DE L'ESPRIT DE CHARITE
Si l'on est maltraité par des gens d'une humeur difficile, il ne faut regarder le sujet de notre trouble que lorsque la chaleur en est passée, et alors il se faut réduire ;tux bornes de la vérité. Or se réduire à ces bornes, c'est en retrancher tout ce qui est incertain, n'étant pas juste d'attribuer aux autres des dispositions incertaines.
Ce retranchement va assez loin ; car il oblige d'abord à ne juger jamais du fond de l'esprit qui fait agir et parler les autres, parce que nous ne le connaissons pas. Souvent il n'y a nulle malice dans ces emportemens; c'est une simple faiblesse d'une imagination qui se prévient aisément, qui reçoit de vives impressions des objets, qui ne les examine pas, et qui les suit avec chaleur dans ses discours. Retranchons donc d'abord toutes ces idées ooires de malignité, de haine, d'envie, et ne donnons nolut de noms si odieux à des effets d'une
imagination faible. Demandons à nousmêmes, si nous ne nous prévenons jamais contre personne, si nous ne portons jamais nos jiïgemens au-delà de levidence, et apprenons des fautes que nous avons faites en ce genre à souffrir patiemment celles que l'on peut faire contre nous.
La seconde idée qu'il faut retrancher, c'est celle qui nous fait regarder ces dispositions d'esprit comme fixes, durables, perpétuelles. Quand elles léseraient, nous n'en savons rien et nous ne le devons pas juger; mais pour l'ordinaire, les passions sont sujettes à bien des vicissitudes. La vivacité de l'imagination qui les excite contribue souvent à les détruire. Si ces personnes sont aujourd'hui prévenues,peut-ètre ne le seront-elles pas demain. Il ne faut que laisser passer ces tempêtes, le beau temps ne manquera guère à revenir , pourvu qu'on ne se tienne pas fier et serré, et qu'on ne néglige pas, dans les occasions que l'on a, de les éclaircir avec humilité de ce qui aura pu leur faire de la peine.
IOO PENSEES MORALES.