CHAPITRE VIL
Combien le dépit qu'on ressent contre ceux qui manquent de reconnedssance envers nous est injuste.
Rien ne marque plus combien la foi est éteinte et peu agissante dans les chrétiens, que ce dépit qu'ils ont quand on n'a pas pour eux toute la reconnaissance qu'on devrait, parce qu'il n'y a rien de plus opposé aux lumières de la foi.
S'ils regardaient comme ils doivent les services qu'ils rendent aux autres, ils les
considéreraient comme des grâces qu'ils ont reçues de Dieu, et dont ils sont redevables à sa bonté, et comme des œuvres qu'ils ont dû lui offrir et consacrer sans aucun égard aux créatures.
Ils regarderaient ceux à qui ils ont rendu ces services comme leur ayant en quelque façon procuré ce bien, et par conséquent ils croiraient qu'ils ont plus reçu d'eux qu'ils ne leur ont donné.
Ils craindraient comme le plus grand des malheurs de recevoir en ce monde la récompense de ces œuvres, et d'être privés de celle qu'ils auraient reçue en l'autre, s'ils avaient regardé Dieu plus purement.
Ils reconnaîtraient que ces œuvres, telles qu'elles soient, ont été mêlées de plusieurs imperfections, et qu'ainsi ils ont sujet de s'en humilier et de désirer de s'en purifier par la pénitence.
Le moyen d'allier avec ces sentimens où la foi doit porter, ce dépit et ce chagrin que nous éprouvons quand les hommes manquent à ce que nous nous imaginons qu'ils nous doivent? n'est-ce pas faire voir
au contraire que nous n'avons travaille que pour les hommes, que nous n'avions regardé qu'eux, et qu'ainsi les œuvres dont nous nous glorifions sont un larcin que nous avons fait à Dieu, et dont il a droit ce nous punir ?
Si dans les services que nous avons rendus aux hommes nous n'avons eu |que les hommes en vue , c'est un bien pour nous qu'ils en soient méconnaissais , parce que leur ingratitude nous peut servir à obtenir miséricorde de Dieu, si nous la sourirons comme il faut. Si nous n'avons regarde que Dieu, c'est encore un bien que les hommes ne nous en récompensent pas, parce que la vue que nous aurions de leur reconnaissance est plus capable que toute chose de diminuer ou d'anéantir la récompense que nous attendons de Dieu. De quelque manière que nous considérions donc la gratitude des hommes, nous trouverons que, si c'est un bien pour eux. c'est un mal pour n et que leur ingratitude nous est infiniment plus avantageuse. Leur gratitude n'est capable que de nous ravir le fruit de nos meil-
leures actions, et d'augmenter le châtiment des mauvaises. Leur ingratitude nous conserve le fruit des bonnes, et nous peut servir à payer ce que nous devons à la justice de Dieu pour les mauvaises.
On ne ferait jamais cette injustice à un prince qui aurait promis de grandes récompenses à ceux qui le serviraient, et qui s'offenserait qu'on en attendît d'ailleurs que de lui, de préférer les caresses de quelquesuns de ses sujets, aux biens solides qu'on aurait sujet d'espérer de lui. C'est néanmoins la manière dont nous agissons tous les jours envers Dieu. Il promet un royaume éternel aux services charitables qu'on rend au prochain, mais il veut que l'on se contente de cette récompense, et que Ton n'en attende point d'autres. Cependant l'esprit de la plupart des hommes est continuellement occupé à examiner si l'on leur rend ce qu'on leur doit, si ceux qu'ils ont servi sentent les obligations qu'ils leur ont, et s'ils s'acquittent ponctuellement des devoirs que les hommes ont établis pour marquer la reconnaissance.
Si l'on avait donc les vrais sentimens que la foi doit inspirer, on serait persuadé que comme Dieu nous fait une grande irràce lorsqu'il nous donne moyen de servir les autres, il nous en fait une autre qui n'est pas moindrelorsqu'il permet que les hommes ne nous en témoignent pas la reconnaissance qu'ils devraient. Car c'est mettre ordre, en nous donnant un trésor inestimable, que ce trésor nous demeure, et qu'on ne nous le ravisse pas.
Mais notre joie doit être pleine et accomplie, lorsque nous avons lieu de croire que les personnes qui semblent manquer de reconnaissance envers nous sont d'ellesmêmes très-reconnaissantes, et que cela ne vient que de l'ignorance de l'obligation qu'elles nous ont. Car, quoiqu'il nous soit toujours réellement avantageux que les autres manquent de gratitude pour nous , néanmoins nous ne le devons pas souhaiter, parce que c'est ordinairement un mal pour eux. Mais il n'y a rien que de souhaitable, lorsque ce n'est un mal ni pour eux ni pour nous, et que, sans qu'ils soient coupables
AVEC LES HOMMES. iS l
«d'ingratitude, ils ne nous mettent point en danger , par une reconnaissance humaine , de perdre la récompense que nous attendons de Dieu.
Il y a donc non seulement beaucoup d'injustice dans cette attente de la reconnaissance des autres, mais aussi beaucoup de bassesse, et ce nous devrait être un grand sujet de confusion, quand nous considérons pour quelles choses nous nous privons d'une récompense éternelle. Ces devoirs de reconnaissance que nous exigeons se réduisent le plus souvent à un simple compliment ou à quelques civilités inutiles, et ce sont là les choses que nous préférons à Dieu et aux biens qu'il nous promet.
Souvent même nous sommes cause du défaut que nous imputons aux autres. Nous éteignons la gratitude dans leur cœur par la manière dont nous les servons , et nous avons presque toujours l'air de croire , quand nous voyons que l'on est moins reconnaissant pour nous qu»e pour d'autres, qu'il y a quelque chose en nous cjui n'attire pas la reconnaissance. Mais soit que cela
arrive par notre faute, ou par celle des autres, c'est toujours une faiblesse que de se piquer quand on ne nous rend pas des devoirs que nous voyons clairement ne nous pouvoir être que dangereux.