CHAPITRE VIII
Qu'il est injuste (F exiger la confiance des autres, et que c'est un grand bien que l'on n'en ait pas pour nous.
La confiance qu'on a pour nous étant une marque d'amitié et d'estime, ce n'est pas merveille, si elle flatte notre amourpropre, et si la réserve de ceux que nous croyons devoir avoir ces sentimens pour nous, le blesse ot l'incommode. Mais la raison et la foi doivent nous donner des sentimens tout contraires, et nous persuader fortement que la réserve que les autres auront pour nous nous est beaucoup plus avantageuse que leur confiance.
Quand il n'y aurait point d'autre raison, sinon qu'il nous est utile d'être privés de ces petites satisfactions qui contentent et nourrissent notre vanité, elle nous devrait suffire pour nous porter à embrasser avec joie ces occasions d'une mortification spirituelle, oui nous pourrait être d'autantplus avantageuse , qu'elle combat directement la principale de nos passions. Mais il y en a encore plusieurs autres aussi solides et aussi importantes que celle-là. Et en voici quelques-unes :
Celui qui s'ouvre à nous nous consulte en quelque sorte , et nous ne lui saurions parler après cela sans prendre part à sa conduite, parce qu'il est comme impossible d'éviter que ce que nous dirons n'ait quelque rapport à ce qu'il nous aura découvert ; et il ne se peut même que nous ne fassions par ià quelque impression sur son esprit, parce qu'il est disposé, par cette ouverture même, à nous écouter et à nous croire. Or, ce n'est pas un petit danger que d'être obligé de parler dans ces circonstances, parce qu'il faut beaucoup de
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lumière pour le pouvoir faire utilement et pour soi et pour les autres. Souvent on ne fait qu'a^oriser les gens dans leurs passions, parce qu'on est naturellement porté à ne les pas contrister, et l'on seconde ainsi le désir secret qu'ils ont de trouver des approbateurs de leur conduite , qui est ordinairement ce qui les porte à s'ouvrir.
Il v a peu de gens qui puissent recevoir l'effusion du cœur et de l'esprit des autres sans participer à leur corruption. On entre insensiblement dans leurs passions ; on se prévient contre ceux contre qui ils sont prévenus : et comme la confiance qu'ils ont pour nous nous porte à croire qu'ils ne voudraient pas nous tromper, nous embrassons leurs opinions et leurs jugemens, sans prendre garde qu'ils se trompent souvent les premiers; et nous nous remplissons ainsi de toutes leurs fausses impressions.
On se charge souvent par là de diverses choses qu'il faut tenir secrètes; ce qui n'est pas un fardeau peu considérable, puisqu'il oblige à une application très-incommode
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pour ne se pas laisser surprendre, et qu'il met souvent au hasard de blesser la vérité. Et comme il arrive d'ordinaire que ces choses viennent à être sues par diverses voies, le soupçon en tombe naturellement sur ceux à qui on en a fait confidence.
On contracte même, par la confiance et l'ouverture des autres pour nous, quelque sorte d'obligation de s'ouvrir à eux , de s'y confier, parce qu'on les choque si on ne les traite comme on en est traité : au lieu que ceux qui agissent avec plus de réserve ne trouvent point mauvais qu'on en use de même à leur égard. Or, cette obligation est souvent plus incommode, puisqu'on n'y saurait manquer sans fâcher les gens, ni s'en acquitter sans se mettre en danger de leur nuire, ou de se nuire à soi-même, par l'abus qu'ils peuvent faire de ce qu'on leur découvre.
Enfin, si nous considérons de plus combien le plaisir que nous avons quand on se fie en nous est peu réel et plein de vanité; combien il est injuste d'exiger de* autres une chose qui doit être aus^i libre
que la découverte de ses secrets; et si nous nous faisons justice à nous-mêmes, en reconnaissant que, puisque l'on n'a pas d'ouverture pour nous, il faut qu'il y ait en nous quelque chose qui l'éloigné : il sera difficile que nous ne condamnions ces dépits intérieurs que la réserve nous cause, et que nous n'avons honte de notre fai blesse.