‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 81 sur 99 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Qu'il faut éviter certains défauts en contredisant les autres.

Il ne faut pourtant pas porter les maximes que nous avons proposées , jusqu'à faire généralement scrupule , dans la conversation , de témoigner que l'on n'approuve pas quelques opinions de ceux avec qui l'on vit. Ce serait détruire la société au lieu de la conserver , parce que cette contrainte serait trop gênante , et que chacun aimerait mieux se tenir en son particulier. Il faut donc réduire cette réserve aux choses plus essentielles et auxquelles on voit que les gens prennent plus d'intérêt, et encore y aurait-il des voies pour les contredire de telle sorte qu'il serait impossible qu'ils s'en offensassent. Et c'est à quoi il faut particulièrement s'étudier, le commerce de la vie ne pouvant même sub-

sisîer , si l'on n'a la liberté de témoigner que l'on n'est pas du sentiment des autres.

A.insi , c'est une chose très - utile que d'étudier avec soin comment on peut proposer ses sentimens d'une manière si douce, si retenue et si agréable, que personne ne s'en puisse choquer. Les gens du monde le pratiquent admirablement à l'égard des grands, parce que la cupidité leur en l'ait trouver les moyens. Et nous les trouverions aussi bien qu'eux , si la charité était aussi agissante en nous que la cupidité l'est en eux, et qu'elle nous fit autant appréhender de blesser nos frères, que nous devons regarder comme supérieurs dans le royaume de Jésus-Christ, qu'ils appréhendent de blesser ceux qu'ils ont intérêt de ménager pour leur fortune.

Cette pratique est si importante et si nécessaire dans tout le cours de la vie, qu'il faudrait avoir un soin tout particulier de s'y exercer. Car souvent, ce ne sont pas tant nos sentimens qui choquent les autres, que la manière hère , présomptueuse, passionnée, méprisante, insultante, avec laquell<

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nous les proposons. Il faudrait donc apprendre cà contredire civilement et avec humilité, et regarder les fautes que l'on y fait comme très-considérables.

Il est difficile de renfermer dans des règles et des préceptes particuliers toutes les diverses manières de contredire les opinions des autres sans les blesser. Ce sont les circonstances qui les font naître, et la crainte charitable de choquer nos frères qui nous les fait trouver. Mais il y a certains défauts généraux qu'il faut avoir en vue d'éviter , et qui sont les sources ordinaires de ces mauvaises manières. Le premier est l'ascendant, c'est-à-dire une manière impérieuse de dire ses sentimens que peu de gens peuvent souffrir, tant parce qu'elle représente l'image d'une âme fière et hautaine, dont on a naturellement de l'aversion, que parce qu'il semble que l'on veuille dominer sur les esprits , et s'en rendre le maître. On connaît assez cet air, et il faut que chacun observe en particulier ce qui le donne.

C'est, par exemple , une espèce d'ascen-

dant que de faire paraître du dépit dès qu'on ne nous croit pas , et d'en faire des reproches ; car c'est comme accuser ceux à qui l'on parle, ou d'une stupidité qui fait qu'ils ne sauraient entrer dans nos raisons, ou d'une opiniâtreté qui les empêche de s'y rendre. Nous devons être persuadés , au contraire, que ceux qui ne sont pas convaincus par nos raisons ne doivent pas être ébranlés par nos reproches , puisque ces reproches ne leur donnent aucune lumière , et qu'ils marquent seulement que nous préférons notre jugement au leur, et que nous ne# nous soucions pas de l«s blesser.

C'est encore un fort grand défaut que de parler d'un air désisif , comme si ce qu'on dit ne pouvait être raisonnablement contesté. Car l'on choque ceux à qui l'on parle de cet air , ou en leur faisant sentir qu'ils contestent une chose indubitable, ou en leur faisant paraître qu'on leur veut ôter la liberté de l'examiner et d'en juger par leur propre lumière, ce qui leur parait une domination injuste.

C'est pour porter les religieux à éviter cette manière choquante , qu'un saint leur prescrivait d'assaisonner tous leurs discours par le sel du doute, opposé à cet air dogmatique et désisif , omnis sermo veste?' clubitationis sale sit conditus ; parce qu'il croyait que l'humilité ne permettait pas de s'attribuer une connaissance si éclairée de la vérité, qu'il ne laissât aucun lieu d'en douter. Car ceux qui ont cet air affirmatif témoignent non seulement qu'ils ne doutent pas de ce qu'ils avancent, mais aussi qu'ils ne veulent pas qu'on en puisse douter. Or c'est trop exiger des autres et s'attribuer trop à soi-même. Chacun veut être juge de ses opinions, et ne les recevoir que parce qu'il les approuve. Tout ce que ces personnes gagnent donc par là, est que l'on s'applique encore plus qu'on ne ferait aux raisons de douter de ce qu'ils disent, parce que cette manière de parler excite un désir secret de les contredire, et de trouver que ce qu'ils proposent avec tant d'assurance n'est pas certain, ou ne l'est pas au point qu'ils se l'imaginent.

La chaleur qu'on témoigne pour ses opinions est un défaut différent de ceux que je viens de marquer, qui sont compatibles avec la froideur. Celui-ci fait croire que, non seulement on est attaché à ses sentimens par persuasion , mais aussi par passion ; ce qui sert à plusieurs de préjugé de la fausseté de ces sentimens, et leur fait une impression toute contraire à celle que l'on prétend. Car le seul soupçon qu'on a plutôt embrasse une opinion par passion que par lumière, la leur rend suspecte. lis y résistent comme à une injuste violence qu'on leur veut faire, en prétendant leur faire entrer par force les choses dans l'esprit; et souvent même prenant ces marques de passion pour des espèces d'injures, ils se portent à se défendre avec la même chaleur qu'ils sont attaqués.

C'est un défaut si visible que de s'emporter dans la dispute à des termes injurieux et meprisans, qu'il n'est pas nécessaire d'en avertir. Mais il est bon de remarquer qu'il y a de certaines rudesses et de certaines civilités qui tiennent du mépris,

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quoiqu'elles puissent venir d'un autre principe. C'est bien assez qu'on persuade à ceux que l'on contredit qu'ils ont tort et qu'ils se trompent, sans leur faire encore sentir par des termes durs et humilians, qu'on ne leur trouve pas la moindre étincelle de raison. Et le changement d'opinions où on les veut réduire est assez dur à la nature, sans y ajouter encore de nouvelles duretés. Ces termes ne peuvent être bons que dans les réfutations que l'on fait par écrit, où l'on a plus dessein de persuader ceux qui les lisent du peu de lumière de celui qu'onréfute, que de l'en persuader lui-même.

Enfin la sécheresse qui ne consiste pas tant dans la dureté des termes, que dans le défaut de certains adoucissemens , choque aussi pour l'ordinaire, parce qu'elle enferme quelque sorte d'indifférence et de mépris. Car elle laisse la plaie que la contradiction fait, sans aucun remède qui en puisse diminuer la douleur. Or, ce n'est pas avoir assez d'égard pour les hommes, <pie de Leur faire quelque peine sans la ressentir et KU1S essayer de l'adoucir : et c'est

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ce que la sécheresse ne fait point; parce qu'elle consiste proprement à ne le point faire, et à dire durement les choses dures. On ménage ceux que l'on aime et que l'on estime, et ainsi on témoigne proprement à ceux que l'on ne ménage point qu'on n'a ni amitié ni estime pour eux.

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