L AMITIE
Un des défauts des hommes est de ne savoir pas aimer les hommes tels qu'ils sont, et de fonder l'amour qu'on leur porte sur une fausse espérance de trouver en eux ce qu'on ne trouve pas dans les hommes, qui est une exemption de tout défaut : de là vient qu'on se rebute des moindres défauts qu'on découvre en eux , et que l'on conclut qu'ils n'ont rien d'aimable, parce qu'ils ne sont pas aimables en tout.
Ce n'est point sur les simples préventions de l'esprit qu'il faul juger des gens, puisque tout le monde y est sujet , mais sur la ma-
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nière dont on y agit. On ne saurait presque éviter de se prévenir , mais on peut agir très-diversement , lorsqu'on est prévenu. Il y en a qui ont des préventions aigres , farouches , impétueuses , sans règle , sans mesure, qui leur font oublier en un moment tous les devoirs de l'honnêteté et de l'amitié à l'égard de ceux qui ont le malheur d'en être l'objet. Il y en a , au contraire , dont les préventions sont civiles et obligeantes , et qui, demeurant dans leurs tètes telles qu'elles sont, les laissent agir à l'égard de leurs amis avec la même bonté qu'ils avaient accoutumé d'avoir pour eux : parce qu'ils ont devant les yeux ce principe d'équité , qui est d'une extrême conséquence dans la vie: que, si l'on rompt avec ses amis à cause des diversités de sentiment qui arrivent sur des points de conduite, il n'y aura plus d'union et d'amitié parmi les chrétiens qui puisse avoir quelque fermeté et quelque stabilité. Chacun voudra assujettir les autres à ses sentimens ; ce ne seront que contestations et divisions continuelles.
Ce qu'on appelle dans le monde amitié et affection n'est le plus ordinairement que de beaux noms dont on couvre l'amour-propre, et la véritable charité v a si peu de part, que l'on pourrait presque dire que nous n'aimons dans les autres que nous-mêmes.
Si cela n'était, pourquoi serions-nous si peu touchés de ce que nous voyons de bien dans les autres, quand nous n'y apercevons aucun regard vers nous ? Et pourquoi serions-nous au contraire si insensibles à ce que nous y voyons de mal , quand ils ont de la complaisance pour nous? L'idée d'être aimé couvre en quelque sorte à notre égard tous les défauts du prochain ; et l'idée de ne l'être pas anéantit toutes ses vertus et grossit tous ses défauts. On supporte tout de ceux qui nous aiment, et tout nous est insupportable de la part de ceux dont nous croyons n'être pas aimés.
Qu'une personne soit éclairée, vigilante, laborieuse , appliquée à toutes sortes de bonnes œuvres; s'il arrive par quelque rencontre qu'elle soit un peu prévenue contre
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nous, nous ne regardons toutes ses vertus» qu'avec dégoût ; les louanges qu'on lui donne nous incommodent, et nous lui préférons, au moins en affection et en tendresse, des personnes imparfaites qui nous témoigneront plus d'affection. Nous serons fermes à l'égard de l'une , et ouverts à Regard de l'autre, parce que ce pauvre cœur ne s'ouvre et ne se ferme que par l'amourpropre. Nous ne savons pas même nous aimer raisonnablement , ni régler notre affection par nos véritables intérêts. Et j'ai fait quelquefois réflexion que des offices trés-réels et très-solides étaient souvent effacés par de fades complaisances , et que de deux personnes dont l'une rendrait des services très-utiles , mais avec quelque chagrin, l'autre témoignerait seulement de la complaisance, sans être utile à rien; l'on préférait d'ordinaire la complaisante à l'autre , au moins par la pente du cœur et par l'inclination qui ne manquait pas ensuite de se faire paraître, lorsqu'on était en état de se passer des services de celui dont l'humeur était un peu plus chagrine.
Le plus sûr , pour conserver ses amis , est de les laisser agir comme ils l'entendent, d'avoir de la reconnaissance quand ils agissent bien , et de n'en rien témoigner quand ils agissent autrement. On ne doit rien exiger de ce qui dépend de la bonne volonté, et à quoi on n'est pas obligé par un devoir de justice. Chacun à ses vues, ses principes, ses défauts, et il faut peu s'occuper de ceux d'autrui , ayant tant de matière de s'occuper en soi-même.
Il en est des amis comme des habits. Il y en a qui ne sont bons que pour l'été , d'autres pour l'hiver, d'autres pour le printemps et pour l'automne. Mais comme on ne jette pas les habits d'été , dès-lors que leur saison est passée, et qu'on les réserve pour une autre année, ii faut de même épargner ses amis, quoiqu'ils ne soient pas bons en certains temps, et les réserver pour ceux où ils peuvent être d'usage. Il y en a qui ne sont bons que pour le mois de juillet, lorsqu'il n'y a pas de froid à craindre, et le nombre en est assez grand.
9^ PEXSÉES MORALES.