LES
ÉDITIONS DES PENSÉES
L'histoire de ces éditions peut se diviser en trois périodes distinctes^ qui s'étendent :
1° De 1670 à 1779 ; 2*» De 1779 à 1842; 3*^ De 1842 à 1854.
L'étude de chacune de ce^ périodes fera l'objet de cet Avertissement^ et ce sera tout à la fois l'histoire du texte des Pensées, et la préface du volume que nous présentons au public.
Pascal j on le sait, en renonçant tout à la fois au monde et aux sciences, avait formé le projet d'écrire un grand ouvrage sur le christianisme ^ 11 y travailla longtemps, mais seulement en lui-même, et si l'on s'en rapporte au témoignage de ses contemporains, ce ne fut que pendant les quatre dernières années de sa vie qu'il en consigna des fragments sur le papier, ce Le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui l'entouraient, est-il dit dans la Préface de 1669, étaient de le détourner d'écrire, et même de parler de tout ce qui demandait quelque contention d'esprit, et de ne s'entretenir que de choses indifférentes él incapables de le fatiguer... Cependant, lorsqu'il lui survenait quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques
1 On verra plus loin , dans Vexlrait de la préface de rédition de IGGO, comment, douze ou treize ans avant sa mort, Pascal développa devant quelques amis le plan de ce travail.
LES ÉDITIONS DES PENSÉES
idées, ou même quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyait lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n'était pas alors en état de s'y appliquer aussi fortement que lorsqu'il se portait bien, ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimait mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne le pas oublier ; et pour cela il prenait le premier morceau de papier qu'il trouvait sous sa main, sur lequel il mettait sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot : car il ne l'écrivait que pour lui; et c'est pourquoi il se contentait de le faire fort légèrement, pour ne pas se fatiguer l'esprit, et d'y mettre ^seulement les choses qui étaient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu'il avait.
» Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pensées; et je crois qu'il n'y aura personne qui ne juge facilement, par ces légers commencements et par ces faibles essais d'une personne malade, qu'il n'avait écrits que pour lui seul, et pour se remettre dans l'esprit des pensées qu'il craignait de perdre, qu'il n'a jamais revus ni touchés, quel eût été l'ouvrage entier, s'il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main, lui qui savait disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnait un tour si particulier, si noble et si relevé à tout ce qu'il voulait dire, qui avait dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu'il avait jamais faits, qui y voulait employer toute la force d'esprit et tous les talents que Dieu lui avait donnés, et duquel il a dit souvent qu'il lui fallait dix ans de santé pour Tachever.
» Comme l'on savait le dessein qu'avait Pascal de travailler sur la religion, l'on eut un très-grand soin, après sa mort, de recueillir tous les écrits qu'il avait faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite, parce que, comme je l'ai déjà l emarqué, ce n'étaient que les premières expressions de ses pensées qu'il écrivait sur de petits morceaux de papier à mesure qu'elles lui venaient dans l'esprit...
» La première manière qui vint dans l'esprit, et celle qui était sans doute la plus facile, était de les faire imprimer
LES ÉDITIONS DES PENSÉES
tout d'une suite dans le même état qu'on les avait trouvés. Mais Ton jugea bientôt que de le faire de cette sorte^ c'eût été perdre presque tout le fruit qu'on en pouvait espérer; parce que les pensées plus parfaites^ plus suivies^ plus claires et plus étendues, étant mêlées, et comme absorbées parmi tant d'autres imparfaites, obscures, à demi digérées, et quelques-unes même presque inintelligibles à tout autre qu'à celui qui les avait écrites, il y avait tout sujet de croire que les unes feraient rebuter les autres, et que Ton ne considérerait ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfaites , que comme un amas confus, sans ordre, sans suite, et qui ne pouvait servir à rien.
)) 11 y avait une autre manière de donner ces écrits au public, qui était d'y travailler auparavant, d'éclair cir les pensées obscui es, d'achever celles qui étaient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de M. Pascal, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il voulait faire. Cette voie eût été assurément la plus parfaite; mais il était aussi très-difficile de la bien exécuter. L'on s'y est néanmoins arrêté assez longtemps, et l'on avait en efiet commencé à y travailler. Mais enfin l'on s'est résolu de la rejeter aussi bien que la première, parce que l'on a considéré qu'il était presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein de l'auteur, et surtout d'un auteur mort, et que ce n'eût pas été donner l'ouvrage de M. Pascal, mais un ouvrage tout différent.
)) Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trouvaient dans l'une et l'autre de ces manières de faire paraître ces écrits, l'on en a choisi une entre deux qui est celle que l'on a suivie dans ce recueil. L'on a pris seulement, parmi ce grand nombre de pensées, celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est que, au lieu qu'elles étaient sans suite, sans liaison et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets, et l'on a supprimé toutes les autres qui étaient ou trop obscures ou trop imparfaites.»
LES ÉDITIONS DES PENSÉES
Nous verrons plus loin quelle est la valeur de cette assertion^ sans y rien ajouter ni changer, et quelles étaient, pour la plupart, ces pensées ou trop obscures ou trop imparfaites, que la sévère critique des premiers éditeurs avait laissées de côté.
L'édition princeps de 1069 fut suivie de deux autres éditions, dont la dernière parut en 1671. Toutes trois sont, quant au texte, parfaitement identiques. En 1678, il "y eut une quatrième réimpression, à laquelle on ajouta, mais en très-petit nombre, quelques pensées nouvelles; enfin, en 1687, cette dernière édition fut réimprimée, avec un curieux opuscule dont les affaires du jansénisme avaient fait ajourner la publication. Cet opuscule, c'était la Vie de Biaise Pascal, par sa sœur, madame Périer ^
Sauf les additions peu importantes faites en 1678, les Pensées restèrent, jusqu'au dix-huitième siècle, ce qu'elles étaient dans la première édition. Mais en 1727, l'évêque de Montpellier, Colbert, dans une lettre à l'évêque de Soissons, imprima, d'une manière fort inexacte d'ailleurs, quelques nouveaux fragments sur les miracles. Enfin, en 1728, le père Desmolets, de l'Oratoire, donna sous le titre de : Œuvres posthumes, ou Suite des Pensées de M, Pascal, un assez grand nombre de fragments jusqu'alors inédits; il publia également dans la Continuation des Mémoires de littérature, un morceau intitulé : Entretien de Pascal et de Sacy sur la lecture d'Épictéte et de Montaigne.
Ainsi, plus on s'éloignait du dix-septième siècle, plus s'agrandissait l'héritage littéraire de notre auteur, en même temps que par les publications successives que nous venons d'indiquer se décomplétaient de plus en plus les premières éditions.
(( Les Pensées, dit M. Sainte-Beuve, étaient restées unanimement acceptées et inattaquées, lorsqu'en 1734, Voltaire ouvrit la brèche : « Me conseilleriez-vous, écrivait à cette
1 Voir pour plus amples détails sur les éditions de 1678 et 1687, et sur les causes qui retardèrent l'impression de la Vie de madame Pcrier : Pensées^ fragments et lettres de Biaise Pascal j par M. Prosper Faugère, Paris, 1844, in-8o, t. I. lûtroductioa \xiii et suiv. ,
LES ÉDITIONS DES PENSÉES
» date Voltaire à Formont, d'ajouter aux Lettres philosophi' » ques quelques petites réflexions détachées sur les Fensées » de Pascal ? Il y a longtemps que j'ai envie de combattre » ce géant. 11 n'y a guerrier si bien armé qu'on ne puisse » percer au défaut de la cuirasse; et je vous avoue que si, » malgré ma faiblesse, je pouvais porter quelques coups à ce )) vainqueur de tant d'esprits et secouer le joug dont il les )) a affublés, j'oserais presque dire avec Lucrèce :
Quare superstition pedibus subjecta \icissim Obteritur, nos exsequat Victoria cœlo.
» Au reste, je m'y prendrai avec précaution, et je ne cri- » tiquerai que les endroits qui ne seront point tellement liés » avec notre sainte religion, qu'on ne puisse déchirer la peau » de Pascal sans faire saigner le christianisme. » — a Ce fut là, nous laissons encore parler M. Sainte-Beuve, le premier signal de la réaction, car on ne peut honorer d'aucun nom sérieux quelques chicanes de Tarchevêque d'Embrun, M. de Tencin (1733), et la folle accusation du père Hardouin, qui, dans son livre des Athées dévoilés [Athei detecti)^ y rangeait Pascal en excellente compagnie. »
Les choses restèrent dans le même état jusqu'en 1776; à cette date, Condorcet entreprit de réunir dans une édition générale et nouvelle ce qu'avaient donné tour à tour au public les éditeurs de 1670, ceux de 1678, l'évéque de Montpellier et le père Desmolets, en ajoutant à ces lambeaux épars quelques fragments nouveaux, entre autres le traité intitulé : De l'esprit géométrique, et en accompagnant le tout d'un Éloge, Malgré l'élévation de son esprit, Condorcet oublia, en réimprimant Pascal, une chose bien commune et . bien simple, savoir : que la première obligation d'un éditeur, c'est de respecter le texte de l'écrivain qu'il publie. Pour se plier au goût de son temps , et peut-être aussi dans la conviction qu'il servait la gloire de Pascal, il supprima une foule de passages, et des plus beaux, de ceux surtout où l'auteur des Fensées se montre le plus éloquemment, le plus profon-
1 Le texte porte relligio*
6 LES ÉDITIONS DES PENSÉES
dément chrétien. Voltaire applaudit à cette profanation, et, adoptant à son tour pour le caresser et le déchirer en même temps ce Pascal mutilé, il en donna, en 1778, une édition nouvelle accompagnée d'un commentuire qui n'est le plus souvent qu'une critique amère et injuste
Ainsi, dans Tespace de cent huit ans, c'est-à-dire de 1 670 à 1778, Pascal eut successivement pour éditeurs Port-Royal et sa famille, Tévêque de Montpellier et le père Desmolets, Condorcet et Voltaire ; et entre ces deux dates extrêmes, il fut également et impitoyablement défiguré, corrigé, tronqué, au nom de la piété janséniste et du scepticisme philosophique ^.
L'année 1779 vit paraître une nouvelle édition de Pascal, qui comprenait tout à la fois les œuvres scientifiques et littéraires, et qu'on peut regarder comme une tentative de réaction, mais de réaction timide encore, contre l'esprit qui avait inspiré Voltaire et Condorcet. Cette édition, faite pai l'abbé Bossut, reproduisait, avec les morceaux publiés antérieurement, le texte de l'édition de 1678, et contenait, en outre, des pensées nouvelles et des fragments jusqu'alors inconnus. C'était, sans aucun doute, la plus complète et la plus estimable de toutes celles qui avaient paru jusque-là ; aussi fit-elle autorité et servit-elle de spécimen à toutes les réimpressions qui ont été faites depuis : en 1783, parle père André; en 1803, par M. Renouard; en 1819, par M. Lefèvre; et cependant, pas plus que les éditions de 1669 et de 1678, l'édition de Bossut ne donnait le véritable texte, le . texte authentique de Pascal.
1 Voltaire comprit que Pascal était le grand rival qui gênait la philosophie, (ît il l'attaqua de front. Pourquoi alla-t-il s'attaquer à Pascal plutôt qu'à Bossuet ou à tout autre? Voilà, selon moi, l'honneur singulier de Pascal et la preuve qu'il est au cœur du christianisme même. (Sainle-Beuve.)
2 M. Sainle-Beuve fait remarquer que personne, dans le clergé français, ne défendit Pascal contre Voltaire, et que l'unique champion qui entra en lice en faveur de l'auteur des PenseeSjfnt un protestant, fds de réfugiés, Boullier, qui répondit à Voltaire avec vigueur et gravité. — Voir Sainte-Beuve, Port" Uoyalj t. III, p. 322 et suiv.
LES ÉDITIONS DES PENSÉES
Un homme savant et modeste qui vivait à Dijon, s'occupant de littérature sans chercher le bruit et la renommée, reconnut le premier, au commencement même de ce siècle, que les éditions de Pascal qui avaient été faites avant lui laissaient singulièrement à désirer; et sans recourir au manuscrit autographe, il essaya cependant de ressaisir le plan primitif de Pascal. Cet éditeur aux efforts duquel on n'a point rendu suffisante justice, c'est M. Frantin, qui publia, en 1835, les Pensées dans un ordre nouveau, et qui, dans un excellent Discours préliminaire , mit en avant des idées justes et pénétrantes. Le classement adopté par M. Frantin est en bien des points contestable, et d'autant plus arbitraire même, que l'éditeur n'avait point pour se guider les indications du manuscrit; de plus, comme il n'a point connu, pour la première édition, le texte original, il avait laissé subsister les versions fautives ; mais on ne doit pas moins lui rendre cette justice, qu'il a le premier signalé la nécessité d'une révision, et montré qu'il y avait quelque chose de neuf à tenter. C'est un mérite qu'il serait injuste de lui contester.
Ce que M. Frantin avait essayé sansbruit en 1 835, M. Cousin l'accomplit avec éclat en 1842, dans son rapport à l'Académie française, sur la nécessité d'une nouvelle édition des Fensées de Pascal ^
Guidé par ce qu'on pourrait appeler la piété de l'admiration, M. Cousin a recherché l'origine et la source des divers morceaux que les éditeurs ont successivement donnés sous le titre de Pensées, 11 a constaté, que ces papiers qu'on trouva tous ensemble, enfilés en diverses liasses , mais sans aucun ordre et sans aucune suite, recueillis et collés sur de grandes feuilles, étaient arrivés jusqu'à nous sous la forme d'un grand registre in-folio composé de 491 pages; que ce précieux registre, venu par héritage aux mains de l'abbé Périer, fut déposé par lui, en 171 1, à l'abbaye de Saint-Germain des Prés, comme le témoigne la lettre suivante, qui se lit à la première page :
« Je soussigné, prestre, chanoine de l'éghse de Clermont,
1 Ce rapport, imprimé d'abord dans le Journal des Savants (avril-novembre 1842), a été depuis édité en volume. Paris, 1843, in-8®.
8 LES ÉDITIONS DES PENSÉES
» certifie que le présent volume^ contenant p(x,ges, dont » la première commence par ces mots » et la dernière par ceux-ci
» est composé de petits papiers écrits d'un côté^ ou de feuilles » volantes qui ont été trouvées après la mort de M. Pascal^, )) mon oncle, parmy ses papiers, et sont les originaux du » livre des Pensées de M. Pascal, imprimé chez Desprez à )) Paris, pour la première fois en Tannée , et sont écrits » de sa main, hors quelques-uns qu'iPa dictez aux personnes » qui se sont trouvées auprez de luy ; lequel vol urne j'ay dé- » posé dans la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prez pour » y être conservé avec les autres manuscrits que Ton y w garde.
» Fait à Paris, ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze.
)) Signé : Périer. »
De Fabbaye de Saint-Germain des Prés où il resta pendant le dix-huitième siècle, le legs de Fabbé Périer est arrivé, au moment de la révolution, à la bibliothèque impériale ; de plus, M. Cousin a constaté qu'il existe, dans le même dépôt, (( deux copies du manuscrit des Pensées, toutes deux de la fin du dix-septième siècle ou du commencement du dixhuitième... qu'à la suite des Pensées, une de ces copies contient une quantité de pièces relatives à Pascal et de Pascal lui-même ; » — enfin, qu'on trouve encore dans le même éta* blissement, « deux manuscrits très-précieux, Fun provenant de l'Oratoire, l'autre du fonds appelé Supplément aux manuscrits français. Le premier est un in-folio qui a pour titre : Manuscrit concernant M, Pascal, M. Arnaud, etc. Oratoire, n'* 1 60 ; il contient un très-grand nombre de pièces importantes et peu connues, relatives à Port-Royal, des lettres très-nombreuses de ces Messieurs, entre autres de Pascal. L'autre manuscrit [Supplém. franc,, n^ 1485), contient la première partie des Mémoires de mademoiselle Marguerite Périer, nièce de Pascal, sur toute sa famille, avec les mêmes lettres de Pascal qui se trouvent dans le manuscrit de l'Oratoire, et beaucoup d'autres lettres et de Pascal et des plus illustres personnages de Port-Royal. »
LES EDITIONS DES PENSÉES
11 y avait là, on le voit, une mine féconde à exploiter ; mais chose vraiment étonnante ! l'existence du manuscrit autographe ou des copies de ce manuscrit était connue depuis longtemps. Plusieurs éditeurs avaient fait au manuscrit luimême quelques emprunts, et en avaient extrait quelques ç pensées nouvelles ; et cependant personne, avant M. Cousin, n'avait songé à étudier le texte original, à vérifier les éditions d'après ce texte. Honneur donc à M. Cousin ! en se dévouant le premier à cette vérification, il nous a rendu le véritable Pascal.
Après avoir indiqué les divers recueils auxquels il est indispensable de recourir, M. Cousin s'est attaché à démontrer la nécessité d'une édition nouvelle. Il examine d'abord la publication de 1670, faite par les amis de Pascal, soit Arnaud, soit Nicole, soit l'abbé Périer, soit le duc de Roannez. «Port-Royal, dit-il, a traité Pascal comme iL avait fait Saint-Cyran; et, après en avoir adouci souvent les pensées pour les rendre plus édifiantes, il en a sans aucun scrupule corrigé le style pom- le rendre plus exact, plus régulier, plus naturel, selon le modèle de style naturel et tranquille qu'il s'était formé. Port-Royal avait beaucoup d'esprit et souvent de la grandeur ; il a donc laissé passer et l'esprit et la grandeur de Pascal ; mais il a fait sans pitié main basse sur tout ce qui trahissait le plus profond de sa pensée et de son âme; et comme cette âme éclate à toutes les lignes que traçait la main mourante de Pascal, Port-Royal était condamné à tout corriger et à tout altérer. Aussi je porte le défi que l'analyse puisse inventer un genre d'altération du style d'un grand écrivain que n'ait pas subi celui de Pascal entre les mains de Port-Royal. 11 n'y avait pas ici de censure jésuitique à craindre ; il n'y a pas eu d'autre censure que celle de la médiocrité sur le génie. Js fais ici allusion à l'abbé Périer et au duc de Roannez ; car il y a, en vérité, des altérations telles, que je n'ai pas le courage de les imputer à Arnaud et à Nicole... altérations de mots, altérations de tours, altérations de phrases, suppressions, substituiions, additions, composi-
10 LES ÉDITIONS DES PENSÉES
lions arbitraires et absurdes tantôt d'un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases et de paragraphes étrangers les uns aux autres, et, qui pis est, décompositions plus arbitraires encore et vraiment inconcevables de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties et profondément travaillés. »
Enfin, M. Cousin résume par ces mots son opinion sur rédition princeps ; a 1° Elle omet une grande partie des pensées contenues dans le manuscrit autographe, et elle omet précisément les plus originales; 2° elle altère quelquefois dans leur fond, elle énerve presque toujours dans leur forme les pensées qu^elle conserve. ))
L'édition de Port-Royal une fois écartée comme essentiellement défectueuse, M. Cousin passe à l'examen de celle de Bossut, et il la trouve avec raison tout aussi fautive. « D'abord, dit-il, elle a été faite, non sur le manuscrit autographe que Bossut ne paraît pas avoir vu/ mais sur les copies de Fabbé Guerrier; c'est là son moindre défaut, car ces copies sont en général fidèles. Mais, chose étrange, Bossut qui en comparant l'édition de d669 avec les deux copies manuscrites pouvait en reconnaître du premier coup d'œil les différences et rétablir les leçons véritables, a maintenu toutes les altérations. Il y a plus : toutes les pensées de la première édition qui ne sont ni dans le manuscrit autographe ni dans les deux copies, Bossut les conserve, sans se douter ou du moins sans avertir qu'elles n'y sont pas, et sans dire par quel motif il les conserve. »
A ces reproches déjà si graves, M. Cousin ajoute, et avec raison, un reproche nouveau, c'est que Bossut a détruit le dessein même de Pascal, en divisant les Pensées en deux parties : l'une contenant les pensées qui se rapportent à la philosophie, à la morale et aux belles-lettres; l'autre, les pensées immédiatement relatives à la religion, ce Cette distinction, dit M. Cousin, ne peut convenir à des pensées qui avaient toutes un but commun, l'apologie de la religion chrétienne; elle donne à l'œuvre de Pascal une. sorte de physionomie littéraire, indigne du sérieux objet que se pro-
LES EDITIONS DES PENSÉES. 11
posait ce grand esprit... Tout dans Pascal tend à la religion ; il n'a pas écrit des pensées morales et littéraires, comme la Bruyère et Vauvenargues, et toute sa philosophie n'est qu'une démonstration de la vanité de la philosophie et de la nécessité de la religion. »
Voilà déjà bien des critiques, et cependant ce n'est point tout. Non content d'avok défiguré par des divisions malencontreuses et arbitraires ce qu'on pourrait appeler l'idée génératrice des immortels fragments de Pascal, Bossut y introduit encore des conversations recueillies par des tiers; et de la sorte, au lieu de trouver dans son édition les Pensées telles qu'elles sont réellement, c'est-à-dire les fragments d'une apologie du christianisme, on y trouve plutôt des mélanges recueillis à peu près au hasard dans les œuvres complètes; quelquefois même des morceaux recueillis de mémoire par des tiers et donnés comme étant écrits par Pascal lui-même.
Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ces détails, et tout en renvoyant nos lecteurs, pour l'étude comparée des anciennes éditions et du manuscrit autographe, au beau travail de M. Cousin, nous donnerons ici quelques phrases prises au hasard qui suffiront à montrer, nous le pensons, ce qu'est devenu Pascal dans le texte de Port-Royal, de Bossut et de tous leB éditeurs qui, jusqu'en 1842, se sont copiés les uns les autres ^
Pascal: « Car enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement caclics dans un secret impénétrable. Il est également incapable de concevoir le néant d'où il est tiré et l'infini où il est englouti. »
Port-Royal : « Car enfin , qu'estce que l'homme... un milieu entre rien et tout. // est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré, que de l'infini où il est englouti. »
t Xous empruntons ces comparaisons à M. Cousin. Ce grand écrivain les ayant faites le premier, il est juste de lui en laisser tout le mérite.