‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 6 sur 99 · ORGUEIL ET FAIBLESSE DE L HOMME · texte numérisé non relu

ORGUEIL ET FAIBLESSE DE L HOMME

L'orgueil est une enflure du cœur, par laquelle l'homme s'étend et se grossit en quelque sorte en lui-même, et rehausse son idée par celle de force, de grandeur et d'excellence.

Un grand, dans son idée, n'est pas un seul homme; c'est un homme environné de tous ceux qui sont à lui, et qui s'imagine avoir autant de bras qu'ils en ont tous ensemble, parce qu'il en dispose et qu'il les remue.

On prend plaisir à gagner à toutes sortes de jeux, même sans avarice, et l'on n'aime point à perdre. C'est que quand on perd , on se regarde comme malheureux, ce qui

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renferme l'idée de faiblesse et de misère j et quand on gagne, on se regarde comme heureux, ce qui présente à l'esprit celle de force, parce qu'on suppose qu'on est favorisé de la fortune.

L'homme se fait en quelque sorte une éternité de sa vie, parce qu'il ne s'occupe point de tout ce qui est en-deçà et au-delà; et un monde du petit cercle de créatures qui l'environnent, sur lesquelles il agit ou qui agissent sur lui ; et c'est par la place qu'il se donne dans ce petit monde, qu'il se forme cette idée avantageuse de sa grandeur.

Plus Dieu sera grand et puissant à nos yeux, plus nous nous trouverons petits et faibles, et ce n'est qu'en perdant de vue cette grandeur infinie , que nous nous estimons quelque chose.

Si les hommes ne se promettent pas positivement l'immortalité et l'éternité, parce que ce serait une illusion trop grossière .

au moins n'envisagent-ils jamais les bornes de leur vie et de leur fortune. Ils sont bien aises de les oublier et de n'y songer pas.

I! est étrange que les hommes puissent s'appuyer sur leur vie, comme sur quelque chose de solide, eux qui ont des avertissemens si sensibles et si continuels de leur instabilité.

Les hommes estiment leur science, leur lumière, leur vertu, la force et l'étendue de leur esprit. Ils croient être capables de grandes choses. Les discours ordinaires des hommes sont tout pleins des éloges qu'ils se donnent les uns aux autres pour ces qualités d'esprit. Et la pente qu'on a à recevoir sans examen tout ce qui est à son avantage, fait que si on en a quelqu'une, on n'en juge pas par ce qu'elle a de réel, mais par cette idée commune qu'on en aperçoit dans les autres.

Comme on n'en est pas plus riche pour savoir toutes les visions de ceux qui ont cherché l'art de faire de l'or; de même on

n'en est pas plus savant, pour avoir dans sa mémoire toutes les imaginations de ceux qui ont cherché la vérité sans la trouver. Quel plus grand exemple peut-on avoir de la faiblesse de l'esprit humain, que de voir que, pendant trois mille ans, ceux d'entre les hommes qui semblent avoir eu le plus de pénétration, se soient occupés à raisonner sur la nature, et qu'après tant de travaux et un nombre innombrable d'écrits qu'ils ont faits sur cette matière, il se trouve qu'on en est à recommencer, et que le plus grand fruit qu'on puisse tirer de leur ouvrage, est d'y apprendre que la philosophie est un vain amusement, et que ce que les hommes en savent n'est presque rien? Ce qui est étrange est que l'homme ne connaît pas même son ignorance , et que cette science est la plus rare de toutes.

Nous ne connaissons que la surface el l'écorce de la plupart des choses. Nous en

détachons comme une fouille délicate pour en faire l'objet de notre pensée. Si les objets sont un peu étendus, ils nous confon

«lent. Il faut nécessairement que nous les considérions par parties, et souvent la multiplicité de ces parties nous rejette dans la confusion que nous voulions éviter.

Voilà donc à quoi se réduit cette science des hommes que l'on vante tant, à connaître, une à une, un petit nombre de vérités, d'une manière faible et tremblante. Mais de ces vérités, combien y en a-t-il peu d'utiles ? et de celles qui sont utiles en elles-mêmes , combien y en a-t-il peu qui le soient à notre égard, et qui ne puissent devenir des principes d'erreur?

Si l'on ne voit point de chemin, on s'égare; si l'on en voit plusieurs, on se confond; et la lumière de l'esprit qui fait découvrir plusieurs raisons est aussi capable de nous tromper , que la stupidité qui ne voit rien.

L'esprit de l'homme étant si faible, si borné, si étroit, si sujet à s'égarer, est en même temps si présomptueux qu'il n'y a rien dont il ne se puisse croire capable, pourvu qu'il se trouve des gens qui l'en flattent.

Nous flottons dans la mer de ce monde au gré de nos passions qui nous emportent, tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, comme un vaisseau sans voile et sans pilote, et ce n'est pas la raison qui se sert des passions, mais ce sont les passions qui se servent de la raison pour arriver à leur fin. C'est tout l'usage que l'on en fait ordinairement.

Une grimace, une parole de chagrin, nous mettent en colère et nous nous préparons à la repousser, comme si c'était quelque chose de bien redoutable. Il faut nous flatter et nous caresser comme des enfans, pour nous tenir en bonne humeur; autrement nous jetons des cris à notre mode comme les enfans à la leur.

Nous sommes comme des oiseaux qui sont en l'air, mais qui n'y peuvent demeurer sans mouvement, ni presque en un même lieu , parce que leur appui n'est pas solide, et que d'ailleurs ils n'ont pas assez de force et de vigueur en eux pour résister à ce qui les porte en bas; de sorte qu'il

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fout qu'ils se remuent continuellement, et par de nouveaux battemens de l'air, ils se font sans cesse un nouvel appui. Autrement, s'ils cessaient d'user de cet artihce que la nature leur apprend, ils tomberaient comme les autres choses pesantes.

Notre faiblesse spirituelle a des effets tout semblables. Nous nous appuyons sur les jugemens des hommes , sur les plaisirs des sens, sur les consolations humaines, comme sur un air qui nous soutient pour uq temps.

Ne vous imaginez pas que ce brave qui marche à l'assaut avec tant de fierté méprise sérieusement la mort et qu'il considère fort la cause qu'il soutient. Il est tout possédé de la crainte des jugemens qu'on ferait de lui s'il reculait; et ces jugemens le pressent comme un ennemi, et ne lui permettent pas de penser à autre chose. Voilà la source de ce grand courage.

Qui est-ce qui n'est pas convaincu que c'est une bassesse de se croire digne d'es-

time, parce qu'on est bien vêtu, qu'on est bien à cheval , qu'on est juste à placer une balle, qu'on marche de bonne grâce? Cependant combien y en a-t-il peu qui soient au-dessus de ces choses-là, et qui ne soient pas flattés quand on les en loue?

Moins l'homme agit en homme, plus il est content. Les actions où la raison a beaucoup de part le lassent et l'incommodent, et sa pente est de se réduire, autant qu'il peut, à la condition des bêtes.

On ne considère guère parmi les hommes d'autre orgueil que celui qui consiste à s'attribuer des qualités que l'on n'a pas ; mais le fond de ce vice est de s'élever pour les qualités que l'on croit avoir, soit qu'on les ait, soit qu'on ne les ait pas. C'est une sorte de vanité, si l'on s'imagine les avoir, lorsqu'on en est dépourvu. Mais c'est toujours orgueil de s'y plaire, quand on les aurait, de vouloir que les hommes nous en estiment, et d'avoir de la complaisance dans cette estime. Il y a toujours en cela non seulement de Terreur et de l'ignorance,

mais de l'injustice et du larcin. Il est meilleur, si l'on veut, d'avoir certaines qualités humaines et certains talens, que de ne les avoir point; mais il vaut mieux de beaucoup en être privé , que d'en faire un sujet d'élévation et d'orgueil. Ainsi, la plupart des talens rabaissent en effet ceux qui les ont, en les rendant plus vains et plus orgueilleux.

L'orgueil est l'amour de l'excellence, et par conséquent l'amour de l'indépendance, de la grandeur, de la préférence, de l'estime, des louanges, de la confiance et de l'amour des hommes, car on excelle par tout cela.

Il n'est pas nécessaire , pour être orgueilleux , de croire que l'on a plus de mérite que les autres et qu'on est digne de leur être préféré. Il suffit de le désirer; car il y en a qui connaissent leur bassesse, et qui ne laissent pas d'être orgueilleux, par l'amour qu'ils ont pour la grandeur et pour tout ce qui les pourrait rehausser dans l'esprit des hommes. Ainsi l'orgueil ne con-

siste pas seulement dans une vaine com^ plaisance pour les qualités qu'on croit avoir; il consiste aussi dans le désir de les avoir, et même dans le dépit que l'on sent d'en être privé.

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