CHAPITRE X
Qu'il faut souffrir les humeurs ira ommodes.
Cf. n'est pas assez pour conserver la paix, et avec soi-même et avec les autres, de ne choquer personne et de n'exiger de personne ni amitié, ni estime, ni confiance.
ni gratitude , ni civilité; il faut encore avoir une patience à. l'épreuve de toutes sortes d'humeurs et de caprices. Car, comme il est impossible de rendre tous ceux avec qui l'on vit, justes, modérés et sans défauts, il faudrait désespérer de pouvoir conserver la tranquillité de son âme , si on l'attachait à ce moyen.
Il faut donc s'attendre qu'en vivant avec les hommes , on y trouvera des humeurs fâcheuses , des gens qui se mettront en colère sans sujet , qui prendront les choses de travers, qui raisonneront mal, qui auront un ascendant plein de fierté, ou une complaisance basse et désagréable. Les uns seront trop passionnés , les autres trop froids. Les uns contrediront sans raison . d'autres ne pourront souffrir que Ton contredise en rien. Les uns seront envieux et malins; d'autres insolents, pleins d'euxmêmes, et sans égards pour les autres. On en trouvera qui croiront que tout leur est dû, et qui, ne faisant jamais réflexion sur la manière dont ils agissent envers les autres, ne laisseront pas d'en exiger des de-
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férenees excessives. Quelle espérance de vivre en repos, si tous ces défauts nous ébranlent, nous troublent, nous renversent, et font sortir notre âme de son assiette?
Il faut donc les souffrir avec patience et sans se troubler , si nous voulons posséder nos âmes, comme parte l'Écriture, et empêcher que l'impatience ne nous fasse échapper à tous momens , et nous précipite dans tous les inconvéniens que nous avons représentés. Mais cette patience n'est pas une vertu bien commune. De sorte qu'il est bien étrange qu'étant si difficile d'une part et si utile de l'autre, on ait si peu de soin de s'y exercer, au même temps que l'on s'étudie à tant d'autres choses inutiles et de peu de fruit.
Un des principaux moyens de l'acquérir est de diminuer cette forte impression que les défauts des autres font sur nous; et pour cela, il est utile de considérer :
i° Que les défauts étant aussi communs qu'ils sont, c'est une sottise d'en être surpris , et de ne s'y pas attendre. Les hommes sont mêlés de bonnes et de mauvaises
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qualités. Il les faut prendre sur ce pied-la : et quiconque veut profiter des avantagea que l'on reçoit de leur société doit se résoudre à souffrir en patience les incommodités qui y sont jointes;
2°. Qu'il n'y a rien de plus ridicule que d'être déraisonnable parce qu'un autre l'est; de se nuire à soi-même, parce qu'un autre se nuit; et de se rendre participant des sottises d'autrui, comme si nous n'avions pas assez de nos propres défauts et de nos propres misères, sans nous charger encore des défauts et des misères de tous les autres. Or , c'est ce que l'on fait en s'impatientant des défauts d'autrui;
3°. Que quelque grands que soient les défauts que nous trouvons dans les autres, ils ne nuisent qu'à ceux qui les ont, et ne nous font aucun mal, à moins que nous n'en recevions volontairement l'impression. Ce sont des objets de pitié et non de colère ; et nous avons aussi peu de sujet de nous irriter contre les maladies de l'esprit des autres, que contre celles qui natta o uent que le corps. Il y a même cette dit
ference que nous pouvons contracter les maladies du corps malgré que nous en ayons, au lieu qu'il n'y a que notre volonté qui puisse donner entrée dans nos âmes aux maladies de l'esprit;
4°. Nous ne devons pas seulement regarder les défauts des autres comme des maladies, mais aussi comme des maladies qui nous sont communes : car nous y sommes sujets comme eux. Ii n'y a point do défauts dont nous ne soyions capables; et s'il y en a que nous n'ayons pas effectivement, nous en avous peut-être de plus grands. Ainsi, n'ayant aucun sujet de nous préférer à eux, nous trouverons que nous n'en avons point de nous choquer de ce qu'ils font, et que, si nous souffrons d'eux , nous les faisons souffrir à notre tour;
5°. Les défauts des autres, si nous les pouvions regarder d'une vue tranquille et charitable , nous seraient des instructions plus utiles; nous en venions bien mieux la difformité que des nôtres, dont l'amourproprc nous cache toujours une partie. Ils nous pourraient donne) b< u de remarquer
que les passions fout d'ordinaire un effet tout contraire à celui que l'on prétend. On se met en colère pour se faire croire; et l'on est d'autant moins cru que l'on fait paraître plus de colère. On se pique de ce qu'on n'est pas aussi estimé qu'on croit le mériter; et on l'est d'autant moins qu'on cherche plus à l'être. On s'offense de n'être pas aimé; et en le voulant être par force, l'on attire encore plus l'aversion des gens.
?sous v pourrions voir aussi, avec étonnement, à quel point ces mêmes passions aveuglent ceux qui en sont possédés; car ces effets, qui sont sensibles aux autres, leur sont d'ordinaire inconnus. Et il arrive souvent que , se rendant odieux , incommodes et ridicules à tout le monde, ils sont les seuls qui ne s'en aperçoivent pas.
Et tout cela nous pourrait faire ressouvenir ou des fautes où nous sommes autrefois tombés par des passions semblables, ou de celles où nous tombons encore par d'autres passions, qui ne sont peut-être pas moins dangereuses, et dans lesquelles nous ne sommes pas moins aveugles : et par là
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toute notre application se portant à nos propres défauts, nous en deviendrons beaucoup plus disposés à supporter ceux des autres.
Enfin, il faut considérer qu'il est aussi ridicule de se mettre en colère pour les fautes et les bizarreries des autres, que de s'offenser de ce qu'il fait mauvais temps, ou de ce qu'il fait trop froid ou trop chaud; parce que notre colère est aussi peu capable de corriger les hommes que de faire changer les saisons. Il y a même cela de plus déraisonnable en ce point, qu'en se mettant en colère contre les saisons, on ne les rend ni plus ni moins incommodes; au lieu que l'aigreur que nous concevons contre les hommes les irrite contre nous et rend leurs passions plus vives et plus agissantes.