CHAPITRE PREMIER
Quil ne faut pas établi?' sa paix sur la correction des autres. Utilité de la suppression des plaintes. Qu elles font ordinairement plus de mal que de bien.
Il ne suffit pas , pour conserver la paix avec les hommes, d'éviter de les blesser; il faut encore savoir souffrir d'eux lorsqu'ils font des fautes à notre égard. Car il est impossible de conserver la paix intérieure, si l'on est si sensible à tout ce qu'ils peuvent faire et dire de contraire à nos inclinations et à nos sentimens : et il est difficile même que le mécontentement intérieur que nous aurons conçu n'éclate au dehors, et ne nous dispose à agir envers ceux qui nous auront choqués d'une manière capable de les choquer à leur
tour : ce qui augmente peu à peu les différends, et les porte souvent aux extrémités.
Il faut donc tâcher d'arrêter les divisions et les querelles dans leur naissance même; et l'amour propre ne manque jamais de nous suggérer, sur ce sujet, que le moyen d'y réussir serait de corriger ceux qui nous incommodent, et de les rendre raisonnables, en leur faisant connaître qu'ils ont tort d'agir avec nous comme ils font. C'est ce qui nous rend si sujets à nous plaindre du procédé des autres et à faire remarquer leurs défauts , ou pour les corriger de ce qui nous déplaît en eux, ou pour les en punir par le dépit que nos plaintes leur peuvent causer, et par le blâme qu'elles leur attirent.
Mais, si nous étions nous-mêmes vraiment raisonnables , nous verrions sans peine que le dessein d'établir la paix sur la réformation des autres est ridicule par cette raison même que le succès en est impossible. Plus nous nous plaindrons des procédés des autres , plus nous les aigrirons contre nous sans les corriger. Nous nous ferons passer pour délicats, fiers, orgueilleux, et le pis
est que cette opinion qu'on aura de nous ne sera pas tout à fait injuste, puisqu'en effet ces plaintes ne viennent que de délicatesse et d'orgueil. Ceux mêmes qui témoigneront entrer dans nos raisons , et qui croiront qu'on nous aura fait quelque injustice, ne laisseront pas d'être mal édifiés de notre sensibilité. Et comme les hommes sont naturellement portés à se justifier, si ceux dont nous nous plaindrons ont un peu d'adresse, ils tourneront les choses de manière que l'on nous donnera le tort. Car souvent le même défaut de justesse d'esprit et d'équité qui fait faire aux gens les fautes dont nous nous plaignons , les empêche aussi de les reconnaître, et leur fait prendre pour vrai et pour juste tout ce qui peut servir à les en justifier.
Que si ceux dont nous nous plaignons sont élevés au-dessus de nous par le rang, par la créance et par l'autorité, les plaintes que nous en pourrions faire seraient encore plus inutiles et plus dangereuses. Elles ne nous peuvent donner que de la satisfaction maligne <'t passagère, de les faire con-
AVEC LES HOMMr.v I^Q
damner par ceux à qui nous nous en plaindrions ; et elles produisent dans la suite de mauvais effets, durables et permanens, en aigrissant ces gens-là contre nous, et en rompant toute l'union que nous pourrions avoir avec eux.
La prudence nous oblige donc à prendre une route toute contraire; à quitter absolument le dessein chimérique de corriger tout ce qui nous déplaît dans les autres, et à tâcher d'établir notre paix et notre repos sur notre propre réformation et sur la modération de nos passions. Nous ne rendrons compte de leurs actions qu'autant que nous y aurons donné occasion; mais nous rendrons compte de nos actions, de nos paroles et de nos pensées. Nous sommes chargés de travailler sur nous-mêmes, et de nous corriger de nos défauts : et si nous le faisions comme il faut, rien de ce qui viendrait du dehors ne serait capable de nous troubler.
Nous ne manquerons jamais, dans les affaires temporelles, de préférer un bien certain qui nous regarde à un bien incertain
qui regarde les autres. Si nous eu faisions de même dans les affaires de notre salut, nous reconnaîtrions tout d'un coup que le parti de se plaindre est ordinairement un parti faux et que la raison condamne. Car, en ne nous plaignant point, nous profitons certainement à nous-mêmes. Et il est fort incertain qu'en nous plaignant nous profitions au prochain. Pourquoi donc nous privons-nous du bien de la patience , sous prétexte de leur procurer le bien de la correction ? Il faudrait au moins qu'il v eût une grande apparence d'y réussir : et à moins que de cela, c'est agir contre la vraie raison, que de renoncer, sur une espérance aussi incertaine, au bien certain qu'apporte la souffrance humble et paisible.
On peut dire, en général, à l'égard du silence, qu'il faut des raisons pour parler, mais qu'il n'en faut point pour se taire; c'est-à-dire qu'il suffit, pour être oblige au silence, de n'avoir pas d'engagement à parler. Mais cette maxime se peut encore appliquer avec plus de raison à ce silence qui étouffe les plaintes. Il faut des raison*
très-fortes et très-évidentes pour se plaindre : mais pour ne se plaindre pas, il suffit de ne pas être dans une nécessité évidente de se plaindre.
Quelles dettes remettrons-nous à nos frères , si nous exigeons d'eux , par nos plaintes, tout ce qu'ils nous peuvent devoir, et si nous nous vengeons d'eux pour les moindres fautes qu'ils commettent contre nous, en les faisant condamner par tous ceux que nous pouvons ? Comment pourrons -nous demander à Dieu avec quelque confiance qu'il nous remette nos offenses, si nous n'en remettons aucune de celles que nous croyons qu'on nous fait?
Il n'y a rien, au contraire , de plus utile, que de supprimer ainsi ses plaintes et son ressentiment. C'est le meilleur moyen d'obtenir de Dieu qu'il ne nous traite pas selon la rigueur de sa justice , et qu'il n'entre pas, comme dit l'Écriture, en jugement avec nous. C'est la voie la plus sûre d'assoupir les différends dans leur naissance, et d'empêcher qu'ils ne s'aigrissent. C'est
une charité qu'on pratique envers soi-même, en se procurant le bien de la patience , en ne s'attirant pas la réputation de délicat et de pointilleux, et s'épargnant la peine que l'on ressent , lorsque l'adresse des hommes à se justifier fait que l'on nous donne ouvertement le tort dans les choses où nous croyons avoir raison. C'est une charité que l'on fait aux autres , en les souffrant dans leurs faiblesses, et en leur épargnant et la petite confusion qu'ils ont méritée, et les nouvelles fautes qu'ils feraient peut-être en se justifiant et en chargeant de nouveau ceux à qui ils ont déjà donné sujet de se plaindre. Enfin, c'est ordinairement le meilleur moyen de les gagner , l'exemple de notre patience étant bien plus capable que nos plaintes de leur changer le cœur envers nous. Car les plaintes ne peuvent tout au plus que leur faire corriger l'extérieur, qui est peu de chose; et elles augmentent plutôt l'aversion intérieure, qui produit les choses dont nous nous plaignons.
Que perdons-nous en faisant résolution
AVEC LKS HOMMES. 2^"i
de ne nous point plaindre ? Rien du tout, je dis même pour ce monde. On n'en médira pas davantage de nous. Au contraire, sitôt que l'on s'apercevra de notre retenue, on sera moins porté à en médire. On ne nous en traitera pas plus mal. On nous en aimera davantage. Tout se réduira à quelques incivilités , et à quelques discours injustes auxquels nous ne remédierons pas en nous plaignant. Cette maligne satisfaction que nous recevons en communiquant notre mécontentement aux autres par nos plaintes, vaut-elle la peine de nous priver du trésor que nous pouvons acquérir par l'humilité et par la patience?
Le temps le plus propre pour nous confirmer dans cette résolution, c'est lorsqu'il nous arrive de nous échapper en quelques plaintes; car nous ne reconnaissons jamais mieux )a vanité et le néant de ce plaisir que nous y avions cherché. C'est alors qu'il faut que nous nous disions à nous-mêmes : C'est donc pour cette vaine satisfaction que nous nous sommes privés du bien inestimable de la patience et de la récompense
244 n« LA paix
que nous en pouvions espérer de Dieu ? A quoi nous ont servi nos plaintes , et que nous en revient-il? Nous avons tâché de faire condamner par les hommes ceux dont nous nous sommes plaint, et peutêtre ils n'ont condamné que nous : mais ce qui est certain , c'est que Dieu nous à condamnés de malignité, d'impatience et de peu d'estime des biens du ciel. Avant ces plaintes , nous avions quelque avantage sur ceux qui nous avaient offensés : mais en nous plaignant, nous nous sommes mis au dessous d'eux , parce que nous avons sujet de croire que la faute que nous avons commise contre Dieu est plus grande que toutes celles que les hommes peuvent faire contre nous. Ainsi nous nous sommes fait beaucoup plus de tort que nous n'en pouvions recevoir par les petites injustices des hommes. Car elles ne nous pouvaient priver que de choses peu considérables, au lieu que l'injustice que nous nous faisons à nous-mêmes par ces plaintes d'impatience nous prive du bien éternel qui est attaché à chaque bonne action. Nous avons
AVEC LTiS HOMMES. 2^5
donc infiniment plus de sujet de nous plaindre de nous-mêmes que des autres.
Ces considérations peuvent beaucoup servir pour réprimer l'inclination que nous avons à nous décharger le cœur par des plaintes, et pour nous régler extérieurement dans nos paroles. Mais il n'est pas possible que nous demeurions long-temps dans cette retenue, si nous laissons agir au dedans notre ressentiment dans toute sa force et toute sa violence. Les plaintes extérieures viennent des intérieures, et il est bien difficile de les retenir quand on en a le cœur rempli. Elles échappent toujours et se font ouverture par quelque endroit. Outre que la principale fin de la modération extérieure étant de nous procurer la paix extérieure, il servirait peu d'être modéré et patient au dehors, si tout était au dedans dans le désordre et dans le tumulte. Il faut donc tâcher d'étouffer aussi bien ces plaintes que l'âme l'orme en elle-même, et dont elle est l'unique témoin , que celles qui éclatent devant les hommes : et le seul moyen de le faire , est de se dépouiller ei<
l'amour des choses qui les excitent. Car, enfin , on ne se plaint point pour des choses qui sont absolument indifférentes.
Les sujets de plaintes sont infinis, puisqu'ils comprennent tout ce que nous pouvons aimer, et en quoi les hommes nous peuvent nuire ou déplaire. On les peut néanmoins réduire à quelques chefs généraux , comme le mépris , les jugemens injustes, les médisances, l'aversion, l'incivilité, l'indifférence ou l'inapplication, la réserve ou le manque de confiance, l'ingratitude, les humeurs incommodes.
Nous haïssons naturellement toutes ces choses, parce que nous aimons celles qui v sont contraires; savoir, l'estime et l'amour des hommes, la civilité, l'application à ce qui nous regarde, la confiance, la reconnaissance, les humeurs douces et commodes. Ainsi , pour se délivrer de l'impression que font sur notre esprit ces objets de notre haine, il faut travailler à nous délivrer de l'attache que nous avons aux objets contraires. Il n'y a que la grâce qui le puisse faire. Mais comme la grâce se sert
des moyens humains , il n'est pas inutile de se remplir l'esprit des considérations qui nous découvrent la vanité de ces objets de notre attachement. Et c'est la vue que nous avons dans les réflexions suivantes que nous ferons sur les causes ordinaires de nos plaintes, en commençant par l'amour de l'estime et de l'approbation des hommes.