XII. COMMENT ON DOIT ÊTRE DÉVOUÉ A l'ÉGLISE
199. — L'Église m'a donné la liinnière et la paix. Je lui dois ma raison et mon cœur; c'est par elle que je sais, que j'admire, que j'aime, que je vis. Lorsqu'on l'attaque, j'ai les mouvements d'un fds qui voit frapper sa mère. J'essaie d'arrêter la main parricide, j'essaie de la meurtrir, je conserve de son crime un ressentiment profond. C'est le plus insensé des crimes, le plus ingrat, le plus cruel.
Certes! je n'ai le malheur de haïr aucun homme. Mais l'œuvre à laquelle beaucoup d'hommes se condamnent et dont je vois tous les jours des effets irréparables, je la hais. Je la hais d'une passion que rien n'épuise, que rien n'endort, qui malgré moi, quoi que je fasse, éclate en âpres gémissements. (16, p.xxxix.)
200. — L'Église est ma Mère et ma Reine. C'est à elle que je dois tout, lui devant la connaissance de la vérité ; c'est par elle que j'aime, c'est par elle que je crois, d'elle seulej'espèretoutce que je veux espérer: homme, la miséricorde divine; citoyen, le salut de la patrie. (16, p. xxxiii.)
201. — Jamais on ne verra dans nos paroles, dans nos actions, dans nos désirs, dans nos rêves, la trace d'un amour égal à celui dont nous brûlons pour la maison de Dieu, pour la sainte Église catholique. Pour nous, il n'y a ni branche aînée, ni branche cadette, ni opposition, ni ministère, ni quoi que ce soit, ni qui que ce soit qui prenne le pas sur l'intérêt de la religion catholique. C'est dans la splendeur et dans la prospérité de cette religion , c'est dans son libre développement que nous voyons, comme hommes, la plénitude de notre liberté; comme citoyens, l'honneur et le salut de la France. (6, p. 316.)
xm. rome!
202. — Rome et Paris sont les deux têtes du monde, l'une spirituelle, l'autre charnelle. Paris, la tête charnelle, pense que le monde n'a plus besoin de Rome, et que cette tête spirituelle, déjà supplantée, doit être abolie. 11 y a sans doute des contradicteurs; mais, quand une idée de telle nature possède la majorité, ou ce qui en tient lieu, tout ce que la contradiction peut dire n'est que risible.
On jure bien aussi que ce n'est pas Paris, mais Florence qui propose d'abattre Rome. Florence n'est pas une tête, pas même un bras. Est-ce que c'est le bourreau qui tue? (41, p. xii.)
203. — Rome, nom de mystère! Dès que ce nom s'est élevé sur les nations, nulle voix ne l'a prononcé sans haine ou sans amour, et l'on ne sait qui l'a emporté de l'ardeur de la haine ou de l'ardeur de l'amour. Quand la vanité de l'esprit moderne se targue de tout concilier, la haine et l'amour de Rome poursuivent leur vieux combat, plus âpre que jamais.
Mais Rome ne périra pas; ses ennemis ne seront point soulagés du poids de sa gloire. (21 , p. 1.)
204. — Telle que le christianisme l'a faite , Rome est la ville des âmes. Elle a une langue que toute âme peut entendre; mais l'esprit séparé de l'âme ne l'entend point.
Nul esprit n'est plus séparé de l'âme et ne comprend moins Rome que ce sot et vulgaire épanouissement d'incrédulité qu'on appelle le bel esprit. Il n'entend point son langage, il n'en voit point la beauté souveraine, il la tourne en dérision. Ce bel esprit n'est pas la haine ; la haine l'emploie et le méprise. (21, p. 4.)
La grande Rome, la maîtresse encore couronnée du
monde, cette Rome spirituelle, notre amour et notre gloire, n'est pleinement donnée qu'à l'œil simple de la foi. Semblable au Dieu qui la remplit, elle se cache aux superbes. L'orgueil de l'esprit la parcourt, et ne la découvre pas.
L'humble qui s'est agenouillé devant la Croix , voilà l'hôte de Rome. Comme la maison du père est ouverte à l'enfant, ainsi Rome lui sera ouverte. Il aura la clef des mystères, le sens de ses harmonies, le charm.e incomparable de ses parfums; il comprendra tout, il aimera tout, et il gardera les délices de son amour.
205. — Le charme incomparable de Rome, c'est d'être d'abord la maison de famille, le berceau universel près duquel le fils rejeté lui-même sent frémir dans son cœur il ne sait quoi de doux qui est la voix du sang. Et ensuite c'est l'instinct même de l'humanité régénérée par le Christ qui tressaille et se réjouit. Au fond de l'âme, à des profondeurs inconnues de ceux qui n'ont pas été nourris du sein de l'Église, s'éveille la joie inénarrable de vivre au milieu de la liberté; non la fausse et louche liberté des philosophes et des politiques , liberté armée contre Dieu , contre l'autorité et contre les hommes; m.ais la liberté du Christ, la vraie liberté, qui donne à Dieu et à César ce qui leur est dû , qui n'entreprend rien contre les hommes, et contre qui personne n'entreprend. Partout dans l'Europe, séparés du Christ en fait ou en principe, les hommes sont des administrés, lorsque sous divers noms et sous divers costumes ils ne sont pas en réalité desesclaves. A Rome, dans les États de l'Église, les hommes sont encore des hommes, et qui se sentent des hommes, et que l'on traite en enfants du Christ. (24, p. 39.)
206. — La Rome des papes n'est pas seulement le sanctuaire de la conscience chrétienne , par conséquent l'inviolable sanctuaire de la liberté dont la conscience
chrétienne est le suprême et invincible rempart; elle n'est pas seulement le dernier asile où s'abritent le respect et l'amour des pauvres et des petits; elle n'est pas seulement une terre privilégiée où vivent encore une foule de tradilions nobles et d'institutions vraiment populaires que jadis toute l'Europe y a prises et qu'elle y viendra reprendre quelque jour: Rome pontificale est encore un laboratoire où le génie de la charité conçoit, expérimente et fait consacrer ses bienfaisantes conceptions. Là sont nées toutes les œuvres de miséricorde; nées ailleurs, là elles ont reçu le baptême et la fécondité. Là est le centre de la civilisation universelle, puisque là est le centre de l'apostolat chrétien. (16, p. 188.)
207. — L'église de Saint-Jean-de-Latran a été dévastée, renversée, brûlée; l'enfer s'est rué sur elle; mainte fois de la basilique d'or il n'est resté que des cendres. Elle est debout, plus riche de son nom et de sa parure de siècles que de tous les trésors dont Ta ornée un amour vainqueur. Elle est l'église propre du Pape, mère et maîtresse de toutes les églises. Ses murs eux-mêmes proclament sa dignité dans ce langage de règne qu'on ne parle nulle part comme ici :
Sacrosancta Lateranensisecclesia, omnium urbis et orbis ecclesiarum mater ft caput.
Et ces mots diraient la même chose, quand même ils seraient tracés à la craie sur une cabane de planches et de roseaux. (21 , p. 163. )
208. — J'assistais à Saint-Pierre de Rome à la solennité du dimanche des Rameaux. J'attendais l'entrée du Saint-Père, qui devait passer porté sur la sedia gestatoria. Il parut, et un chœur s'éleva, remplissant l'enceinte immense. Savez -vous ce que l'on chantait? Tu es Peirus, et super hanc petram œdificaho Ecclesiam meam. Concevez quelque chose de plus beau. Tout l'univers était représenté dans cette cathédrale de l'évêque universel. Il y avait des ambassadeurs, des en-
voyés ou des citoyens de toutes les nations. Nous étions prosternés sur son passage. Il s'avançait lentement dans une pompe plus que royale, vraiment divine; et du haut de son trône, porté par douze hommes, il nous bénissait.
Tu es Petrus ! C'est sur toi que Jésus- Christ a bâti son Église ; quelle que soit ta faiblesse apparente, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre toi, fondement stable du chef-d'œuvre de Dieu! (19, p. 203.)
Quand on pense à qui cette promesse a été faite , et quand on la voit ainsi accomplie après dix-neuf siècles, dont aucun n'a passé sans élever contre l'Église quelque formidable ennemi , on tient Dieu quitte de tout autre miracle.
J'ai trouvé là pourtant des esprits qui, pouvant admirer et bénir, perdent leur temps à se choquer. A leur avis, c'est trop d'encens autour d'un homme; le Pape ainsi porté, ainsi salué, a trop l'air d'une idole. J'ai entendu faire cette réflexion par un Anglais important, fort honoré d'une fonction qui lui permet de se mettre à genoux devant sa souveraine dans certaines grandes occasions. Cet Anglais croit que le Pape est l'abbé Mastai Ferctti. Il n'entend pas ce que Ton chante; il ne comprend pas ce glorieux tu es Petrus, et il ignore que Pierre est ici plus que Pierre même, c'est-à-dire Jésus-Christ vivant dans le tombeau. (19, p. 203.)