‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 73 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Hommes citoyens de plusieurs villes. Ils doivent procurer la paix de toutes ; et s'appliquer en particulier a vivre en paix dans la société où. ils passent leur vie et dont ils font partie.

Toutes les sociétés dont nous faisons partie, toutes les choses avec lesquelles nous avons quelque liaison et quelque commerce , sur lesquelles nous agissons et qui agissent sur nous, et dont le différent état est capable d'altérer la disposition de notre

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âme , sont les villes où nous passons le temps de notre pèlerinage, parce que notre âme s'y occupe et s'y repose.

Ainsi le monde entier est notre ville, parce qu'en qualité d'habitans du inonde, nous avons liaison avec tous les hommes, et que nous en recevons même tantôt de l'utilité et tantôt du dommage. Les Hollandais ont commerce avec ceux du Japon.

Nous en avons avec les Hollandais. Nous en avons donc avec ces peuples qui sont aux extrémités du monde, parce que les avantages que les Hollandais en tirent leur donnent le moyen ou de nous servir, ou de nous nuire. On en peut dire autant de tous les autres peuples. Ils tiennent tous à nous par quelque endroit, et ils entrent tous dans la chaîne qui lie tous les hommes entre eux par les besoins réciproques qu'ils ont les uns des autres. Mais nous sommes encore plus particulièrement citoyens du royaume où nous sommes nés et où nous vivons, de la ville où nous habitons, de la société dont nous faisons partie ; et enfin nous nous pouvons dire en quelque sorte

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citoyens de nous-mêmes et de notre propre cœur; car nos diverses passions et nos diverses pensées tiennent lieu d'un peuple avec qui nous avons à vivre ; et souvent il est plus facile de vivre avec tout le monde extérieur, qu'avec ce peuple intérieur que nous portons en nous-mêmes.

L'Écriture, qui nous oblige de chercher la paix de la ville où Dieu nous fait habiter, l'entend également de toutes ces différentes villes. C'est-à-dire qu'elle nous oblige de chercher et de désirer la paix et la tranquillité du monde entier, de notre royaume, de notre ville , de notre société et de nousmêmes. Mais comme nous avons plus de pouvoir de la procurer à quelques-unes de ces villes qu'aux autres, il faut aussi que nous y travaillions diversement.

Car il n'y a guère de gens qui soient en état de procurer la paix, ni au monde, ni à des royaumes, nia des villes, autrement que par leurs prières. Ainsi notre devoir à cet égard , se réduit à la demander sincèrement à Dieu et à croire que nous y sommes obligés. Et nous le sommes en effet, puis-

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que les troubles extérieurs qui divisent les royaumes viennent souvent du peu de soin que ceux qui en font partie ont de demander la paix à Dieu, et de leur peu de reconnaissance, lorsque Dieu la leur a accordée. Les guerres temporelles ont de si étranges suites et des effets si funestes pour les âmes mêmes, qu'on ne saurait trop les appréhender. C'est pourquoi saint Paul, en recommandant de prier pour les rois du monde, marque expressément comme un principe de cette obligation, le besoin que nous avons pour nous-mêmes de la tranquillité extérieure: Ut quidam et tranquillam vltam àgamus.

On se procure la paix à soi-même, en réglant ses pensées et ses passions. Et par cette paix intérieure , on contribue beaucoup à la paix de la société dans laquelle on vit , parce qu'il n'y a guère que les passions qui la troublent. 3Iais comme cette paix avec ceux qui nous sont unis par de» liens plus étroits et par un commerce plus fréquent, est d'une extrême importance pour entretenir la tranquillité dans nous-

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mêmes, et qu'il n'y a rien de plus capable de la troubler que la division opposée à cette paix, c'est de celle-là principalement qu'il faut entendre cette instruction du prophète : Quœrîte pacem civitatis ad quam transrnigrare vos fer/. Cherchez la paix de la ville qui est le lieu de votre exil.

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