SUR LE DANGER DES ENTRETIENS DES HOMMES
Ce que l'on appelle honneur en générai n'a presque point d'objet certain. Les hommes le placent où ils veulent, selon leur fantaisie , et il y a peu de choses honorables qui ne puissent devenir honteuses par un autre tour d'imagination. De sorte que, quoiqu'il ne dépende pas de l'opinion de nous faire aimer l'honneur, et que cette inclination soit naturelle, il dépend néanmoins de l'opinion de l'attacher à une chose plutôt qu'à une autre.
Pour ce qui est des choses temporelles, la concupiscence les approche des hommes, et les leur fait vivement sentir : et la vivacité de ce sentiment, jointe à l'ardeur qu'ils aperçoivent dans les autres pour ces mêmes choses, augmente infiniment l'idée qu'ils en ont. Ils n'en jugent plus par leur prix véritable, mais par ce prix qu'elles ont dans l'opinion des hommes. Ainsi, en s'excitant les uns les autres à Fenvi à les aimer et à les concevoir comme grandement estimables, elles remplissenl premièrement leur esprit, et ensuite tout leur cœur.
Il suffit de voir qu'une chose est aimée et désirée de plusieurs personnes, pour croire qu'elle mérite de l'être, puisqu'en la possédant, on se regarde comme environné de tous les jugemens avantageux de cette foule de gens qui nous jugent heureux de la posséder.
Nos chutes viennent ordinairement de nos faux jugemen?; nos faux jugemens de nos fausses impressions; et ces fausses im-
pressions du commerce que nous avons les uns avec les autres par le langage.
Les hommes en sont venus jusqu'à un tel point de corruption, qu'il n'est point honteux parmi eux de n'être pas homme de bien. Un homme dit, sans crainte de se déshonorer, qu'il ne vaut rien. Il le dit pour le faire croire. On le croit; et ce qui est étonnant, on ne l'en estime pas moins, on n'en a pas même pitié. C'est que l'on attache uniquement son esprit à une certaine honnêteté apparente qu'il v a dans cet aveu de bonne foi de son dérèglement, et que l'on ne passe pas plus avant. C'est toute l'impression que nous font ces sortes de discours.
Les discours des hommes sont pleins d'illusions et de tromperies. On v loue ce qu'il faut mépriser, et on y méprise ce qu'il faut louer. On y porte à désirer ce qu'il faut fuir, et à craindre ce qui n'est point à craindre. On y représente comme heureux ceux que l'on doit regarder comme misé-
râbles , et comme misérables ceux que l'on doit regarder comme les plus heureux des hommes. Et ce qui est étrange , est que les discours des gens de bien ne son t pas exempts de cette séduction , parce qu'ils empruntent du monde son langage en plusieurs occasions, et qu'ils sont môme souvent obligés de l'emprunter; car on ne les entendrait pas, si leur langage était si différent de celui des autres.
Qu'est-ce que cette gloire humaine qui fait tant d'impression sur nos esprits, et qu'est-ce qu'elle a de réel et de solide devant Dieu? Elle consiste toute dans la vue de quelque jugement avantageux, que d'autres portent de nous : et ces personnes sont d'ordinaire des gens qui nous connaissent peu , qui nous aiment peu , et dont le jugement n'est ni fort solide, ni fort estimable par notre aveu même : de sorte que souvent nous les méprisons en toute autre chose. Ces jugemens nous sont d'ailleurs entièrement inutiles. Ils n'ajoutent rien ni à notre âme, ni à notre corps : ils ne di-
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minuent aucun de nos maux ; ils ne serveiit qu'à nous tromper, en nous portant à juger de nous, non sur la vérité, mais sur l'opinion d'autrui; et après nous avoir amusés durant la vie, ils disparaissent tout d'un coup à l'heure de notre mort, parce que nous perdons alors le sentiment de toutes ces choses. Voilà ce que c'est que cette fumée et cette vapeur qui nous enfle et qui nous remplit.