XXIV. PAUVRES
395. — Aux siècles de foi , on distinguait deux situations bien différentes dans la pauvreté. Il 'y avait la misère, qui était un mal, mais un mal accidentel que la charité guérissait; et la pauvreté proprement dite, qui était un état normal parfaitement acceptable aux yeux de la charité même , parfaitement accepté de ceux qui s'y trouvaient par la volonté de Dieu. La misère était résignée, la pauvreté était contente. Par l'assistance chrétienne et par le travail , on montait de la misère à la pauvreté, comme aujourd'hui de la pauvreté à l'aisance. Quiconque possédait des outils et la santé s'esti-i mait pourvu , vivait joyeux parmi ses égaux et dormait| tranquille sur l'oreiller de la Providence, après lui avoir fidèlement demandé le pain de chaque jour. La charité s'appliquait à maintenir ou à rétablir au moins l'équi^ libre du strict nécessaire entre une gêne tolérable e l'absolu dénûment. Matériellement, elle ne se proposai pas plus ; on ne lui demandait pas davantage. Son actiql consistait surtout à compenser l'absence des biens tenf porels par l'abondance des biens spirituels , qui sontft
foi, l'amour, l'espérance, c'est-à-dire la paix et l'allégresse au sein des privations et de l'humilité. (40, p. 55.)
On peut être pauvre, et ne point souffrir. Il y a une pauvreté non -seulement bénie, mais heureuse ; nonseulement désirable au point de vue de la foi , mais encore désirable par les seules lumières de la raison. La pauvreté, disait saint Vincent de Paul, est, moyennant les secours et les lumières de l'Évangile, l'état terrestre le plus voisin du royaume d'en haut, le plus naturellement innocent, le plus à l'abri des tentations de l'orgueil et de la sensualité; par conséquent l'état où l'homme a plus de chances de vivre dans la grâce de Dieu , seul vrai bonheur et unique but de la vie.
La société moderne rejette ces maximes, sur lesquelles l'ancienne société , solidement assise par la sagesse de l'Évangile, a traversé tant de sombres jours sans que sa raison se troublât et sans que son existence fût menacée. Chose étonnante ! on est parvenu à éloigner les misères indescriptibles qui fondaient jadis sur la pauvreté , et la pauvreté est devenue une plaie plus redoutable que ne l'était jadis la plus acerbe misère. A la place de la misère résignée, à la place de la pauvreté contente, l'hydre formidable que l'on nomme paupérisme se dresse et propose aux hommes d'État ce problème deux fois insoluble, savoir : comment on pourra laire accepter au plus grand nombre des hommes qui se déclarent pauvres , la pauvreté dont ils ne veulent plus, ou comment on changera la constitution éternelle des sociétés humaines en supprimant la pauvreté el en enrichissant tout le monde? Car nous en sommes là: depuis que le fait naturel de la pauvreté est devenu le phénomène subversif du paupérisme, et que la scence, naturelle aussi , de la charité est devenue l'art incertain et compliqué de l'assistance publique, il semble qu3 la société ne peut plus porter les lois de la nature, et qu'elle n'a désormais que l'alternative de périr sous leir poids , ou de périr en les rejetant.
Telle est la plaie. Les économistes et les socialistes prétendent la guérir. Les premiers, considérant le pauvre comme un ennemi, le veulent séquestrer dans de prétendues maisons de charité qui sont en réalité des maisons de force; les seconds, voyant dans le pauvre un maître , veulent obliger la société à lui procurer, par d'impossibles sacrifices, les impossibles jouissances que les courtisans de son orgueil lui apprennent à désirer. Publiquement discutées , ces utopies, à la fois criminelles et frivoles, ont aggravé le mal. Il en est résulté la résolution d'en finir, ici par la force , là par les révolutions.
Mais, lorsqu'un peuple a perdu l'Évangile , il n'y a point de force qui puisse le contraindre à souffrir sans murmure tout ensemble les fatigues du travail et les privations de la pauvreté; pas plus qu'il n'y a de révolution qui puisse contraindre la terre à se couvrir d'épis sans semailles et sans labour. (40, p. 58.)
A travers les éclats de leur zèle charitable , nous voyons les économistes et les socialistes mépriser les pauvres parfaitement , n'avoir aucun souci, les premiers de leur liberté, les seconds de leur dignité; et, soit qu'ils en fassent les rebuts ou les maîtres du monde , ne considérer jamais en eux que la brute redoutable et puissante dont une politique habile doit se défaire par la force ou s'emparer par la flatterie. On étudie leurs faiblesses et leurs passions , d'une part pour les mater, de l'autre pour les séduire. — Qui les aime? Ceux qui savent qu'ils ont une âme, et qui ont souci de l'avenir des âmes; mais ceux-là, où les rencontre-t-on ?
Les pauvres ne sont pas naturellement aimables. On en croira saint Vincent de Paul lui-même; il disaità ses prêtres : « Je ne dois pas considérer les pauvres selon leur extérieur ni selon ce qui paraît de la porfée de leur esprit, d'autant que bien souvent ils n'ont presque pas la figure ni l'esprit de personnes raisonnabbs^ tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille , et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est repré-
sente par ces pauvres. Il se qualifie l'évangéliste des pauvres , evangelizare pauperihus misit me. 0 Dieu , qu'il fait beau voir les pauvres considérés en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a faite ! »
« Considérer les pauvres en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a faite, » c'est une science difficile, inconnue des philanthropes, méprisée des socialistes; l'économie politique ne l'enseigne point, et elle ne s'acquiert point dans les bureaux. Elle est pourtant nécessaire et indispensable. Car de savoir que les pauvres ont des faiblesses et des passions, c'est peu, même pour les dompter, même pour les séduire. Cette compression ne durera qu'un jour, et les laissera plus irrités ; cette séduction n'aura qu'un moment, et les rendra plus affamés de jouissances. Rien défait, rien de gagné si l'on ne sait pas qu'il y a là des âmes, si l'on ne sait pas parler à ces âmes et leur donner Jésus- Christ. Jésus-Christ est leur droit, bien que dans les ténèbres où elles sont plongées elles ne le réclament pas; et comme il est leur droit, il est aussi leur besoin.
Quelque lumière qu'on leur donne , elles ont besoin des lumières de Jésus-Christ ; quelque consolation qu'on leur propose, elles ont besoin de ses consolations; quelque promesse qu'on leur fasse, elles ont besoin de ses promesses; en quelque gloire qu'on prétende les mettre, elles ont besoin de sa gloire. Tout leur manque, parce que Dieu leur manque ; c'est Dieu qu'il leur faut. Les progrès de l'instruction et des arts , de la liberté et du bien-être, rien ne remplacera Dieu; la crainte des hommes ne le remplacera pas davantage. Tant que Dieu n'habitera pas ces âmes , elles seront de plus en plus abaissées, irritées, jalouses et rebelles. Il leur faut un frein assez puissant pour les contenir, mais en même temps assez noble et assez doux pour qu'elles consentent à se l'imposer elles-mêmes : c'est Dieu. Il leur faut un bien dont la possession les glorifie dans l'humilité et les rassasie dans les privations : il n'y en a pas d'autre que Dieu .
Maintenant , le don de les convaincre en pareille matière est réservé aux hommes qui n'ont plus de fortune à défendre, plus d'appointements à gagner, et qui, pour se rendre dignes de prêcher le renoncement , ont donné l'exemple du sacrifice. Et ces hommes de sacrifice, qui seuls peuvent mettre Dieu dans l'âme du pauvre, seuls aussi peuvent mettre dn pain dans sa main. (40, p. 62.)
On a beaucoup médit de l'aumône en ces derniers temps. Les socialistes trouvent qu'elle avilit celui qui la reçoit ; les économistes qu'elle appauvrit celui qui la donne ; la bureaucratie craint qu'elle ne puisse conspirer, et voudrait qu'elle se purifiât sous ses doigts; la philanthropie estime qu'on pourrait la rendre plus utile au commerce en la remplaçant parles loteries de bienfaisance et parles divertissements de charité.
Les catholiques croient avec saint Vincent de Paul , et saint Vincent de Paul croyait avec tous les Pères de l'Église que l'aumône est une semence féconde qui rend au centuple.
Mais l'aumône n'est abondante , n'est féconde , ne se perpétue qu'à de certaines conditions. C'est la piété qui fait les grands dons et qui les renouvelle (40, p. 62.)