‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 89 sur 99 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vanité et injustice de la complaisance que l'on prend dans les jugemens avantageux qu'on porte de nous.

Rien ne fait plus voir combien l'homme est profondément plongé dans la vanité, dans l'injustice et dans l'erreur, que la corn plaisance que nous sentons lorsque nous nous apercevons qu'on juge avantageusement de nous , et qu'on nous estime : parce que, d'une part, la lumière qui nous reste, toute aveugle qu'elle est , ne l'est point à

cet égard, et qu'elle nous convainc clairement que cette passion est vaine , injuste et ridicule; et que, de l'autre, tout convaincus que nous en sommes, nous ne la saurions étouffer, et nous la sentons toujours vivante au fond de notre cœur. Il est bon néanmoins d'écouter souvent ce que la raison nous dit sur ce sujet. Si cela n'est pas capable d'éteindre entièrement cette malheureuse pente, c'est assez au moins pour nous en donner de la honte et de la confusion, et pour en diminuer les effels. Il y a peu de gens assez grossièrement vains pour aimer des louanges visiblement fausses, et il ne faut qu'avoir un peu d'honnêteté pour n'être pas bien aise que l'on se trompe tout à fait sur notre sujet. C'est une sottise, par exemple, dont peu de personnes sont capables, que d'aimei à passer pour savant dans une langue que l'on n'a jamais étudiée , ou pour habile dans les mathématiques, lorsque l'on n'y sait rien du tout. On aurait peine à ne pas ressentir quelque confusion intérieure d'une vanité si basse. Mais, pour peu de Fonde-

ment qu'ait cette estime, nous la recevons avec une complaisance qui nous convainc à peu près de la même bassesse et de la même mauvaise foi. Car, pour en donner quelque image, que dirait-on d'un homme qui, se trouvant frappé et défiguré, depuis les pieds jusqu'à la tête, d'un mal horrible et incurable , sans avoir rien de sain qu'une partie du visage , et sans savoir même si cette partie ne serait point corrompue au dedans , l'exposerait à la vue en cachant tout le reste, et se verrait louer avec plaisir de la beauté de cette partie? On dirait sans doute que l'excès de cette vanité approcherait de la folie. Cependant ce n'est qu'un portrait de la nôtre, et qui ne la représente pas encore dans toute sa difformité. Nous sommes pleins de défauts, de péchés , de corruption. Ce que nous avons de bon est fort peu de chose , et ce peu de chose est souvent gâté et corrompu par mille vues et mille retours d'amour-propre. Et, néanmoins, il arrive que des gens, qui ne voient pas la plupart de nos défauts, regardent avec quelque èstimece peu de bien

qui pavait ta bous, qui est peut-être tout corrompu. Ce jugement, tout aveugle et tout mal fondé qu'il est, ne laisse pas de nous flatter.

Je dis que cette image ne représente pas notre vanité dans toute sa difformité. Car celui qui, se trouvant frappé d'un mal si étrange, se plairait dans l'estime que l'on ferait de la beauté de cette partie saine, serait sans doute vain et ridicule; mais au moins il ne serait pas aveugle, et ne laisserait pas de connaître son état. Mais notre vanité est jointe à cet aveuglement. En cachant aux autres nos défauts, nous tâchons de nous les cacher à nous-mêmes, et c'est à quoi nous réussissons le mieux. TSous ne voulons être vus que par ce petit endroit que nous considérons comme exempt de défaut , et nous ne nous regardons nousmêmes que par-là.

Qu'est-ce donc que cette estime qui nous flatte ? un jugement fondé sur la vue d'une petite partie de nous-mêmes , et sur l'ignorance de tout le reste. Et qu'est-ce que cette complaisance ? une vue de nous-

mêmes pleine d'aveuglement, d'erreur, d'illusion, dans] aquelle nous ne nous considérons que par un petit endroit, en oubliant toutes nos misères et toutes nos plaies.

-Mais qu'y-a-t-il de si agréable et de si digne de notre attache dans ces iugemens ? Interrogeons-nous nous-mêmes, ou plutôt interrogeons notre propre expérience; elle nous dira qu'il n'y a rien de plus vain et de moins durable que celte estime. Celui qui nous aura approuvé dans quelque rencontre particulière , n'en sera pas moins disposé à nous rabaisser dans une autre. Souvent cette estime même en sera la cause, parce qu'elle excite plutôt la jalousie que l'affection. Après avoir tiré de la bouche des hommes quelques louanges vaines et stériles, ils nous préféreront les derniers des hommes qui seront plus dans leurs intérêts. Ils empoisonneront les témoignages qu'ils ne pourront refuser à ce que nous avons de bon de la remarque maligne de nos défauts. Ils estimeront en nous ce qu'il y a de moins estimable, et. ils condamneront ce

qui méritera d'y être estimé. De bonne foi , ne faut-il pas avoir une extrême bassesse de cœur, ou une petitesse d'esprit bien étrange, pour se plaire à un objet si vain et si méprisable?

Supposons même l'estime la plus judicieuse et la plus sincère que nous puissions nous imaginer, et que notre vanité puisse souhaiter ; relevons-la par la qualité des personnes , par leur esprit , et par tout ce qui peut le plus servir à flatter l'inclination que nous y avons; qu'y-a-t-il d'aimable et de solide en tout cela, à ne regarder cette estime qu'en elle-même? C'est un regard de ces personnes vers nous, qui suppose que nous avons quelque bien, mais qui ne l'y met pas, et qui n'y ajoute rien. Us nous laissent tels que nous sommes; et ainsi il nous est entièrement inutile. Ce regard ne subsiste qu'autant qu'ils s'appliquent à nous; et cette application est rare. Tel de eux dont restitue nous flatte ne pensera pas à nous deux fois l'an : et quand il y pensera, il y pensera peu, en nous oubliant le reste du temps.

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Ce regard d'estime est de plus un bien si fragile que mille rencontres nous le peuvent faire perdre, saus qu'il y ait même de notre faute. Un faux rapport, une inadvertance, une petite bizarrerie, effacera toute cette estime, ou la rendra plus nuisible qu'avantageuse ; car quand l'estime es.t jointe à l'aversion, elle ne fait qu'ouvrir les yeux pour remarquer les défauts, et le cœur pour recevoir favorablement tout ce qu'on entend dire contre ceux que l'on estime et que l'on hait, parce qu'on hait même cette estime, et que l'on est. bien aise de s'en délivrer comme d'une chose dont on se trouve chargé.

Si nous ne voyons point ce regard d'estime dans l'esprit des autres, il esta notre égard comme s'il n'était point. Si nous le voyons , c'est un objet dangereux pour nous, dont la vue nous peut ravir le peu de vertu que nous avons. Quel est donc ce bien qui ne sert de rien quand on ne le voit pas, et qui nuit quand on le voit , et qui a tout ensemble toutes ces qualités d'être vain, inutile , fragile , dangereux ?

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