SUR LA MORT
Qu'est-ce que la vie dc^ hommes, qu'un combat perpétuel contre la mort? L'on ne mange que pour ne* point mourir de faim. L'on ne boit qu'afin de ne pas mourir de soif. L'on ne dort que pour s'empêcher de mourir par le défaut de sommeil. L'on ne travaille que pour repousser la mort que la disette nous pourrait causer. L'on ne se repose qu'afin de ne pas mourir de lassitude. L'on est donc sans cesse aux prises avec la mort. En étant ainsi obligés de faire de continuels efforts pour la repousser, il est bien étrange que nous puissions nous empêcher d'y penser.
L'image de la mort, quand elle est proche et certaine, ébranle les plus intrépides et les plus fermes. Et quand on annonce à quelqu'un qu'il n'a plus que fort peu de temps à vivre , on est bien plus en peine de modérer la crainte qu'il en conçoit que de le porter à y penser.
ÔO PENSEES MORALES.
Ou peut prévoir ordinairement la chute des bâtimens , parce que Ton en voit presque toutes les parties , et il y a des voies certaines de s'en assurer quand on en doute. Mais le corps humain est un édifice qu'on ne saurait visiter : c'esj; une machine dont les ressorts sont cachés , et qui peut être toute prête à se briser et à tomber en ruine, sans qu'on s'en aperçoive. Tel croit être bien éloigné de la mort , qui la porte dans le sein. Et tel en est effectivement fort éloigné à ce moment, qui en sera tout proche un moment après.
Il est plus terrible qu'on ne pense de se voir étendu dans un lit, une croix à la main, attendant le coup de la mort et l'exécution de la sentence donnée contre tous les hommes, de voir que non seulement ceux qui nous environnent , mais que toutes les créatures ensemble, sont dans l'impuissance de nous secourir, de sentir la mort qui s'empare peu à peu de notre corps, d'éprouver le renversement qui la précède , et enfui de se voir périr et anéantir à l'égard du monde.
ïl est bon de considérer que nous nous verrons tous, avant que de mourir, dans le dernier rang des hommes, c'est-à-dire dans un état auquel on préférerait les plus viles d'entre les conditions des hommes. Il n'y a point, par exemple , de roi mourant qui ne voulut être le dernier de ses sujets. Et il n'y a point de misérable esclave qui voulût changer sa fortune avec celle de ce roi qui n'aurait plus qu'un quart-d'heure à vivre. Il est donc déjà en effet dans cet extrême rabaissement ; il est déjà privé de toute sa félicité humaine, et il éprouve déjà cette mort avant celle du corps.
Ainsi , toutes les grandeurs et tous les plaisirs ont pour terme, dès cette vie même, le dernier degré de la bassesse et de la misère. C'est là la fin qui attend la plus éclatante vie du monde.
Quel aveuglement est-ce donc de regarder comme un bonheur la possession et la jouissance des créatures, l'abondance des richesses , l'élévation des grandeurs humaines, les grands emplois, les grandes
affaires, ta pompe, l'éclat, la réputation du monde , et tout ce qui flatte les sens et la vanité des hommes ? Hélas ! est-on heureux d'avaler des poisons dont on doit bientôt avoir les entrailles déchirées ? Est-on heureux de se lier à la roue sur laquelle on doit souffrir un cruel supplice? Que peuvent produire dans l'âme tous ces objets de cupidité, que de fortes attaches, que des nœuds étroits? Et que produiront ces attaches et ces nœuds quand la mort viendra à nous séparer de ces objets , sinon de terribles douleurs ?
Apprenons de la fin du temps à juger du prix du temps, et apprenons du prix du temps à juger de la vie du monde et de la nôtre. Car à quoi l'emploie-t-on , et à quoi l'avons-nous nous-mêmes employé jusqu'ici? Que fait-on de ce temps si précieux ? Les uns le passent en des désordres grossiers, les autres endevainsamusemens, les autres en des desseins chimériques et en des travaux inutiles; les autres ne savent qu'en faire , et ne cherchent qu'à le perdre. On
le donne au premier venu. On se le laisse ravir sans s'en plaindre ; c'est la seule chose dont on est libéral. On estime sages ceux qui le consument à chercher de vains établissemens , et généreux ceux qui le perdent pour un vain honneur. La vie des hommes est à tout prix, et on la donne souvent pour rien , c'est-à-dire qu'on donne tout pour un néant.