des vertus purement philosophiques, avec une répression purement matérielle. Un siècle d'orgueil devait choir en celte brutalité et mériter tous les châtiments qu'une si folle impertinence a fait tomber sur lui.
Qu'arrive -t- il quand le mépris des lois de Dieu devient le crime d'une société tout entière? Il arrive ce que nous voyons : ce malaise insupportable et croissant dont la société se plaint, hélas ! sans vouloir guérir ; ce relâchement des liens les plus doux , ces chagrins amers de la famille désunie, cette défiance universelle, ces haines sanglantes, cet affaissement, cette disparition
des principes sur lesquels on veut encore s'appuyer et qu'on s'épouvante de ne trouver plus, cet isolement affreux, ce dégoût des jouissances matérielles auxquelles on a tout sacrifié et dont le besoin vengeur semble s'alimenter de l'impuissance qu'elles ont produite. La société souffre comme un coupable orgueilleux, quand la justice vient enfin le dégrader et l'abattre. Elle est humiliée dans toutes ses puissances, elle se décompose, elle frémit de cette frayeur de la mort, affreuse conseillère de toutes les lâchetés.
Nul ne se plaît à la place qu'il occupe ; le supérieur est hautain ; l'inférieur est jaloux; tout homme forme quelque noir dessein entre le double feu de la haine et de l'envie ; l'échelle immense des conditions humaines semble une chaîne de damnés se haïssant à jamais dans la frénésie de leur commun supplice.
Que peuvent à cela les constitutions que ces coupables imagineront de faire pour s'imposer réciproquement des vertus qu'ils n'ont point et un amour qu'ils ne veulent pas se porter? Ah ! vous avez dit qu'il suffirait d'ouvrir des écoles, d'avoir des codes, de bâtir des prisons, de broder des drapeaux, et que ces œuvres de votre souveraine sagesse pourraient former des familles, constituer une société! Mettez -vous donc à l'œuvre! Vous avez cinquante mille lois , ayez - en cinquante mille autres ; triplez le nombre des juges et centuplez celui des gens de police; que la loi prévoie tous les délits contre la famille et contre la société, et que, par le concours empressé des citoyens, aucun délit n'échappe à la punition : quand vous aurez ainsi fait l'impossible, vous n'aurez absolument rien fait, si vous n'avez pas encore, et par-dessus tout, ce qui vous manque plus que tout, ce que vous ne voulez point avoir, ce que ne sauraient donner la législation humaine la plus parfaite, la civilisation la plus mûre, ce sans quoi aucun homme ne peut être en paix ni aucune société heureuse : LA Foi, l'Espérance, la Charité.
Ayez cela, vous aurez tout. C'est la législation des
âmes et la civilisation des consciences. Le reste, sans cela , n'est qu'un peu d'encre sur un peu de papier.
Donnez cela, vous donnerez tout.
Quelle doctrine nous sauvera de toutes celles qui nous perdent, si ce n'est celle qui nous enseigne à travailler et à souffrir en ce monde, pour mériter un bonheur que le monde ne saurait donner?
Solutio omnium difficultatum Christus. Cette profonde parole d'un Père de l'Église est vraie aujourd'hui comme au siècle où elle fut prononcée; le Christ seul résoudra tous nos problèmes.
La société est pleine de duretés et d'injustices? — Aimez le pauvre, et ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. — On ne respecte point les supériorités naturelles et sociales? — Que les supériorités apprennent à se respecter elles-mêmes, qu'elles respectent les infériorités, et que tout homme, celui même qui n'a pas de maître sur la terre, s'incline devant le Maître qu'il a dans les cieux. — Les faibles et les misérables abondent? — Laissez à ceux que Dieu choisit le droit de se faire esclaves de leurs frères souffrants, de les servir avec cet amour qui dompte les haines les plus sauvages et qui console les plus irréparables malheurs.
Abrutissement par l'impiété, régénération par l'Église, voilà le secret qui dort au fond de l'avenir. De grandes et formidables épreuves sont réservées à la société française. Aucun esprit un peu sérieux ne peut maintenant s'abuser à cet égard. (7, p. 470.)
53. — Il faut une croyance à l'homme, comme il lui faut de l'air, et comme il lui faut du pain. (5, p. 41.)
54. — L'existence de Dieu implique l'existence d'une loi et d'une règle de vie donnée aux hommes : voilà l'Évangile; toute loi nécessite des juges et des interprètes : voilà l'Église catholique. (36, p. 179.)