SUR LA VIE DES GENS DU MONDE
Qu'on examine la vie du monde, et la conduite des gens qui agissent par cupidité, et l'on trouvera que ce n'est qu'un vrai trafic bas et mercenaire. On n'y donne rien pour rien; et ceux qui n'ont rien à donner n'ont rien à y espérer. Tout y entre en
PENSÉES MORALES. ISS
commerce , paroles , louanges , services , témoignages, considérations, crédit, prières, sollicitations , autorité. C'est ce qui fait si fort rechercher les charges où l'on peut nuire et servir : car tout cela entrant dans le trafic du monde , rend tout facile à ceux qui les ont. On leur accorde tout sur le prix de ce qu'on espère d'eux, ou que l'on craint d'eux; mais il n'y a rien de plus abandonné qu'un homme qui n'a que la raison et la justice pour lui. Personne ne se croit chargé de ses intérêts, et ceux qui ont assez de conscience pour ne le pas opprimer ne manquent guère de prétexte pour s'exempter de le protéger. Ainsi, dans la vérité, le monde n'est qu'une compagnie de marchands de toutes robes, de tout rang.
La vie des gens du monde n'est qu'une vie de commerce, comme on l'a déjà dit; mais c'est le plus honteux et le plus indigne commerce du monde. C'est un commerce de boue pour boue , de fumier pour fumier, de bagatelles pour bagatelles. Ce que l'on y donne n'est rien non plus que ce
qu'on y reçoit : ou plutôt c'est le plus préjudiciable et le plus insensé trafic du monde ; car on y donne tout pour n'acquérir rien. On y donne son temps, sa vie, son éternité, sa félicité, pour acquérir, et encore avec incertitude, des biens si vils et si méprisables , qu'on est bien plus heureux de s'en passer et d'en être privé, que de les posséder et d'en jouir.
DEVOIRS ET OBLIGATIONS DE l'amTTIL.
Qui ne connaît point le secret de ses amis , n'est point en danger de le découvrir, par légèreté ou par imprudence. Il n'est point soupçonné de l'avoir découvert, et il est par conséquent exempt de tous les reproches que ces soupçons peuvent attirer. Il n'est point non plus en danger de donner de mauvais conseils , ni d'autoriser des affaires mal entreprises. C'est donc tout à fait injustement qu'on s'offense de ce qu'on ne nous dit pas tout , puisque cette réserve nous est utile. Cependant on s'offense que nos amis ne nous fassent pas confiance di
ce qu'ils découvrent à d'autres. C'est que l'on aime plus la satisfaction de son amourpropre que la sûreté de sa conscience. La confiance nous flatte, parce que c'est une marque qu'on nous croit prudens et fidèles; et l'on aime mieux cette vaine réputation que d'être exempt du danger effectif où l'on s'expose , en prenant part aux affaires d'autrui. Il est vrai que les païens ont cru que, quand on avait un ami, il lui fallait tout dire ; mais c'était une suite de l'idée fausse et chimérique d'amitié qu'il leur avait plu de se former. L'amitié ne nous doit point aveugler sur le sujet de nos amis, ni nous porter à prétendre qu'ils se doivent aveugler à notre égard. Ils peuvent connaître nos défauts, comme nous pouvons connaître les leurs; et c'est même un des principaux devoirs de l'amitié, de travailler réciproquement à s'en corriger l'un l'autre , après les avoir connus. On peut donc connaître que quelque secret est dangereux à un ami , et qu'il est capable d'en abuser par indiscrétion ou autrement. Et en ce cas , il est certain que la raison nous oblige de le
lui cacher, et qu'il ne doit point s'en offenser comme d'un défaut d'amitié. On cache aux malades, selon le corps, quantité de choses qui les peuvent inquiéter, de crainte de nuire à leur santé. Et pourquoi ne cacherions-nous pas de même à nos amis tout ce que nous jugeons leur pouvoir nuire selon l'âme ? Il est vrai qu'on se peut tromper en crovant ses amis ou indiscrets ou imprudens. Biais tandis que cette pensée qu'on a d'eux ne se termine qu'à leur cacher des choses inutiles , elle ne leur fait point de tort; et c'est être trop délicat sur soi-même , que de ne pouvoir souffrir d'être soupçonné d'un défaut que Ton n'a pas.