‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 82 sur 99 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Qui sont ceux qui sont les plus obligés d'éviter les défauts marqués ci— dessus. Qu'il faut régler son intérieur aussi bien que son extérieur , pour ne pas choquer ceux avec qui Von vit.

Il n'y a personne qui ne soit obligé de tâcher d'éviter les défauts que nous avons marqués. 3Iais il y en a qui y sont bien plus obligés que les autres, parce qu'il y en a en qui ils sont plus choquans et plus visibles. L'ascendant, par exemple, n'est pas un aussi taraud défaut dans un supérieur, dans un

AVEG LES HOMMES. 20J)

vieillard, dans un homme de qualité, que dans un inférieur, un jeune homme, un homme de peu de considération. On en peut dire autant des autres défauts, parce qu'ils blessent moins, en effet, quand ils se trouvent dans des personnes considérables, et qui ont autorité. Car dans celles-là on les confond presque avec une juste confiance que leur dignité leur donne, et ils en paraissent d'autant moins; mais ils sont extraordinairement choquans dans les personnes du commun, de qui l'on attend un air modeste et retenu.

Les savans voudraient bien s'attribuer en cette qualité le droit de parler dogmatiquement de toutes choses , mais ils se trompent. Les hommes n'ont pas accordé ce privilège à la science véritable, mais à la science reconnue. Si la nôtre n'est pas dans ce rang , c'est comme si elle n'était pas à l'égard des autres : et ainsi, elle ne nous donne aucun droit de parler décisivement, puisque tout ce que nous disons doit toujours être proportionné à l'esprit de ceux à qui nous parlons, et que cette

2IO DE LA PAiX

proportion dépend de l'estime et de la. créance qu'ils ont pour nous, et non pas de la vérité.

Pour parler donc avec autorité et décisivement, il faut avoir la science et la créance tout ensemble , et Ton choque presque toujours les gens si l'on manque de l'un ou de l'autre. Il s'ensuit de là queles gens de mauvaise mine, les petits hommes, et généralement tous ceux qui ont des défauts extérieurs et naturels , quelque habiles qu'ils soient, sont plus obligés que les autres de parler modestement et d'éviter l'air d'ascendant et d'autorité. Car à moins d'avoir un mérite fort extraordinaire , il est bien rare qu'ils s'attirent du respect. On les regarde presque toujours avec quelque sorte de mépris : parce que ces défauts frappent les sens et entraînent l'imagination; et que peu de gens sont touchés des qualités spirituelles et sont même capables de les discerner.

On doit conclure de ces remarques que (es principaux moyens pour ne point blesser les hommes se réduisent au silence et à

AVEC LES HOMMES. 1l\

la modestie, c'est-à— dire à la suppression des sentimens qui pourraient choquer, lorsque l'utilité n'est pas assez grande pour s'y exposer; et à garder tant de mesure, quand on est obligé de les faire paraître, qu'on en ôte, autant qu'il est possible, ce qu'il y a de dur dans la contradiction.

Mais on ne réussira jamais dans la pratique de ces règles, si l'on ne travaille que sur l'extérieur, et que l'on ne tâche de réformer l'inférieur même. Car c'est le cœur qui règle nos paroles, selon le sage : cor sapicntis erudiet os ejus. Il faut donc tâcher d'acquérir cette sagesse et cette humilité de cœur, en gémissant devant Dieu des mouvemens d'orgueil que l'on ressent, en lui demandant sans cesse la grâce de les réprimer, et en tâchant d'entrer dans les dispositions dont cette retenue est une suite naturelle, et qui la produisent sans peine, lorsque nous y sommes bien établis.

Il faut pour cela tâcher d'être vivement touché du danger où l'on s'expose, en blessant les autres par son indiscrétion. Car les plaies des âmes ont cela de commun aver

celles du corps, que , quoiqu'elles ne soient pas toutes mortelles de leur nature, elles le peuvent toutes devenir, si on les irrite et les envenime. La gangrène se peut mettre à la moindre égratignure si des humeurs malignes se jettent sur la partie blessée. Ainsi le moindre mécontentement que l'on aura donné à quelqu'un par une contradiction imprudente, peut être cause de sa mort spirituelle et de la nôtre, parce que ce sera le principe d'une aigreur qui pourra s'augmenter dans la suite, jusqu'à éteindre la charité en lai et en nous. Ce refroidissement le disposera à prendre en mauvaise part d'autres paroles qu'il aurait sou fiertés sans peine, s'il n'avait point eu le cœur aigri; il en sera moins retenu à notre égard et il nous portera peut être à lui parler encore plus durement en d'autres occasions : les occasions même deviendront plus fréquentes, et la froideur se changeant en haine, bannira entièrement la charité.

Non seulement ces accidens sont possibles, mais ils sont ordinaires. Car il arrive rarement que les inimitiés et les haines qui

AVEC LES SOMMES. 2l3

teent l'âme n'aient été précédées, et ne soient même attachées à ces petits refroidissemens que les indiscrétions produisent. C'est pourquoi je ne m'étonne point que le sage demande avec tant d'instance à Dieu, qu'il imprime un cachet sur ses lèvres, super labia mca signaculum ccrtum , de peur que sa langue ne le perdit, ne lingua mca perdat me ; et je comprends aisément qu'il demandait à Dieu par là qu'il n'en sortît aucune parole sans son ordre, comme on ne tire rien d'un lieu où l'on a mis un sceau, sans l'ordre de celui qui l'y a mis. C'est-àdire, qu'il désirait de pouvoir veiller avec; tant d'exactitude sur toutes ses paroles, qu'il n'y en eût aucune qui ne fût réglée selon les lois de Dieu , qui sont les mêmes que celles de la charité ; parce que, si l'on ne s'attache qu'à celles qui s'en écartent visiblement et grossièrement, il est impossible qu'il n'en échappe beaucoup d'autres qui produisent de très-mauvais effets.

C'est donc une étrange condition que celle des hommes dans cette vie. Non seulement ils marchent toujours vers une éter-

2l4 f>E LA PAIX

nite de bonheur on de malheur : mais chaque démarche, chaque action, chaque parole, les détermine souvent à l'un ou à l'autre des deux états : leur salut ou leur perte y peuvent être attachés, quoiqu'elles ne paraissent d'aucune conséquence. Nous sommes tous sur le bord d'un précipice, et souvent il ne faut que le moindre faux pas pour nous y faire tomber. Une parole indiscrète fait d'abord sortir l'esprit de son assiette, et notre propre poids est capable de l'entraîner ensuite jusque dans l'abîme.

Page 1