DE L'IMMUTABILITÉ DE DIEU
11 faut concevoir l'immutabilité de Dieu par opposition à la mutabilité des créatures, sur laquelle on peut considérer que nous ne voyons dans le monde que changemens perpétuels. Tout passe. Tout finit. Rien n'est stable ni permanent. Non seulement les particuliers, mais les États et les royaumes, ont leurs âges, leurs vicissitudes, leurs révolutions. Ce ne sont à tous momens que changemens de théâtre. Les uns sortent pour faire place à d'autres; et l'on voit en moins de rien renouveler la face du monde.
Bien loin de trouver de la stabilité dans les choses qui sont hors de nous , nous n'en saurions trouver en nous-mêmes.
C'est un flux et un reflux continuel d« pensées et de mouvemens. Nous ne voyons presque jamais les mêmes objets d'un même
œil. Ce qui nous paraît vrai , bon et utile aujourd'hui, nous paraîtra demain faux, mauvais et inutile. Nos affections et nos humeurs sont encore plus changeantes que nos jugemens. Nous éprouvons une variété perpétuelle de mouvemens et de dispositions différentes , tantôt agités et tantôt tranquilles, tantôt tristes et tantôt gais, tantôt pleins de courage et tantôt découragés et abattus. Enfin nous ne trouvons en nous-mêmes rien de ferme, rien d'uniforme, rien de constant.
La mutabilité est si naturelle à l'homme , qu'elle lui est nécessaire; l'uniformité d'une action suffit pour le détruire: s'il mange, s'il dort, s'il se repose, s'il marche, s'il travaille sans discontinuation, il est mort. Il suffit, pour perdre l'esprit, de s'appliquer trop long-temps à un même objet, sans variété. La constance même et la fermeté, quand on les attribue à l'homme, ne marquent qu'un changement moins déréglé ; car on ne prétend pas dire , par exemple, que l'homme constant pense toujours aux. mêmes choses, et aime toujours
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les moines objets par une aetion continuelle; mais on veut dire que, quand il y pense, il n'en forme point de jugemens contraires les uns aux autres; et que, quand son cœur se porte vers un objet, c'est avec des mouvemcns qui sont de même genre, quoique fort inégaux entre eux.
Pour concevoir donc l'immutabilité de Dieu , il n'y a qu'à en retrancher toutes les idées de la mutabilité des créatures. Son être est incapable d'altération ; il ne reçoit ni augmentation ni diminution , ni diversité de perfection; parce qu'étant parfait, il ne peut rien acquérir de'uouyeau , ni rien perdre de ce qu'il a. Il n'y a point en Dieu de succession ni de contrariété de pensées. Il pense toujours aux mêmes choses , et il comprend tout par une pensée unique et immuable. Sa volonté est aussi stable que son intelligence. Il aime toujours les mêmes choses, et dans le même degré et par la même action. Enfin il fait toujours les mêmes choses, parce que son opération n'est autre chose que la volonté qu'il a qu<les choses soient faites, et que sa volonté (">l son essence et sa substance.
DE l'eMPIFxE DE L'HABITUDE.
Un peu d'habitude adoucit presque tout ce qui paraît le plus affreux dans la vie. Combien de choses avons-nous regardées comme insupportables, et que nous supportons néanmoins sans peine dans la suite ? Combien de gens les souffrent , non seulement sans impatience, mais encore même avec joie ? Elles ne sont donc pénibles que par l'imagination. Or , l'habitude et le temps corrigent et détruisent absolument l'imagination; pourquoi nous priverons -nous donc pour un mal de fantaisie , et que le temps guérit nécessairement, d'un bien réel qu'il ne tient qu'à nous de nous procurer?
L'habitude adoucit même les calamités et les misères réelles. Personne, dit un philosophe païen , ne pourrait souffrir les adversités, si elles faisaient dans la suite une impression aussi vive qu'elles font au commencement.
Ainsi donc, à plus forte raison , l'habitude peut-elle adoucir certains états qui m
sont pénibles que parce que notre imagination nous les représente comme tels.
de l'envie.
L'envie est une espèce de tristesse que Ton conçoit du bien qui arrive au prochain ; elle produit aussi une joie maligne du mal qui lui arrive; parce que la même passion qui fait que l'on s'attriste du bien du prochain , fait que l'on se réjouit do son mal et de son rabaissement.
La source de l'envie, c'est l'orgueil ; car on n'a de la jalousie du bien des autres , que parce qu'on appréhende que le bien ne les élève au-dessus de nous, ou ne les égale à nous ; c'est pourquoi l'envie ne s'attache point à ceux à qui on ne peut être comparé. On n'est point, par exemple, jaloux de ceux qui sont morts , ni de ceux qui ne sont pas encore nés , parce qu'ils ne nous font aucune concurrence.
7f4 PENSEES MORALES.