‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 67 sur 216 · II. BOiNHEUR · texte numérisé non relu

II. BOiNHEUR

295. — Nous prenons de la peine, — autant et plus que le Ciel n'en demanderait, — pour être bien logés, bien vêtus, bien nourris, bien servis, bien glorifiés. Nous faisons tout cela sans que rien nous assure du succès, sans que le succès nous mette à l'aise. Car l'inquiétude pénètre dans le beau logis, le rhume nous atteint sous le beau vêtement, la table ne fait pas le bon estomac , la belle gloire ne préserve point du ridicule; nous pouvons être servis à merveille sans avoir conquis l'admiration de notre valet de chambre. (19, p. 328.)

29Ô. — Que voulons-nous quand nous désirons icibas un bonheur sans ombre, sans nuage? Nous demandons à n'avoir ni de charité pour supporter les autres, ni de patience pour nous supporter nousmêmes, ni de résignation, ni de confiance en Dieu , ni de travail, ni d'aucune des vertus, d'aucun des mérites par lesquels on gagne la bienheureuse éternité. Nous voulons changer l'ordre des desseins et des

œuvres de Dieu, ne plus porter le poids du péché originel, n'être plus chrétiens ni hommes, abandonnés à la joie abrutissante d'une suite continuelle de matériels plaisirs. (38, p. 410.)

297. — La vie et les événements de la vie n'ont qu'un but, auquel notre volonté doit concourir ; ils sont faits pour nous rapprocher de Dieu. De là vient que, contentements et peines, aux regards sereins du fidèle, tout est béni, tout est bon. Mais ces mêmes événements nous éloignent au lieu de nous rapprocher, quand notre volonté refuse de les tourner au dessein de miséricorde qui les a disposés.

L'homme qui n'a point connu Dieu, qui ne l'a connu que supertlciellement, qui finit par l'oublier, s'éloigne donc de lui sans cesse ; il souffre en vain ; tout est funeste dans sa vie ; ce peu de bonheur amer qu'il arrache parfois à la morne âpreté de son destin, ces fruits rares et chétifs qui pendent aux buissons de la mauvaise voie , sont mauvais comme elle , trompent la soif du malheureux qui les cueille et chargent son âme d'un ahment empoisonné. Souffrance dans le temps, réprobation imminente dans l'éternité, tel est le sort de celui qui ignore Dieu, ou qui l'oublie. (5, 106.)

298. — Le bonheur est un effet de la sagesse plutôt qu'un présent de la destinée ; il se compose , pour la part principale, de beaucoup de modération et de résignation ; et les sources les plus abondantes n'en sont ni la richesse, ni la santé, ni l'éclat de l'esprit, ni la beauté corporelle, mais la bonté et la charité, (19, p. 169. )

299. — Le bonheur, si souvent et si faussement défini par les hommes, est l'adhésion que nous donnons à nos devoirs, et nous ne pouvons adhérer à nos devoirs entièrement, franchement, toujours, qu'en aimant beaucoup Dieu. Aimer Dieu, c'est donc l'unique secret

de cette ombre de contentement que l'on peut trouver dans la vie, non pour s'y plaire, mais pour s'y reposer et la prendre en patience. (37, p. 11.)

300. — L'état heureux en ce monde est celui dont on remplit les devoirs ; tout état dont on remplit les devoirs par un sentiment d'amour pour Dieu qui les a donnés, c'est-à-dire où l'on fait des sacrifices, est heureux; et le plus heureux est celui où le sacrifice est plus grand. (20, p. 457.)

301. — Le bien-être est dans le cœur et dans l'esprit, comme la liberté. Il consiste dans le repos de la conscience, dans l'affection de la famille et des voisins, dans l'espérance surtout des choses qui ne mourront point. Quand nos paysans sont réunis autour de leur in-

"cligent foyer, au milieu de leurs amis, de leurs enfants , ils ne songent guère à la fumée qui les incommode, à la bise qui pénètre à travers les ais mal joints de la porte rustique; ils s'aiment, ils sont en paix avec Dieu, ils attendent la vie éternelle. Le bonheur est là! (36, p. 244.)

302. — Vous demandez le secret de la joie? Fiezvous à Dieu, priez-le; croyez-le plus sage et meilleur que vous , ce n'est pas bien difficile ; ne désirez ni la gloire, ni la fortune, ni l'empire; réglez votre vie comme votre conscience vous dit très -clairement que Dieu le veut; faites à ceux qui vous approchent tout le bien que vous pourrez leur faire; dites -leur toutes les bonnes paroles que vous pourrez leur dire; moyennant cela, vous ne serez malheureux ni dans la pauvreté, ni dans la souffrance, et vous ne craindrez pas de voir le monde crouler autour de vous. (18, p. 366.)

303. — Qui travaille à se donner des aises n'aura jamais fini, et lorsqu'on a atteint le comble, chose rare, et qu'il n'y a plus rien à faire pour le trouver

bon , alors commence le suprême déboire et l'ennui qui va jusqu'au dégoût et jusqu'au désespoir. C'est le cœur et l'esprit qu'il faut tenir au large dans un juste dédain des réclamations de la mollesse. (42 , iv, p. 311.)

304. — N'avoir qu'à se divertir est souvent un travail plus pénible et plus ennuyeux que tout autre travail. (37, p. 127.)

305. — Nos journées sont courtes, et l'ennui n'y paraît point , non pas tant parce qu'elles sont occupées, que parce qu'elles sont réglées et que chaque chose y a son heure. Au premier abord cette régularité épouvante. Cependant rien n'est si monotone que le désordre.

Le désordre est triste et funeste, parce qu'il est contraire à la volonté de Dieu. L'ordre, c'est la variété; il n'est plus d'occupation pénible lorsqu'on sait qu'à telle heure, immanquablement^ elle doit venir^ et qu'à telle heure aussi une autre occupation lui succédera. Ajoutez-y la pensée de faire tout pour Dieu, vous avez trouvé le grand secret du travail attrayant. Il en est alors du travail comme de la douleur : nous nous demandons où sont ses souffrances.

Par là, on éloigne l'occasion de bien des fautes. Dans son règlement de vie , le chrétien n'a point laissé au mal cette grande place, cette latitude immense qui s'appelle Vimprévu. Je m'abandonnerai moins à la mollesse, parce qu'à tel moment marqué ma journée doit commencer, et qu'à l'heure dite, en effet, elle commence. (36, p. 276.)

L'ordre est béni de Dieu, dont la pensée a tout réglé dans le monde avec ordre et harmonie. Dieu a bien des définitions; en voici une qui n'est pas la moins belle de toutes : Dieu est ordre. (36, p. 280.)

306. — Où donc est le bonheur des pauvres gens ? Uniquement dans la foi que l'Église leur inspire, dans

ibS PENSÉES DE M. LOUIS VEUILLOT.

la prière que l'Église leur apprend , dans l'espérance que la prière et la foi peuvent seules alimenter. Nos philanthropes n'admettent pas cela ; ils font grand bruit des droits politiques qu'ils croient donner à tous ces serfs de la faim; ils espèrent merveilles de l'instruction qu'ils s'imaginent répandre. Mais on sait ce qu'il faut penser des vertus nutritives de l'alphabet. Toutes les clartés du monde ne feront pas pousser une pomme de terre; la lecture d'un journal sera toujours regardée comme un dîner insuffisant. Que posséderont les pauvres quand l'instruction (ou du moins ce qu'on appelle ainsi) sera ajoutée à leur détresse? Ils n'ont pas besoin d'arithmétique pour supputer leurs revenus.

L'instruction et les droits politiques augmenteront les ambitions, les vanités, ils aggraveront les souffrances de la misère de toutes les souffrances de l'orgueil ; le pauvre deviendra plus insolent, le riche plus dur; il y aura des guerres d'esclaves. Voilà tout que le savoir humain peut donner au monde. (36, p. 228.)

307. — Dieu n'est pas si sévère à ceux qu'il semble abandonner à toutes les difficultés de la vie , qu'à ceux dont l'existence est entourée des commodités de la fortune. Les pauvres, quand ils sont malades, vont à l'hôpital ; ils y trouvent des sœurs pour les instruire , un prêtre pour les absoudre, et, malgré leur dureté ou leur ignorance, presque tous se réconcilient avant de mourir. Tandis que les riches s'endurcissent dans leur orgueil , ne veulent point entendre parler du ministre de Dieu, ou par respect humain , ou parce qu'il n'est pour eux que le ministre de la mort , et enfin expirent sans repentir et sans pénitence, au milieu de ces biens souvent mal acquis , dont ils ont fait plus souvent un mauvais usage , et qui , les ayant entraînés à commettre tant de fautes, leur font perdre encore, au moment où ils leur échappent, la bienheureuse éternité. (38, p. 127.)

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