CHAPITRE III
Raison du devoir de garder la paix avec ceux avec qui Von vit.
On peut tirer de L'Ecriture une infinité de raisons pour nous exciter à conserver la paix avec les hommes par tous les movens qui nous sont possibles.
I. Il n'y a rien de si conforme a l'esprit de la loi nouvelle que la pratique de ce devoir ; et l'on peut dire qu'elle nous y porte par son essence même. Car. au lieu que la cupidité, qui est la loi de la chair, désunissait l'homme d'avec Dieu , elle le désunit d'avec lui-même par le soulèvement des passions contre la raison, et d'avec tous les autres hommes en s'en rendant ennemi, et le portant à tâcher de s'en rendre le tyran. Le propre, au contraire, de la charité, qui est cette loi nouvelle que Jésus-Christ est venu apporter au monde, c'est de réparer toutes les desunions que le péché a pro-
duites; de réconcilier l'homme avec Dieu, en l'assujettissant à ses lois ; de le réconcilier avec lui-même, en assujettissant ses passions à la raison ; et enfin de le réconcilier avec tous les hommes, en lui étant le désir de les dominer.
Or, un des principaux effets de cette charité, à l'égard des hommes, est de nous appliquer à conserver la paix avec eux, puisqu'il est impossible qu'elle soit vive et sensible dans le cœur, sans y produire cette application. On craint naturellement de blesser ceux que l'on aime. Et cet amour nous faisant regarder toutes les fautes que nous commettons contre les autres comme grandes et importantes , et toutes celles qu'ils commettent contre nous comme petites et légères, il éteint par là la plus ordinaire source des querelles, qui ne naissent le plus souvent (pie des fausses idées qui grossissent à notre vue tout ce qui nous touche en particulier, et qui amoindrissent tout ce qui touche les autres.
TI. Il est impossible d'aimer les hommes, sans désirer de les servir; et il est impos-
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sible de les servir sans être bien avec eux ; de sorte que le même devoir qui nous charge des autres hommes, selon l'Écriture, pour les servir en toutes les manières dont nous sommes capables, nous oblige aussi de nous entretenir en paix avec eux , parce que la paix est la porte du cœur, et que l'aversion nous le ferme et nous le rend entièrement inaccessible.
III. Il est vrai que l'on n'est pas toujours en état de servir les autres par des discours d'édification , mais il y aura bien d'autres manières de les servir. On le peut faire par le silence, par des exemples de modestie, de patience et de toutes les autres vertus; et c'est la paix et l'union qui leur ouvre le cœur pour les en faire profiter.
Or, la charité, non seulement embrasse tous les hommes; mais elle les embrasse en tous temps. Ainsi, nous devons avoir la paix avec tous les hommes, et en tous temps; car il n'y en a pas où nous ne devions les aimer et désirer de les servir , et par conséquent il n'y en a point où nous ne devions ôter, de notre part, tous les obstacles qui s'y
pourraient rencontrer, dont le plus grand est l'aversion et l'éloignement qu'ils pourraient avoir pour nous. De sorte que lors même que l'on ne peut conserver avec eux une paix intérieure qui consiste dans l'union de senî.imens, il faut tâcher au moins d'en conserver une extérieure, qui consiste dans les devoirs de la civilité humaine, afin de ne se rendre pas incapable de les servir quelque jour, et de témoigner toujours à Dieu le désir sincère que l'on en a.
De plus, si nous ne leur servons pas actuellement, nous sommes au moins obligés de ne leur pas nuire; or, c'est leur nuire que de les porter, en les choquant, à tomber en quelque froideur à notre égard. C'est leur causer un dommage réel, que de les disposer par l'éloignement qu'ils concevront de nous, à prendre nos actions ou nos paroles en mauvaise part , à en parler d'une manière peu équitable, et qui blesserait leur conscience , et enfin à mépriser même la vérité dans notre bonche, et à n'aimer pas la justice, lorsque c'est nous qui la défendons.
Ce n'est donc pas seulement i'intérèt des hommes, c'est celui de la vérité même, qui nous oblige à ne les pas aigrir inutilement contre nous; si nous l'aimons, nous devons éviter de la rendre odieuse par notre imprudence, et de lui fermer l'entrée du cœur et de l'esprit des hommes, en nous la fermant à nous-mêmes : et c'est aussi pour nous porter à éviter ce défaut, que l'Écriture nous avertit que les sages ornent la science^ c'est-à-dire qu'ils la rendent vénérable aux hommes, et que l'estime qu'ils s'attirent par leur modération fait paraître plus auguste la vérité qu'ils annoncent : au lieu qu'en se faisant ou mépriser ou haïr des hommes , on la déshonore, parce que le mépris et la haine passent ordinairement delà personne à la doctrine.
Il est vrai qu'il est impossible que les gens de bien soient toujours en paix avec les hommes, après que Jésus-Christ les a avertis qu'ils ne devaient pas espérer d'être autrement traités d'eux qu'il l'a été lui-même. C'est pourquoi saint Paul, en nous exhortant de conserver la paix avec *ux . y ajoute
cette restriction, s'il est possible, sifieripo— test; sachant que cela n'est pas toujours possible, et qu'il y a des occasions où il faut par nécessité hasarder de les choquer, en s'opposant à leurs passions ; mais afin de le faire utilement, et sans avoir un juste sujet de crainte que nous n'ayons contribué aux suites fâcheuses qui en naissent quelquefois, il faut éviter avec un extrême soin, de les choquer inutilement, ou pour des choses de peu d'importance , ou par une manière trop dure, parce qu'il n'y a en effet que ceux qui épargnent les autres, autant qu'il est en leur pouvoir, qui les puissent reprendre avec quelque fruit.
Si saint Pierre donc, sachant bien qu'il est inévitable que les chrétiens souffrent et soient persécutés, leur recommande de ne se pas attirer leurs souffrances par leurs crimes, on leur peut dire de même qu'étant inévitable qu'ils soient haïs des hommes, ils doivent extrêmement éviter de se faire haïr par leur imprudence et leur indiscrétion, et de perdre par là le mérite qu'ils peuvent acquérir par cette sotie di souffrance.
Voici encore une autre raison qui rend la paix nécessaire, et qui nous oblige de la procurer, autant qu'il nous est possible; c'est que la correction fraternelle est un devoir qui nous est recommandé expressément par l'Évangile, et dont l'obligation est très - étroite. Cependant, il est certain qu'il y a peu de gens qui le puissent pratiquer utilement et sans causer plus de mal que de bien à ceux qu'ils reprennent; mais il ne faut pas pour cela qu'ils s'en croient dispensés. Car, comme on n'est pas exempt de fautes devant Dieu, lorsqu'on se met par imprudence hors d'état de pratiquer la charité corporelle , et qu'il nous impute le défaut des bonnes œuvres, dont nous nous privons par notre faute ; nous ne devons pas plus nous croire exempts •de péchés, lorsque le peu de soin que nous avons de conserver la paix avec notre prochain nous met dans l'impuissance de pratiquer envers lui la charité spirituelle que nous lui devons.
Enfin, notre intérêt spirituel et la charité que nous nous devons à nous-mêmes, nous
doit porter à éviter tout ce qui nous peut commettre avec les hommes, et nous rendre l'objet de leur haine ou de leur mépris. Car rien n'est plus capable d'éteindre ou de refroidir dans nous-mêmes la charité que nous leur devons, puisqu'il n'y a rien de si difficile que d'aimer ceux en qui l'on ne trouve que de la froideur ou même de l'aversion.