INCERTITUDE DES HOMMES DANS LEUR CONDUITE
Qui demanderait à tous les hommes où ils vont , ils répondraient tous d'une commune voix, qu'ils vont à la mort et à l'éternité, que toutes leurs démarches les avancent vers ce terme si effroyable, et qu'ils ne savent pas même si chaque pas qu'ils font ne les y fera point arriver. Car tous ces chemins ont cela de commun, qu'on ne voit point si l'on est proche ou éloigné de leur fin. Mais qui leur demanderait ensuite pourquoi ils vont par ce chemin, plutôt que par un autre, et quel fondement ont ces maximes par lesquelles ils s'y conduisent, on verrait qu'à peine y ont -ils fait réflexion, qu'ils ont embrassé les premières lueurs qui les ont frappés, que les règles qu'ils suivent n'ont point d'autre source qu'une coutume qu'Us ont embrassée sans examen, <»u des discours
téméraires dont ils ont fait des principes, on enfin que leurs passions et leurs caprices.
Il n'y a pas seulement une morale de Chrétiens, une morale de Juifs, de Turcs, de Persans, de Brachmanes, de Sabis, de Parsis, de Chinois, de Brasiliens, qui consiste dans certaines maximes qui sont communes à chacune de ces sociétés; mais parmi ceux qui font profession de la même religion, il y a souvent de différentes morales, selon les différentes professions. Les magistrats ont certaines maximes, les gentilshommes en ont d'autres ; il y a une morale de soldats, de marchands, d'artisans, de partisans, et même de voleurs, de bandits, de corsaires; puisque ces gens ont certaines régies qu'ils observent entre eux aussi fidèlement que les autres hommes observent leurs lois, et qu'ils se font comme les autres une conscience qui approuve leur genre de vie.
Ce qui est admirable , est que les hommes
reconnaissent qu'ils ont besoin de maître et d'instruction pour toutes les autres choses; ils les étudient avec quelque soin; ils sont dociles envers ceux qui les leur montrent; il n'y a que la science de vivre qu'ils n'apprennent point et qu'ils ne désirent point d'apprendre, ou qu'ils apprennent avec si peu de soin qu'il semble qu'elle n'en vaille pas la peine.