‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 69 sur 99 · DE LA COLERE · texte numérisé non relu

DE LA COLERE

La colère est un soulèvement de l'âme contre la personne dont on croit avoir reçu quelque injure ou quelque déplaisir , qui nous porte à lui désirer du mal et à lui en faire si l'on peut.

Comme cette passion a de très-mauvais effets, qu'elle trouble la raison, qu'elle fait sortir L'âme de son assiette naturelle, qu'elle lui cause des transports, des convulsions et une espèce de fureur ; qu'elle la pousse à toutes sortes d'excès, qu'elle ruine souvent les familles et les états; la sagesse humaine a toujours cru qu'il était très-important de porter les hommes non seulement a réprimer les mouvemens. de la colère, mais aussi à les étouffer, s'il était possible.

Pour y parvenir , elle a tâché d'abord de donner de l'horreur de cette passion , par l'état où elle met le corps, et par les marques extérieures de dérèglement qu'elle y imprime. Car il n'y a point de passion

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dont l'image soit plus capable de causer de l'aversion ; les autres ont quelque chose d'attirant et de trompeur , mais la colère n'a rien que d'affreux et de terrible. Elle nous a ensuite proposé divers exemples des excès où la colère a porté les hommes, et principalement les princes : elle a ensuite opposé d'autres exemples de modération et de douceur, capables d'attirer à l'amour de ses vertus; et enfin elle a donné quelques remèdes , soit pour réprimer la colère quand elle est née, soit pour l'empêcher de naître.

La philosophie humaine ne s'arrètant qu'aux causes secondes, ne pouvait persuader les hommes que ce qu'on souffrait fût juste, et ainsi elle ne pouvait ôter de l'esprit d'un homme offensé, que l'offenseur ne lui eût fait tort, et que ce qu'il souffrait ne fût injuste. Mais la religion chrétienne va bien plus loin : elle nous fait voir que ce que nous prenons pour injure, et qui est injuste en effet de la part des hommes, a une cause première qui l'or donne sans injustice; ainsi elle nous montre

qu'on ne nous fait jamais d'injustice ; que nous méritons tous les traitemens que nous pouvons recevoir des hommes ; qu'ils n'en sont point les premières causes; qu'ils ne sont que les simples instrumens et les simples ministres des ordres de Dieu ; et par là, elle apaise nos plaintes d'une manière bien plus efficace; elle nous fait découvrir dans ces traitemens que nous prétendons injurieux, non seulement la justice de Dieu, mais encore sa bonté qui les permet , par des vues de miséricorde, pour nous donner moyen d'en profiter , pour guérir le plus grand de nos maux, qui est l'orgueil, et pour nous procurer le plus grand des biens, qui est l'humilité.

DE LA HAIXF.

Si on regarde la haine en général, ce n'est qu'un simple éloignement d'un objet qui nous paraît contraire à notre propre bien; mais en la regardant comme une inclination vicieuse, on doit dire que c'est le même sentiment que la colère; c'est-à-

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dire uu sentiment d'aigreur contre une personne dont on croit avoir été offensé ; avec cette différence qu'il est plus affermi dans l'âme et qu'il subsiste sans émotion; c'est pourquoi la colère persévérante produit la haine, l'âme se faisant une disposition fixe et constante de ces sentimens tumultueux qu'on appelle colère; et c'est la raison de ce précepte de l'Écriture qui nous ordonne d'apaiser notre colère avant le coucher du soleil, de peur qu'elle ne se change en haine. Il y a donc plus d'eloignement et d'aigreur dans la haine et plu -s d'impétuosité dans la colère.

pf. l'aumôhs.

L'aumône nous est commandée par cette raison générale qu'il faut aimer le prochain. Il y faut joindre plusieurs autres raisons, qui en forment en quelque sorte un devoir de justice.

La principale de ces raisons esi que la Providence ayant créé des biens suffisant! pour la nouriiliiK de tons les hommes, pe

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les a distribués inégalement , qu'afin de faire subsister les pauvres par l'assistance des riches. Ainsi , en ne donnant pas aux pauvres ce que l'on a de trop , on renverse ce dessein de la Providence ; on donne occasion aux pauvres de murmurer contre Dieu, et on use des biens qu'on a reçus de Dieu contre son intention.

DU MENSOXGE.

Le mensonge est une déclaration extérieure de nos pensées et de nos mouvemens intérieurs, contraire à ces pensées et à ces mouvemens.

Tout mensonge est un démenti qu'on donne à la vérité et à Dieu même. Il enferme plusieurs autres déréglemens; c'est wne espèce de violentent de la foi publique et de la convention qui est entre les hommes; car la société des hommes ne pont subsister - m-, l<- commerce du langage, et ce com-

merce demande deux choses : l'une, que celui qui parle, parle conformément à sa pensée; l'autre, que celui à qui l'on parle.

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ic croie ; et la créance de l'un n'est fondée que sur la fidélité de l'autre. Ainsi le menteur qui viole de sa part la première des conditions, est visiblement injuste; car il veut être cru comme s'il parlait conformément à sa pensée, et cependant il viole la condition sans laquelle il est injuste de prétendre d'être cru.

Il est donc clair que l'opinion qu'il est permis de mentir, détruit la société des hommes. Or, toute opinion qui détruit la société des hommes est fausse, et par conséquent il est faux qu'il soit quelquefois permis de mentir.

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